Li'l Abner

 

Nous avions consacré dans ASS 11 un dossier aux « péquenauds de Hollywood » et à la série The Beverly Hillbillies. Un ami lecteur nous fit alors parvenir un complément d’information sur la source d’inspiration majeure de cette sitcom. Or, nous n’avons jamais publié l’addendum réalisé à l’époque ! Le voici enfin…

 

 

Nous avions en effet – ignominieusement – ignoré dans ce dossier la place qu’aurait dû y tenir un univers auquel la série doit, en un mot : tout ! The Beverly Hillbillies, qui met sur le devant de la scène une famille de hillbillies, l’équivalent américain de notre « péquenaud », est la transposition à la télévision d’une idée qui avait si bien recette aux Etats-Unis qu’elle y est tout simplement considérée comme le meilleur comic strip de tous les temps. Mieux encore : l’écrivain John Steinbeck qualifia un jour l’auteur de ce comic de « meilleur écrivain au monde », et d’autres célébrités, comme Charlie Chaplin, l’écrivain John Updike et l’économiste John Kenneth Galbraith, comptent parmi les plus grands fans de la bande dessinée ! Comment pûmes-nous passer à côté de cet héritage et consacrer tout un dossier à la série télé sans même évoquer la paternité de la bande dessinée ? C’est la question que nous posait, en substance, notre lecteur, et il avait bien raison. (1)

 

Cette perle a pour nom Li’l Abner et fut créée en 1934 par Al Capp (1909-1979), un prodige du crayon. Amputé de la jambe gauche à neuf ans dans un accident de trolley, il développa ses talents de dessinateur au point de devenir à dix-neuf ans le plus jeune artiste de la profession, en charge des aventures du Colonel Gilfeather pour Associated Press. Lassé du personnage, il travailla ensuite pour Ham Fisher sur Joe Palooka – les aventures d’un jeune boxeur blond parues en France en 1939 « sous le nom ridicule de Kid Patouillard », nous apprend l’ABC des Comics adaptés à l’écran, dressé en 1963 par René Chateau et Claude Guillot dans la revue de cinéma La Méthode (10 février 1963). (2) Lassé de nouveau, cette fois des conditions de travail imposées par son employeur, il alla vendre son idée de hillbillies à United Features Syndicate et créa Li’l Abner. Laissons, comme Chateau et Guillot, la parole à Claude Roy pour présenter ce personnage (Li’l est l’abréviation de little, ce que le personnage n’est pas !) : « Li’l Abner est à lui seul un univers. Un univers dans lequel un non-Américain ose à peine pénétrer. Li’l Abner est un grand gamin à la chevelure noire et bouclée, petit rustre qui parle le langage bizarre des paysans du Sud. Audacieux et fou, il déchaîne autour de lui des aventures absolument illogiques et capricieuses, très compliquées, très invraisemblables et très difficiles à comprendre. C’est un composé de Gavroche, du Kid, de la « Route du Tabac », des légendes irlandaises, de Dickens et des contes de fées, un imbroglio inextricable où les seuls citoyens américains peuvent trouver à la fois leur route et leur agrément. Les personnages qui entourent Li’l Abner sont très misérables et très bizarres. Ils vivent dans un Sud de cauchemar enfantin, entassés dans une baraque avec une chambre unique et commune, nourris de fèves et de côtes de porcs, empuantis par la pipe de la grand-mère, Mammy Yokum, égayés par les seins ronds de l’ingénue Daisy Mae, et ses assauts perpétuels sur les mâles. Au milieu de ce petit monde sordide et cocasse, Al Capp brosse des histoires de géants préhistoriques et des parodies de films, de personnages ou de romans à la mode, fait intervenir Mussolini et Orson Welles, Autant en emporte le vent et Bernard Shaw, Veronika Lake et LaGuardia. »

 

 

La bande rencontra le succès : publiée d’abord dans huit journaux, elle finit par être reproduite à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires et – fait unique à l’époque – Capp parvint à en récupérer les droits auprès de l’United Features Syndicate. Dès 1940, la RKO en réalisa une adaptation pour le cinéma avec Granville Owen, Martha O’Driscoll et Mona Ray, sur un scénario de Milton Drake, Ben Oakland et Milton Berle et avec Albert S. Ugell à la réalisation. En 1960, ce sera la Paramount qui reprendra l’idée, confiant cette fois le scénario à Norman Panama et Melvin Frank, également réalisateur. Peter Palmer y incarnera Li’l Abner et Leslie Parrish Daisy Mae, auprès de comédiens tels que Julie Newmar, Stella Stevens et Jerry Lewis. Mais il faut ajouter à ces adaptations plusieurs comédies musicales inspirées de la bande de Capp et qui tentent de retrouver la fantaisie et l’énergie du comic strip. Pour vous donner une idée, le film de 1960 s’ouvre sur une décision du Congrès des Etats-Unis : celle de sacrer la ville de Dogpatch, où vivent les héros, « endroit le plus inutile de tout le pays » ! Aussitôt les habitants se mettent en devoir de prouver au gouvernement qu’il a tort...

 

Songer que le Fonzie de Happy Days est entré dans le vocabulaire courant ne donne qu’une idée très éloignée de la popularité dont jouit Li’l Abner dans son pays d’origine. Dans ces années de Grande Dépression, les habitants de Dogpatch exorcisaient à leur manière les démons de l’Amérique en montrant une pauvreté « poorer than life » et une simplicité frôlant la débilité congénitale et irrémédiable. On trouve dans le comic strip ce qui fait la racine même d’un genre situé géographiquement dans le Sud des Etats-Unis, un genre qu’illustreront à leur manière The Beverly Hillbillies et Petticoat Junction – on en reparlera – mais plus encore Shérif fais-moi peur où la Cousine Daisy est un avatar de la pulpeuse Daisy Mae qui poursuit partout Li’l Abner. Elément obligé de ce genre très américain, le « moonshine », l’alcool de contrebande, est évidemment présent dans la bande, sa préparation version Mammy Yokum évoquant avec des décennies d’avance les talents de guérisseuse de Granny dans les Hillbillies – une Granny dont le nom d’état-civil est d’ailleurs... Daisy Moses !

 

Les personnages de Li’l Abner constituent une grande famille comportant ses figures-phares, comme le grand capitaliste Général Bullmoose, le couple insolite mais équilibré formé par Pappy et Mammy Yokum, les parents du héros (elle fait régner l’ordre à Dogpatch, lui est trop paresseux et trop incapable pour faire quoi que ce soit, ce qui ne le rend nullement malheureux), le prêcheur Marryin’ Sam spécialisé dans les mariages à deux dollars, le général de la Guerre de Sécession Jubilation T. Cornpone dont une statue décore la ville et qui reste célèbre pour sa couardise, et tutti quanti. De 1934 à 1977, Al Capp aura constamment enrichi cet univers, faisant carrément entrer dans le calendrier une date mémorable : celle du Sadie Hawkins Day, un jour de novembre (sa première mention dans la bande dessinée remonte au 16 novembre 1937) où ce sont les femmes qui font des avances aux hommes – notre « quart d’heure américain » ! En 1952, après près de vingt ans à la fuir, Li’l Abner épousa enfin Daisy Mae : l’événement fit la Une des journaux dans tout le pays et leur union donna naissance à un petit Honest Abe l’année suivante.

 

Thierry LE PEUT

 

Notes

1. Un regret, en évoquant de nouveau ledit lecteur : son courrier portait bien une signature mais aucun nom lisible. Nous ne pouvons donc le créditer ici comme il le mérite et c’est bien dommage. Lecteur, si tu nous lis, accepte notre reconnaissance !

2. ABC des comics adaptés à l'écran, par René Chateau et Claude Guillot.

 

 

 

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