Un article de Thierry LE PEUT

publié dans Arrêt sur Séries 18 (septembre 2004)

 

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1979. La télévision s’ennuie de l’inspecteur à l’imper fatigué et Universal songe à exploiter le succès de Columbo en révélant le visage de celle dont on n’entendait toujours parler sans jamais la voir : Madame Columbo. Idée saugrenue s’il en est qui donna pourtant naissance à une série d’investigations amateurs conduites par la femme du fameux détective. Madame Columbo ne connut que 13 épisodes – mais quatre titres différents ! - et demeure une curiosité.

 

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on songe à l’incongruité du concept de Madame Columbo est : « Qui peut bien avoir eu une telle idée ? » Qui donc put songer sérieusement à incarner dans une actrice de chair un personnage qui devait justement son mystère, et son charme, à sa non-existence ? Comme Charlie dans Drôles de Dames, Madame Columbo était devenue avec le temps une sorte de légende cathodique, une simple évocation d’un être quasiment surnaturel : alter ego invisible du célèbre et talentueux lieutenant, peu douée pour la cuisine et la conduite mais incollable sur les émissions de variété et les personnalités du moment, elle n’existait que dans une dimension propre à la série de son mari. L’en faire sortir pour la mettre en pleine lumière pouvait sembler une idée audacieuse ou, au choix, une totale hérésie.

 

Ce fut d’ailleurs l’opinion de Richard Levinson et William Link, les créateurs du personnage de Columbo, comme de Peter S. Fischer, producteur et scénariste de la série-mère, l’un des préférés, dit-on, de Peter Falk. « La magie de la femme de Columbo tient au fait qu’on ne la voit jamais », déclarèrent les deux premiers. « Le personnage de Madame Columbo était efficace dans la série parce qu’il était hors-champ. Dès lors qu’on en fait une personne réelle, dès lors qu’on la voit, le personnage perd de sa valeur. Elle ne pourra jamais répondre aux attentes du public », renchérit Fischer. Et, questionné sur le personnage, Peter Falk répondait en gros la même chose.

 

Rien n’y fit pourtant : car l’idée continuait de paraître excellente à celui qui l’avait proposée. Et ce dernier était le Président de NBC, récemment arrivé du réseau concurrent ABC, Fred Silverman. Les bruits de couloir de l’époque murmuraient que Silverman avait joué un rôle non négligeable dans l’arrêt de Columbo : Peter Falk était toujours partant pour tourner des épisodes et Levinson lui-même estimait que la série pouvait encore durer au moins une saison ; simplement, la nouvelle équipe arrivée avec Silverman aurait préféré l’annuler afin d’imposer de nouveaux programmes. Le fait est cependant que Falk exigeait une petite fortune pour endosser l’imperméable de l’inspecteur à la 403 Peugeot, et que les tournages duraient souvent plus longtemps que ne l’acceptaient en général les critères de la télévision. Rumeur ou vérité, toujours est-il que Silverman, après l’annulation de Columbo, demanda à Peter S. Fischer et au tandem Levinson & Link de concevoir une série autour de Madame, persuadé que c’était là une excellente idée.

 

Le trio était extrêmement réticent. « Nous pensions que c’était une erreur », dit à l’époque Richard Levinson, « parce que cela ressemblait à un produit dérivé, à l’exploitation d’une idée à succès. Je ne vois pas comment ça pourrait marcher. Je pense que le public ne suivra pas. » Pourtant, ils acceptèrent, essentiellement pour éviter que quelqu’un d’autre ne s’en chargeât et ne dénaturât la série-mère. « Notre conception du personnage de Madame Columbo était celle-ci », expliqua Fischer. « Elle avait approximativement l’âge de Peter Falk, entre quarante-cinq et cinquante ans. Elle était d’origine étrangère. Elle était chaleureuse et aimable – le genre de femme qui apporte de la soupe de poulet à ses proches malades à l’hôpital. Nous avions en tête des actrices d’âge mûr pour le rôle, des gens comme Maureen Stapleton, Jean Stapleton, Zohra Lampert et Anne Jackson. »

 

 

Las ! Silverman avait lui aussi son idée sur le look de Madame Columbo : il la voulait jeune, dynamique et avait même déjà son actrice en tête. Il avait connu Kate Mulgrew à ABC, où elle fut pendant deux ans l’héroïne du soap Ryan’s Hope. La jeune femme avait vingt-trois ans, un caractère bien trempé dans lequel s’exprimaient son sang irlandais et écossais ainsi que son enfance passée dans une famille de huit enfants, et des ambitions d’actrice qui lui faisaient préférer les planches de New York à la vie mondaine de Hollywood. Ayant joué Desdemone dans Othello et donné la réplique à David Janssen dans The Word, elle était en outre apparue dans un épisode de Dallas, « La vedette », où elle jouait la petite amie de passage du contremaître Ray Krebbs mais surtout une chanteuse ambitieuse. Silverman, chagriné de la voir quitter Ryan’s Hope, semblait soucieux de la garder à la télévision et tenait à ce qu’elle devînt l’héroïne de Madame Columbo. Il alla jusqu’à céder à toutes ses demandes : argent, conditions de travail, liberté de s’engager dans d’autres projets, elle obtint tout à condition de dire oui à Madame Columbo.

 

Le choix de l’actrice ne fut pas la seule pomme de discorde entre le Président de NBC et les scénaristes. « Nous avions deux questions au sujet de Madame Columbo », raconta Levinson. « Quelle est sa façon de procéder et où est son mari ? Et, d’autre part, comment est-elle amenée, en sa qualité de ménagère, à se trouver impliquée dans un meurtre chaque semaine ? Nous avions déjà décidé que nous ne voulions montrer ni sa maison, ni le chien, ni la voiture (1). Nous voulions qu’elle reste dans la cuisine. » Silverman approuva le script que lui livra Peter S. Fischer mais l’image qu’il se faisait de la série divergeait en trop de points de celle de ce dernier pour que la série pût suivre les orientations voulues par l’équipe créative de Columbo. La décision de Silverman d’imposer Kate Mulgrew après la défection d’une autre actrice, Brenda Vaccaro, ne pouvait satisfaire le trio.

 

La réaction de Fischer, Levinson et Link ne se fit pas attendre : voyant le personnage leur échapper et s’orienter vers une complète hérésie, plus proche d’une Sergent Anderson pour ménagères lectrices de romans policiers que de leur propre conception de Madame Columbo, ils se retirèrent du projet et ne voulurent pas y être impliqués. Leur contrat stipulait cependant qu’ils devaient rester consultants, même si leurs noms ne seront pas crédités au générique. Levinson aura ainsi un regard sur les scénarii, non pour les réécrire mais pour donner son avis.

 

 

Silverman se retrouve pour l’instant sans producteurs ni scénaristes, mais libre de développer la série selon ses vues. Il approche Richard Irving, qui produisit et réalisa en 1968 le premier téléfilm de Columbo : Prescription Murder, avec Peter Falk, mais engage finalement Richard Alan Simmons, qui fut en 1977-1978 le producteur de la dernière saison de Columbo. Simmons n’a guère le choix : il doit s’accommoder de Kate Mulgrew et réécrire le script pour elle. L’actrice s’implique d’ailleurs dans l’écriture de son personnage, comme elle l’a obtenu en négociant avec Silverman. Mais elle admet n’avoir vu qu’un épisode de Columbo et sa préoccupation n’est pas de rendre le personnage fidèle à l’idée que peuvent avoir de Madame Columbo les fans de la série inspiratrice. Pour elle, Kate Columbo – le personnage porte le nom de l’actrice depuis l’engagement de celle-ci – est une honnête ménagère et mère de famille tombée amoureuse du génie de son mari, ce qui ne l’empêche pas d’aspirer à une vie propre.

 

De la figure d’arlésienne vivant dans l’ombre de son mari, Madame Columbo devient donc tout autre de manière à coller à la personnalité de la comédienne tout en incarnant une sorte d’idéal féminin de l’époque, femme au foyer en partie mais surtout investigatrice intelligente et combative, capable de mener de front ses multiples activités de femme et de mère tout en existant à travers un travail qui met en avant son courage et sa force de caractère. On comprend que Peter Falk n’y ait pas reconnu sa moitié...

 

Les soucis ne sont cependant pas terminés pour la série. Prévue pour une diffusion de mid-season, Madame Columbo doit être tournée rapidement et les négociations n’ont fait que retarder la mise en chantier. C’est Boris Sagal, réalisateur de deux épisodes de Columbo, qui est chargé de la réalisation du téléfilm pilote, diffusé le 26 février 1979. D’autres, après lui, seront également des « anciens » de la série-mère : Edward Abroms, Sam Wanamaker et Leo Penn. L’audience est bonne : avec 34 pour cent de parts de marché, le téléfilm est classé dix-huitième au tableau des programmes de primetime cette semaine-là. Simmons est confiant dans l’avenir de la série et NBC pense que le public, une fois acceptée la personnalité quelque peu inattendue de Madame Columbo, accrochera en dépit des objections de Levinson, Link et Fischer.

 

 

Très vite, toutefois, l’équipe de la série ressent la pression exercée par le network. Simmons se plaint de n’avoir pas le temps d’écrire et le tournage colle de très près aux dates de diffusion annoncées : le deuxième épisode, qui doit être le premier à être diffusé « régulièrement », était encore en tournage le 16 février pour une diffusion prévue dès la fin du mois, quelques jours après le pilote. « Ils prennent cela très au sérieux et, bien entendu, moi aussi », confie Kate Mulgrew. « Mais ils sont en train de prendre cela tellement au sérieux que quelqu’un va finir par tomber malade et il faudra bien alors se résoudre à dépasser les délais de tournage. Je ne comprends pas leur façon de penser. Je veux dire, ça va un moment : je suis très forte, je peux encaisser une partie de tout cela mais ça dure depuis presque six semaines maintenant. Je sors vers neuf heures et demie, je rentre chez moi, je prends un bain, je travaille. J’essaie d’éteindre la lumière vers minuit et je suis debout à quatre heures trente. Combien de temps peut-on tenir à ce rythme ? Les scripts sont très bons, très bien écrits, mais j’ai peur qu’au bout du compte les scripts soient desservis à cause de la pression sous laquelle nous devons travailler. » Même constat de la part de Simmons qui déclare en juin 1979 : « Je n’ai pas eu un jour de repos depuis mi-décembre, et quand vous travaillez vingt heures par jour, que vous avez deux jours pour écrire un script et un jour pour le préparer, vous finissez par être fatigué. » Quels que soient les difficultés rencontrées durant le tournage, Kate Mulgrew annonce qu’elle s’envolera en avril pour l’Irlande afin de tourner avec Richard Burton dans une nouvelle version de Tristan et Iseult.

 

Heureusement pour la comédienne, le tournage est à cette date terminé mais la diffusion du deuxième épisode, le 1er mars 1979, n’a pas transformé l’essai du pilote : l’audience l’a placé en 45e position. Sept jours plus tard, le network annonçait que la série était retirée de l’antenne, après un seul épisode régulier. Les trois épisodes restants furent tout de même diffusés les 15, 22 et 29 mars mais réalisèrent une audience plus faible encore, descendant jusqu’à la 59e place. Pourtant NBC ne renonça pas à la série, qui fut reconduite à la rentrée 1979, à la surprise générale. Donnant raison à Levinson, Link et Fischer, cependant, les producteurs rebaptisèrent le programme en faisant disparaître l’héritage pesant du lieutenant Columbo : exit Mrs Columbo ou Kate Columbo, le show s’appelle désormais Kate the Detective puis Kate Loves a Mystery. Le nom même de Columbo ne sera plus mis en avant, l’héroïne reprenant son nom de jeune fille, Callahan, ou usant de noms d’emprunt au gré de ses enquêtes. Son mariage d’ailleurs n’aura pas résisté à la dure sanction du public : Kate est désormais divorcée et travaille en binôme officieux avec un policier, le Sergent Mike Varrick.

 

Le succès n’est toujours pas au rendez-vous : huit épisodes sont tournés mais sept seulement sont diffusés entre le 18 octobre et le 6 décembre 1979, puis la série rend les armes et Kate Mulgrew reprend sa liberté.

Thierry LE PEUT

 

Sources : Revealed : the face of Columbo’s Mystery Mrs in TV Times, 15 novembre 1979 – The Short Harried Life of Mrs. Columbo in American Film, juin 1979. 

 

 

1. Pour les moins familiers du lieutenant Columbo, rappelons que, outre son imperméable fatigué et sa Peugeot 403 digne d’un musée automobile, l’inspecteur avait parfois avec lui un basset simplement appelé Le Chien qui, comme son maître, ne payait pas de mine.

 

 

Madame Columbo
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