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La série La Légende des chevaliers aux 108 étoiles est devenue elle-même une sorte de légende pour les téléphiles. Diffusée en 1977 sur TF1 dans le créneau du samedi soir à 21 h 30 (qui accueillerait bien des séries restées célèbres, comme Dallas, Starsky et Hutch, Serpico…), elle fut rediffusée ensuite en 1982 dans le cadre de l’émission Féminin Présent animée par Evelyne Pagès puis Soizic Corne (occupant toute l’après-midi du mardi, l’émission hébergeait une série d’une heure diffusée vers 14 h 05). Le samedi soir, la série faisait suite à une émission de variétés et précédait Télé Foot 1, l’émission de Pierre Cangioni qui venait d’être lancée en septembre 1977. A l’époque, une chaîne achetait les droits pour une ou deux diffusions sur une période limitée (ce qui obligeait parfois les programmateurs à rediffuser une série en toute hâte avant la fin de l’échéance). C’était, dit-on, la première série japonaise diffusée en France, bien avant Shogun, une série certes américaine mais tournée au Japon, qui allait également faire sensation lors de sa diffusion en 1983, toujours sur TF1 et toujours le samedi soir.

La chaîne française diffusa dix épisodes, mais la série complète en compte vingt-six, répartis en deux saisons de treize. TF1 fit-elle amputer la première saison pour la réduire à dix épisodes ? C’est peu probable, même si des coupes ont effectivement pu être opérées à la demande de TF1, pour supprimer notamment les scènes jugées trop violentes (1). Le premier épisode, maintenant disponible sur YouTube en trois segments, coïncide dans sa plus grande partie avec le montage présenté par l’édition DVD de Fabulous Films en 2003, qui a permis au public occidental la redécouverte de la série ; la version française est même plus complète (2). TF1 fit simplement le choix de diffuser les épisodes déjà proposés par la télévision anglaise ; or, la BBC avait diffusé seulement dix épisodes à la fin 1976. Les trois derniers de la première saison furent diffusés à partir du 20 septembre 1977, et la seconde saison suivit. Lorsqu’elle diffusa à son tour la série à partir de décembre 1977, TF1 n’avait sans doute acquis que les dix épisodes déjà programmés outre-Manche, et la chaîne n’acheta jamais la suite.

 

David Weir, scénariste de l’adaptation anglaise diffusée en 1976 par la BBC, sera de nouveau à l’œuvre sur une autre série de la Nippon Television, Monkey, diffusée entre 1978 et 1980 au Japon et à partir de 1979 par la BBC en Angleterre (seuls 39 des 52 épisodes furent cependant diffusés, il fallut attendre 2004 pour que Fabulous Films propose une édition DVD des 52 épisodes originaux, en faisant doubler les 13 restés inédits, disséminés dans la seconde saison). Weir, décédé en 2011, a commencé dans les années 1960 à écrire pour des séries télé : un épisode de Danger Man (Destination Danger), « La fille du Colonel », puis les séries The Plane Makers, Orlando, The Flying Swan, Riviera Police, The Man in Room 17, Intrigue, The Gold Robbers, The Troubleshooters, The Main Chance, Man at the Top, Brett, A Family at war, The Lotus Eaters, The Onedin Line (La Grande aventure de James Onedin), The Venturers, Crown Court, Quiller et un épisode de Cosmos 1999, « Soleil noir ».

L’adaptation anglaise a elle-même sa petite histoire, qu’il est difficile de vérifier. Selon le site Wikipedia (mais l’information n’est assortie d’aucune source), le scénariste David Weir – qui publiera aussi en 1978 une novélisation de la série – avait adapté la série japonaise en anglais sans l’aide d’une traduction. Il aurait disposé en fait de résumés des épisodes, non des dialogues in extenso (3). Assez invraisemblable. Le magazine Radio Times publia dans son numéro du 10 au 17 novembre 1979 le compte rendu d’un entretien avec David Weir par Nicki Household ; l’auteur de l’article y parle de la « réécriture du script par David Weir, qui coupa des heures de combats de samuraïs et réinterpréta le dialogue pour que l’intrigue et les motivations soient compréhensibles pour le public occidental. » (4) Difficile de dire exactement ce que représentent ces « heures de combats de samuraïs » (Samurai sword-fighting), sauf à considérer que la version originale comportait effectivement davantage de combats que la version anglaise. Evoquant ensuite le travail de Weir sur Monkey, l’auteur décrit ce dernier « inventant des mots nouveaux pour coller aux actions japonaises », ce qui signifie évidemment que Weir a effectué un travail d’adaptation et non de simple traduction, mais nullement qu’il a travaillé avec de simples synopsis.

Dans un article publié par le fanzine Multiverse le 6 novembre 1981, Nikki White évoque ainsi le travail de David Weir : « Pour ces deux séries japonaises, on lui donna une traduction des dialogues originaux qu’il réécrivit pour les rendre plus familiers et accessibles à un large public, en ajoutant souvent, comme c’est le cas pour Monkey, un humour typiquement britannique pour coller aux actions des personnages – des dialogues qui n’ont pas d’équivalent dans la version originale. »5 L’auteur ajoute, concernant la production même de Monkey, que « Quand Monkey fut réalisée, il était entendu par Nihon [Nippon] Television que la BBC la diffuserait comme elle l’avait fait avec une autre série de NTV basée sur un classique chinois, The Water Margin, quelques années plus tôt » (5), ce qui sous-entend une collaboration entre NTV et la BBC. Il est donc probable que Weir ait effectivement reçu une traduction de l’ensemble des dialogues, plutôt que de simples résumés des épisodes. C’est ensuite la volonté de rendre la série accessible au public occidental qui explique les différences entre les dialogues originaux et l’adaptation anglaise.

Quant à cette question des « heures de combats de samuraïs » que Weir aurait coupées, elle reste ouverte à interprétation et le seul moyen de la résoudre serait de comparer la version anglaise à la version originale. Il est vrai que quelques épisodes comportent des coupes curieuses, qui pourraient accréditer la thèse de scènes coupées ; dans l’épisode 1.04, par exemple, les retrouvailles de Yen Li avec sa sœur Hu San-Niang sont assez brutalement interrompues et l’on retrouve ensuite les deux sœurs au début ou à la fin d’un combat… que l’on ne voit jamais mais qui est évoqué dans le dialogue. La raison de ce raccord brutal est-elle une scène coupée ou se trouve-t-elle dans les dialogues originaux ? On penche pour la première hypothèse, sans pouvoir la démontrer. La comparaison du premier épisode dans les versions anglaise et française confirme cependant que la première comporte effectivement des coupes (lire la note 2). De là à soupçonner la disparition d’heures entières de programme, il y a un pas que l’on se gardera bien de franchir.

 

 

La version anglaise de la série propose en tout cas un découpage en deux saisons de 13 épisodes qui ne correspond à aucune réalité de diffusion. La série originale forme un ensemble de 26 épisodes diffusé sur Nippon TV du 2 octobre 1973 au 26 mars 1974 (6). Les épisodes vont par paires : mêmes scénaristes et réalisateur pour deux épisodes successifs, dont l’histoire forme souvent elle-même un ensemble cohérent. Le second épisode développe le plus souvent l’action du premier même s’il conserve une unité narrative ; on s’en rend compte aisément en étudiant le guide des épisodes, et bien sûr en regardant la série. Les « méchants » secondaires se succèdent dans ces couples d’épisodes. Le bad guy récurrent est Kao Chiu, commandant suprême de la garde impériale puis Premier Ministre de l’Empire ; mais le rôle d’opposant est délégué tour à tour au chef de la police Ko Shou, au garde impérial Huang Wen-Ping, au Mongol magicien Kao Lien ou au clan des Tseng également venu de Mongolie. Le découpage en deux saisons ne tient pas compte de cette organisation puisqu’il dissocie les deux épisodes de l’une de ces paires ; mais comme il s’agit précisément d’une paire dont les deux segments sont très étroitement liés, le second proposant la suite directe du premier alors que dans d’autres paires la distinction est plus nette, cet artifice permet de terminer la « saison 1 » sur un cliffhanger résolu au début de la « saison 2 ». On notera cependant que la BBC n’a pas respecté elle-même cet artifice puisqu’elle a cessé la première série au bout de dix épisodes et diffusé un an plus tard les trois derniers opus de la « saison 1 » et, dans la foulée, les treize de la « saison 2 ». L’effet cliffhanger de fin de saison a donc été supprimé par le choix du calendrier. On peut se demander alors pourquoi avoir maintenu cette distinction des saisons, qui n’a plus aucun sens mais qui perdure dans certains guides d’épisodes.

Le doublage également modifie la perception de la série. Les comédiens recrutés pour prêter leur voix (anglaise) aux personnages de la série ont pris des accents chinois parfois très prononcés qui ne facilitent pas toujours la compréhension des dialogues mais qui ajoutent au charme désuet de la série ! Beaucoup, cependant, sont marqués par une outrance dans la diction qui tire la série vers le dessin animé, ou du moins vers la comédie. Etait-ce à ce point le cas dans la version originale japonaise, ou s’agit-il d’une interprétation purement occidentale ?

 

 

Quant à la version française, peut-être s’est-elle appuyée sur la version anglaise – la comparaison du premier épisode des deux versions permet de vérifier la concordance des dialogues – mais on relève des différences plus ou moins sensibles, qui laissent penser que les adaptateurs français ont bénéficié d’autres documents (notamment dans le prologue), et une présence moindre du narrateur dans la version française. Réalisée par la société Murphilm, elle fut écrite par Michel Gatineau et Jean Lagache. On y reconnaît des voix très familières au public français comme celles de Gatineau lui-même (il fut jusqu’à sa mort en 1989 la voix française de Michael Landon dans La Petite maison dans la prairie puis Les Routes du Paradis), de Claude Chantal, de Raoul Delfosse, de Jacques Richard (il est le héros Lin Chung), de Marc de Georgi (il double le « méchant » Kao Chiu) ou de Henri Virlojeux qui succède à l’anglais Burt Kwouk en qualité de narrateur de la série. Produite par la société Cinévision, cette version française a disparu avec le stock de masters de Cinévision lorsque la société s’est éteinte à la fin des années 1990 (7). De quoi maintenir le mystère autour de la série, en rendant peu probable une édition DVD de la version effectivement diffusée par TF1 ! On notera tout de même que, au contraire des comédiens anglais, les doubleurs français n’essaient pas de « singer » l’accent des personnages.

C’est l’édition DVD anglaise de Fabulous Films qui permit à Alain Carrazé, en 2003, de « ressusciter » la série dans un article de 4 pages illustré de photos en couleurs, dans le magazine Episode (n°5, février 2003). Le blog d’Archie propose, lui, des scans des résumés diffusés à la presse par TF1 en 1977 ainsi que d’une double page consacrée à la série par Télé 7 Jours dans son n°916 de la mi-décembre 1977, et une galerie de photos publiées par le magazine à l’époque (8).

 

 

La série originale fut donc produite et diffusée en 1973 et 1974 par la chaîne Nippon Television Network sous le titre Suikoden – que les amateurs de jeux video connaissent aujourd’hui grâce au jeu adapté du même roman chinois de Shi Nai’an. Ce roman, l’un des grands classiques de la littérature chinoise, a fait l’objet de nombreuses autres adaptations. Au cinéma, la Shaw Brothers en a produit plusieurs : The Water Margin et The Delightful Forest en 1972 puis All Men are Brothers en 1975, tous réalisés par Chang Cheh, Pursuit réalisé par Kang Cheng en 1972, puis Tiger Killer réalisé par Li Han-hsiang en 1982. The Water Margin fut acheté, amputé, remonté et complété (!) par le producteur Roger Corman et exploité dans une version anglaise sous le titre Seven Blows of the Dragon. Un autre All men are brothers a été co-produit par la Chine et Hong Kong en 1992, sous la direction de Billy Chan. La télévision aussi a adapté plusieurs fois le roman : en 1983, Shui Hu Zhuan est diffusée par Shandong TV en Chine en 40 épisodes, en 1998 la chaîne CCTV récidive avec The Water Margin, 43 épisodes, puis 2011 voit apparaître une nouvelle version sur HD Jade, une chaîne de Hong Kong, comptant cette fois 86 épisodes qui seront ensuite diffusés sur plusieurs chaînes de Taiwan et de Chine. Il existe même une déclinaison moderne, parodique, qui imagine le retour de deux héros de la saga, Wu Song et Lin Chong, dans la peau de policiers dans le Hong Kong des années 2000 : Shades of Truth, dont le titre original serait Water Margin’s Unceasing Path. 9 Sans compter bien entendu les mangas japonais inspirés du roman, et la série de jeux video évoquée plus haut, éditée par Konami.

Suikoden fit figure d’événement lors de sa production au Japon. Commandée par Nippon TV pour commémorer ses vingt ans, la série bénéficia d’un budget exceptionnel en raison de la reconstitution des costumes et des accessoires, de la construction d’une véritable petite ville chinoise (utilisée pour figurer nombre de villes différentes au cours de la série) et de sa longueur même, plus de dix-huit heures. C’est par le truchement d’un seinen manga (manga destiné aux jeunes adultes de 15 à 30 ans) que le roman de Shi Nai’an intéressa la télévision : édité entre décembre 1969 et septembre 1971 en huit volumes, Suikoden était une création de Mitsuteru Yokoyama, éditée en France sous le titre Au bord de l’eau… entre 2008 et 2010 seulement par l’éditeur Akata. Aussi Yokoyama est-il crédité comme co-créateur au côté de Shi Nai’an au générique original de la série (épisodes 1 à 10 de la version anglaise).

 

 

Le rôle principal fut confié à Atsuo Nakamura, un comédien de 37 ans vu en 1971 dans La Cérémonie de Nagisa Oshima et devenu star en incarnant, déjà, le rôle principal de la série Kogarashi Monjiro, diffusée en 1972-1973 puis en 1977-1978 (New Monjiro). Le héros de cette série était un ronin (un samouraï sans maître) qui parcourait le Japon et rencontrait des aventures sans chercher toutefois à être impliqué ou à rendre la justice. Personnage taciturne et au visage fermé, il s’efforçait (sans y parvenir, évidemment) de ne jamais se mêler de ce qui ne le concernait pas. Cette attitude parfois qualifiée de « nihiliste » en faisait l’antithèse des valeurs de défense des plus pauvres, mais en apparence seulement puisque chaque épisode l’amenait à aider les autres. Coiffé d’un large chapeau, revêtu d’un manteau sombre, Monjiro avait toujours entre les dents un bout de bois, genre cure-dent, qui servait d’arme occasionnellement. Un personnage culte, incarné de nouveau par Nakamura en 1993 dans le film Kaettekitte Kogarashi Monjiro (Le Retour de Monjiro Kogarashi), réalisé par le même Kon Ichikawa qui avait initié la série, un réalisateur à la carrière prolifique du milieu des années 1940 au milieu des années 2000. C’est Ichikawa qui décida que le héros se battrait de façon plus réaliste que stylisée, un choix que l’on retrouve dans la manière de combattre de Lin Chung dans The Water Margin. Atsuo Nakamura fera ensuite une apparition en Empereur du Ciel dans le premier épisode de la série Monkey en 1978 puis se tournera vers la politique, sans toutefois interrompre sa carrière d’acteur, figurant entre autres dans la version d’Ichikawa des 47 Ronins en 1994.

Thierry LE PEUT

 

A suivre dans Arrêt sur Séries 42, au dernier trimestre 2014 !

 

Notes

1. C’est ce que rapporte Le Blog d’Archie à la suite d’un contact avec Françoise Anglès, directrice de la société Cinévision qui produisit la version française. Les coupes dans les séries ont longtemps été une habitude (comme la modification des dialogues) mais il est peu probable qu’elles aient permis de passer de 13 épisodes à 10, encore moins de 26 à 10.

2. La comparaison des deux versions permet de constater que celle de TF1 est en effet plus complète que celle de Fab ulous Films : le voyage de Lin Chung dans le désert avec ses deux gardes, en direction de la prison de Tsang Chou, contient une scène où Lin Chung est traîné brutalement derrière un cheval ; étonnamment, cette scène violente a disparu de la version Fabulous Films alors qu’elle est présente dans la version française. De même, lorsque Lin Chung tue un garde malgré lui en étant victime d’une machination dans la cour du palais, un plan montrant le garde transpercé par l’épée est absent de la version anglaise mais rétabli dans la version française. Quelques instants plus tard, dans la séquence de l’exécution de Lin Chung, un plan montre la scie tenue par le bourreau commençant à couper le cou du condamné ; de nouveau, la version française conserve ce plan alors que la version anglaise le supprime (pour le réintroduire dans plusieurs épisodes ultérieurs sous la forme de flashbacks).

3. Source : http:// en.wikipedia.org / wiki / David_Weir_(writer).

4. Radio Times du 10 au 17 novembre 1979, pp. 15-16. On en trouve un scan sur le site Monkey Heaven.

5. L’article est consultable sur le site Monkey Heaven.

6. Source : Jonathan Clements & MotokoTamamuro, The Dorama Encyclopedia : A Guide to Japanese TV Drama since 1953, Stone Bridge Press, 2003, p. 345.

7. Les informations sur la version française sont empruntées au blog d’Archie. Michel Gatineau dirigea à la même époque la version française de Goldorak, dont il inventa nombre d’éléments devenus cultes auprès de toute une génération, notamment les noms des personnages, différents de la version originale. On y retrouve les mêmes comédiens que sur La Légende des chevaliers aux 108 étoiles, notamment Claude Chantal (qui double Vénusia), Marc de Georgi (il double Hydargos) et Gatineau lui-même (dans le rôle du Professeur Procyon). Considérant son travail sur Goldorak comme une œuvre de création, il déposa le texte de la version française à la Sacem afin de percevoir des royalties sur l’exploitation ultérieure de la série.

8. Le Blog d’Archie.

9. Source : http:// en.wikipedia.org / wiki / Water_Margin#Film.

La Légende des Chevaliers aux 108 Etoiles
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