Prime Time Prime Movers

Prime Time, Prime Movers,  David Marc & Robert J. Thompson, Syracuse University Press, 1995, 340 p.

 

Article paru dans Arrêt sur Séries n°25 (juillet 2006, encore disponible)

 

David Marc et Robert J. Thompson (ce dernier enseigne les Public Communications à l’Université de Syracuse et est le responsable de la collection « The Television Series » éditée par cette Université) sont tous deux auteurs d’ouvrages sur la culture populaire et la télévision. Leur approche est universitaire et, en tant que telle, se distingue de celle d’un Ric Meyers (voir Murder on the Air ). Elle garantit la rigueur de l’approche et l’exactitude des informations sur lesquelles s’appuie leur recherche.

 

Cette présentation liminaire accomplie, leur ouvrage sous-titré From I Love Lucy to L.A. Law – America’s Greatest TV Shows and People Who Created Them se veut une étude des principaux producteurs et créateurs qui ont marqué la production télévisuelle depuis les origines jusqu’au début de la décennie 1990. Bien que les auteurs assortissent leur travail de commentaires sur les produits générés par ces personnalités, leur approche privilégie les faits et s’emploie à rendre à chacun la paternité qui lui revient, en reconstituant de chapitre en chapitre le visage de la télévision non seulement telle qu’ont pu la voir des générations de téléspectateurs plus ou moins assidus mais telle qu’elle s’est construite en cinq décennies. Pour ce faire, Marc & Thompson ne s’intéressent pas seulement aux séries mais aux différents genres qui ont façonné le « paysage télévisuel » américain : des chapitres sont ainsi consacrés aux créateurs et producteurs de jeux télévisés ainsi qu’à l’industrie du documentaire. Deux des trois parties de l’ouvrage ressortissent quand même à la série (« Comedy » et « Drama », la troisième étant consacrée aux « Other Genres » qui englobent les jeux, le soap opera et le documentaire) mais l’éclairage apporté par le choix éditorial global permet de replacer celles-ci dans un contexte culturel dont elles ne sont pas l’unique expression et qui, à travers l’incursion des jeux dans la fiction sérielle (on pense par exemple à Vanna White animant The Wheel of Fortune jusque dans un épisode d’Agence Tous Risques, et les séries regorgent d’autres exemples) ou certaines tentatives d’exploiter l’interactivité directe avec le public en proposant de voter entre plusieurs résolutions lors de la diffusion originale d’un épisode de série, est important pour saisir la  nature même de la création sérielle.

 

Le documentaire, genre a priori moins présent dans le système des grands networks privés plus préoccupés de divertir que d’instruire, a conduit à la naissance de la mini-série, genre de prestige par excellence, dont David L. Wolper a été l’un des meilleurs artisans, responsable à la fin des années 1970 de la production de Racines et ensuite d’autres titres parvenus jusqu’à notre hexagone. Quant aux jeux télévisés, ils ont constitué – et continuent de le faire – une part importante de la programmation et ne sont pas pour rien dans l’émergence, à la fin des années 1950, des séries en tant que forme dominante de la télévision américaine ; le scandale de 1958, généré par les profits importants tant pour le public que pour les networks, et par la révélation des « accords » passés entre les producteurs et les candidats, mettant au grand jour la petite cuisine de l’industrie, ont profondément marqué celle-ci et engagé les networks à privilégier la production de fiction. Dans la dernière décennie, le succès des formules de télé-réalité ont également influencé les séries qui tentent de tirer profit d’un genre à part entière, notamment avec Lost – qui n’est pas au demeurant la première tentative d’exploiter le principe d’un casting pluriel projeté sur une île inconnue mais constitue certainement la meilleure preuve de l’influence de la télé-réalité sur les séries télévisées.

 

Chacune des trois parties de l’ouvrage de Marc & Thompson commence par un chapitre générique replaçant le genre exploré dans l’histoire globale de la télévision américaine. Les noms, les titres, les années les plus importants sont ainsi placés dans leur contexte, ce qui permet au lecteur, qu’il soit « spécialiste » ou non, de saisir la valeur de chacun et de mieux appréhender les chapitres suivants, consacrés aux personnalités. Le choix des personnes plutôt que des titres témoigne de la volonté des auteurs non pas de proposer un historique des programmes ayant marqué la télévision mais de signaler le rôle joué par tel ou tel dans cette Histoire ; s’exprimant en termes de carrières et non de titres spécifiques (bien que ceux-ci apparaissent évidemment tout au long de l’étude), Marc & Thompson mettent l’accent sur la télévision en tant qu’industrie et non sur les œuvres avant tout, ce qui est l’approche traditionnellement choisie en France par la plupart des ouvrages consacrés aux séries. Ce ne sont pas seulement les courants thématiques et génériques qui sont ainsi mis en lumière mais bien la nature même d’une industrie qui, pour être largement internationalisée aujourd’hui, n’en a pas moins ses particularismes et reste profondément liée aux impératifs commerciaux et au fonctionnement parfois étonnamment contradictoire et désordonné des networks.

 

L’examen de la seule table des matières de Prime Time, Prime Movers met à lui seul en lumière l’influence particulière de chacune des personnalités étudiées, dont la carrière et la production, faites de trouvailles géniales, de luttes avec les executives des networks et parfois d’errements, est retracée de manière synthétique. « From Performer Authorship to Producer’s Genre » puis « The Golden Age of Television Drama : The Writer as Auteur » nous rappellent l’évolution du genre – on dira plutôt en France du « format » de la série – au fil des décennies, de la cristallisation d’un programme autour d’une personnalité reconnue et adoptée par le public (de multiples programmes portent le nom de leur vedette, The Donna Reed Show, The Dick Van Dyke Show, The Andy Griffith Show, etc.) à l’émergence du producteur en tant que figure centrale de l’industrie, responsable des choix formels et idéologiques et de la continuité des séries, puis à la reconnaissance du scénariste comme « auteur », scénaristes et producteurs se confondant souvent dans les programmes des années 1980 à nos jours, où la célébration des « auteurs » n’a jamais été aussi forte. David Chase, créateur-producteur-scénariste des Soprano, en est une illustration majeure, lui qui était inconnu lorsqu’il commença à travailler en qualité de scénariste sur Deux cents dollars plus les frais, dont on connaissait davantage à l’époque la star (James Garner) et les producteurs (Stephen J. Cannell et Roy Huggins).

 

La démarche peut sembler évidemment réductrice et négliger les nuances : « Norman Lear : A Post-McCarthy Sitcom », « Jack Webb : The Struggle Against Evil », « Aaron Spelling : Crime, Punishment, and Affirmative Action », « Steven Bochco : Yuppie Catharsis » sont des intitulés qui mettent l’accent sur l’un des caractères de chaque personnalité. Mais, outre que cela a l’avantage de retracer en une table des matières une évolution réelle des séries télévisées, dans laquelle les lecteurs européens peuvent retrouver les repères qu’ils possèdent eux aussi désormais, Marc & Thompson ne se cantonnent pas dans leurs chapitres à démontrer la validité du titre qu’ils ont choisi. Les différents titres de leur carrière sont explorés et replacés dans l’évolution globale, à la fois de cette carrière et de la télévision américaine. Si l’on reste sur sa faim en raison du caractère nécessairement limité de chaque chapitre, du moins sort-on de cette lecture avec une bonne vision de l’Histoire de l’industrie et de ses artisans, excellent préambule à une étude approfondie ensuite par d’autres lectures.

 

La limite de Prime Time, Prime Movers est en effet sa nature de « catalogue » de personnalités qui, si elle est riche en informations plus ou moins familières au connaisseur francophone, se veut un exercice de synthèse plus qu’une plongée dans les arcanes de la télévision américaine. La parole est rarement donnée aux personnes elles-mêmes et l’approche universitaire n’est pas celle de journalistes mais bien de chercheurs qui s’emploient à délimiter un territoire de recherche ; observateurs et non acteurs de leur sujet, Marc & Thompson s’acquittent fort bien de cette tâche et réussissent à susciter l’envie d’en savoir plus, d’entendre la parole de tous ces gens impliqués dans l’Histoire du media, tant des « créateurs » que des « décideurs », dont les actions sont indissociables.

 

Thierry LE PEUT

 

 

 

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