Lalo Schifrin - entretiens avec Georges Michel

Lalo Schifrin: entretiens avec Georges Michel,  Georges Michel, Rouge Profond, “Raccords”, 2005, 208 p.

 

Article paru dans Arrêt sur Séries n°25 (juillet 2006, encore disponible)

 

Musicien et musicographe, Georges Michel est considéré par Lalo Schifrin lui-même comme l’un des meilleurs spécialistes de sa musique. C’est ce que nous souffle le rabat de couverture de cet ouvrage précieux publié fin 2005. Après un premier chapitre où il raconte son arrivée à Beverly Hills et chez Lalo Schifrin, Georges Michel présente une suite d’entretiens avec le compositeur. De ses premières années en Argentine à ses contributions aux séries télévisées, c’est la riche carrière de Schifrin qui est déroulée au long de ces conversations où le compositeur évoque son désir de devenir musicien, ses études à Paris, sa collaboration avec Dizzy Gillespie aussi bien que ses nombreux scores pour le grand et le petit écrans.

 

S’il existe des articles consacrés à Schifrin, c’est en revanche le premier livre qui lui donne entièrement la parole, lui permettant d’éclairer son travail de musicien autant qu’une biographie dont on était loin de connaître les détails. Illustré de couvertures de disques, d’affiches de films et de photogrammes extraits de ceux-ci, le livre est d’une lecture agréable et enrichissante tant par son contenu que par son iconographie. Michel y ajoute une bibliographie et surtout une discographie complète qui facilitera pour l’amateur la recherche des objets de collection qu’il voudrait acquérir.

 

Si le sériephile n’aura peut-être pas la patience d’attendre le dernier chapitre pour connaître enfin les pensées du compositeur sur ses contributions à la mémoire sonore du petit écran, le reste des entretiens est suffisamment étendu et passionnant pour lui permettre (s’il est patient) de « tenir » jusque là ! Le chapitre liminaire est bâti de telle manière que l’artiste s’y révèle dans son intérieur, avant même d’ouvrir la bouche. Michel y évoque les souvenirs marquants d’une carrière (le compositeur a soixante-quatorze ans), dont témoignent des récompenses, des affiches et des photographies réunies dans sa villa. Il se remémore, entre autres choses, les titres mis en musique par Schifrin pour le cinéma, invoquant une fresque musicale dont tous les cinéphiles possèdent au moins quelques aperçus, qu’ils aient été marqués par Le Kid de Cincinnati ou par Opération Dragon, par de petits films Disney comme Les visiteurs d’un autre monde ou des titres aujourd’hui confinés aux chaînes du satellite, comme Les griffes de la peur.

 

Etudiant, Lalo Schifrin devait faire preuve d’ingéniosité et de prudence pour se procurer des disques interdits en Argentine et découvrir la musique du reste du monde. Du régime de Peron et des conditions de vie à cette époque, il dit de nombreuses choses à Georges Michel, qui tout au long de ces entretiens le laisse parler, digresser, évoquer sans jamais l’interrompre, lançant des pistes que le compositeur explore avec volubilité et une profusion de détails remarquable. On entend ainsi ses réflexions sur un illustre compatriote, l’écrivain Jorge Luis Borges, puis on le suit à Paris au milieu des années 1950, où il suit les cours d’Olivier Messiaen et joue du jazz la nuit. Musique classique et jazz : les deux inspirations, que d’aucuns diraient antithétiques, inconciliables, n’ont cessé de passionner Schifrin durant l’ensemble de sa carrière. De ses années parisiennes, l’artiste évoque les réalisateurs avec lesquels il a collaboré en France. Puis viennent les années Dizzy Gillespie : la rencontre, la collaboration (l’album Gillespiana dont Schifrin évoque la genèse), la rupture. C’est de Schifrin qu’il est question, certes, mais aussi, longuement, de Gillespie et de quelques autres, dont l’artiste a croisé les chemins, avec lesquels il a travaillé, qu’il évoque avec bonheur, visiblement.

 

La période hollywoodienne est l’occasion d’évoquer de grands noms du cinéma mais aussi de révéler quelques secrets de coulisses. La partition pour L’Exorciste, rejetée par William Friedkin au terme d’une mise en scène surprenante ; la collaboration avec John Boorman, dont Schifrin apprend lui-même, avec étonnement, de la bouche de son interviewer, qu’il n’était pas très content de la partition de Duel dans le Pacifique ; le trio formé avec Don Siegel et Clint Eastwood, qui se sont retrouvés, à plusieurs reprises, sur les mêmes projets, collaborateurs d’élection ; l’ombre de Bernard Herrmann, compositeur favori d’Hitchcock, que vous découvrirez peut-être ici sous un jour inhabituel. Le chapitre consacré aux « tubes cathodiques » est certes, en comparaison, bien modeste ; mais il évoque les titres pour lesquels on connaît Schifrin dans le monde entier, et livre son avis sur sa contribution au monde des séries, école de discipline selon lui, du fait de l’incontournable économie de moyens avec lesquels elle oblige à composer.

 

Au final, un livre passionnant comme l’est la carrière de ce compositeur éclectique. Recommandé !

 

Thierry LE PEUT

 

 

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