par Christophe DORDAIN

(in ASS 33, printemps 2009, épuisé)

 

 

« Etrenné » en 1960 par l’écrivain Donald Hamilton dans Death of a Citizen, « enterré » par le même trente-trois plus tard dans The Damagers, en 1993, Matt Helm aura connu vingt-sept aventures littéraires… que bien peu de lecteurs connaissent. D’abord parce que les livres sont difficiles à trouver aujourd’hui, ensuite parce que le personnage imaginé par Hamilton a été très vite « adapté » au cinéma avec Dean Martin dans le rôle-vedette : précurseur d’Austin Powers et de notre « réactualisé » OSS 117-Dujardin hexagonal, par son côté disco, fun et… résolument peu sérieux. Martin aura incarné le personnage dans quatre films entre 1965 et 1969, en pleine « Bondmania ».

 

Et puis il y eut la série télévisée.

Diffusée par ABC en 1975-1976, produite par Columbia Pictures (comme les films, et avec leur producteur exécutif Irving Allen au poste de « consultant » ), elle mettait en vedette Tony Franciosa, acteur de cinéma passé à la télévision, et transformait le héros en détective privé pour le couler dans un moule plus consensuel. Dotée d’une bonne dose de testostérone, amenée par un générique bondissant signé Morton Stevens (alias Monsieur Hawaii Police d’Etat), la série ne vécut, hélas !, que treize épisodes après un téléfilm pilote prometteur réalisé par Buzz Kulik, qui dirigerait Steve McQueen dans Le Chasseur, son dernier film, en 1980.

 

Le véritable Matt Helm – Profession : tueur d’espions

 

Le personnage de Matt Helm est né de la fertile imagination du romancier Donald Hamilton. A l'origine, Matt Helm était un agent des services secrets des Etats-Unis, et non pas un détective privé tel qu'il apparaît dans la série conçue en 1975 et objet de ce dossier. Ainsi, au milieu des années 60, en pleine folie James Bond, la firme Columbia Pictures décide-t-elle d'exploiter ce précieux filon et produit quatre films librement inspirés de l'oeuvre de Donald Hamilton. C'est à Dean Martin que revient la lourde responsabilité d'incarner Matt Helm au cinéma et force est de reconnaître que ce choix n'est pas forcément le plus judicieux. La ressemblance entre le personnage de Matt Helm et le comédien est plutôt faible (certaines langues murmurent que le choix d'un Clint Eastwood alors trentenaire eût été plus pertinent) et le succès de ces quatre films s'explique surtout par la débauche de moyens mis en oeuvre et par la qualité de la distribution féminine : Stella Stevens, Ann Margret, Sharon Tate, Tina Louise et Daliha Lavi ayant participé chacune à tour de rôle aux quatre films produits. (1) 

 

Cela dit, revenons aux sources de ce héros de l'espionnage. Matt Helm est un agent secret chargé de neutraliser voire d'éliminer toute personne qui contrecarre les intérêts du gouvernement américain dans les années 60. Bref, c'est un liquidateur d'espions ! Ainsi, Matt Helm a-t-il été le héros de 27 livres écrits à partir du début des années 60 et pendant une période de 33 ans. La première aventure de Matt Helm, Death Of A Citizen, est publiée en 1960 et la dernière, The Damagers, en 1993. On peut observer que la publication des aventures de Matt Helm a été, en terme de durée, bien plus longue et prolifique que celles de James Bond imaginées par Ian Fleming. A la lecture des ces romans, on découvre un personnage qui a commencé son terrible métier en pleine période de la Guerre Froide, activité qu'il poursuivra jusqu'au début des années 90 au moment, où la disparition du bloc soviétique sonne le glas du personnage. Matt Helm est, de fait, dès ses premiers faits d'armes dans les romans de Hamilton, l'incarnation d'une certaine forme de lutte contre les méfaits du communisme dans le monde.

Ecrire une série de romans au sujet d'un tueur professionnel n'a jamais été une mince affaire pour Donald Hamilton. Toutefois, ce dernier a toujours su présenter Matt Helm, non pas comme un tueur de sang froid, mais bel et bien comme un authentique défenseur du système politique américain et tant pis si les moyens utilisés sont brutaux. Le camp d'en face ne fait-il pas de même pendant toute la Guerre Froide ? Il est à noter, cependant, que les missions de Matt Helm évolueront en fonction de l'actualité puisque, si les communistes représentent sa cible prioritaire dans les années 60 et 70, les terroristes et autres organisations criminelles formeront ses nouveaux ennemis dès les années 80.

On comprend mieux, à la lecture de ces quelques lignes, qu'il était inenvisageable pour la firme Columbia Pictures de mettre en scène un tel personnage dans les films réalisés dans les années 60. S'inspirant plutôt, dans l'esprit, de Casino Royale (celui de 1967, film à sketches réalisé par John Huston, Robert Parrish, Val Guest, Ken Hughes, Richard Talmadge et Joseph McGrath, avec Peter Sellers et David Niven entre autres) que des aventures de Harry Palmer incarné par Michael Caine, la série des Matt Helm, avec Dean Martin, a pris le parti de la fantaisie la plus débridée et on peut parier que Mike Myers a dû revoir quelques Matt Helm version cinéma avant de développer le personnage du film Austin Powers...

Lire aussi : Matt Helm, le héros des livres

et Donald Hamilton, le père de Matt Helm

 

Puis Matt Helm devint détective

 

En 1975, la télévision américaine s'intéresse à son tour au potentiel d’audience que représente Matt Helm. Néanmoins, il est hors de question de mettre en images, aux heures de grande écoute, les exploits d'un tueur froid et méthodique. Dans une perspective radicalement différente de l'approche donnée aux films des années 1960, c'est à Ken Pettus et à Charles B. Fitzsimmons qu'échoit la lourde tâche de porter au petit écran les nouvelles aventures de Matt Helm. En accord avec le réseau ABC, et sous l'impulsion donnée par Sam Rolfe dès le téléfilm qui ouvre la série, le personnage de Matt Helm évolue afin de devenir un détective privé. Toutefois, pour ne pas le couper de ses origines, on rappelle, dans le pilote, mis en scène par Buzz Kulik et diffusé le 7 mai 1975, que Matt Helm est un ancien agent secret qui travaillait pour une organisation secrète appelée « La Machine », puis qu'il s'est orienté vers une nouvelle carrière de détective privé basé à Los Angeles, un détective dont les enquêtes portent en priorité sur des affaires extrêmement sensibles l'obligeant parfois à se déplacer à l'étranger. Qui plus est, le lien entre le passé de Matt Helm et ses activités nouvelles est maintenu dès le pilote au cours duquel Matt Helm se retrouve face à d’« anciens partenaires » dont le colonel Shawcross interprété par Patrick Mcnee. (2) 

Une autre évolution majeure des aventures de Matt Helm, et qui s'appuie sur une technique récurrente utilisée par les producteurs et scénaristes à Hollywood, consiste à adjoindre deux partenaires au détective qui reflètent les deux mamelles de la force publique : Claire Kronski, une avocate, et le sergent Hanharan pour la police. Il est alors exact de constater que ce schéma a dû décevoir les purs et durs de Matt Helm en découvrant un formula show trop basique à leur goût. Contrairement à ce qui se passera en France, où la série jouit d’une certaine reconnaissance, l'accueil réservé à Matt Helm aux Etats-Unis est des plus froid : la série est annulée après seulement 13 épisodes diffusés. Il est vrai que Matt Helm dut faire face à une rude concurrence. Pourtant mis en orbite par la série Section 4 avec Steve Forrest et Robert Urich qui était diffusée de 21h00 à 22h00 sur ABC le samedi, Matt Helm se heurtait à l'époque au Carol Burnett Show proposé dans la même case horaire sur CBS, et surtout au Saturday Night At The Movies programmé par NBC. La décision est alors sans appel et Matt Helm s'arrête brutalement en janvier 1976.

C'est sur TF1, à partir du samedi 21 août 1976, à 21h50 puis à 21h30, et jusqu'au 13 novembre de la même année, que Matt Helm est programmée en France. Ce qui a séduit immédiatement à l'époque, et la redécouverte de la série le confirme, c'est tout d'abord un excellent générique, grande spécialité des séries américaines, avec une partition musicale composée par Jerry Fielding pour le pilote et un univers musical supervisé ensuite par Morton Stevens (également compositeur du thème) pour la série, Morton Stevens étant une pointure dans ce domaine, lui qui a travaillé sur Les Mystères de l'Ouest et composé l’inoubliable thème de Hawaii Police d'Etat. Ajoutons à cela des scénarios solidement construits (Sam Rolfe, le grand manitou des Agents Très Spéciaux ayant déjà bien déblayé le terrain pour le pilote et assumant la fonction de developer [adaptateur] pour la série) écrits par un pool de scénaristes de haute volée : James Schmerer, Mann Rubin, Michael Fisher, Gerry Day, Bethel Leslie, Edward De Blasio et quelques autres. Enfin, et c'est un point que l'on ne soulignera jamais assez, pas de bons épisodes sans de bons réalisateurs qui savent, mieux que quiconque, vous mettre en boîte une bonne poursuite en voitures ou une réjouissante bagarre old school. La liste des téléastes convoqués pour Matt Helm est éloquente : Reza S. Badiyi (qui mit en images en 1968 le générique de Hawaii Police d’Etat), Earl Bellamy, Don Weis, Richard Benedict, Seymour Robbie, Alexander March, John Newland, Lawrence Dobkin, Bruce Bilson, etc...

 

Anthony Franciosa est Matt Helm

 

Anthony Franciosa, que le public avait notamment pu voir dans des films d'Elia Kazan et George Cukor dans les années 1950, est décédé à Los Angeles des suites d'une attaque. Il avait 77 ans. Né Anthony Papaleo en octobre 1928 à New York, l'acteur, dont l'interprétation puissante de personnages compliqués et agités fit de lui une star de Hollywood dans les années 1950 et 60 mais dont le comportement sur les plateaux de tournage gêna sa carrière, appartenait à une nouvelle vague de comédiens qui révolutionna le métier au milieu du XXe siècle, avec une approche introspective et intensément réaliste des rôles.

 

La plupart de ces acteurs passèrent par le prestigieux Actors Studio de New York. Parmi eux, on comptait Marlon Brando, James Dean, Rod Steiger, Shelley Winters et Paul Newman. Franciosa fut marié à Shelley Winters, décédée le week-end dernier. A partir de son premier rôle important dans Une Poignée de Neige de Fred Zinnemann en 1957, film dans lequel il jouait le frère d'un drogué, Franciosa fut connu pour son interprétation de jeunes gens compliqués. Cette année-là, il apparut dans trois autres films, Un Homme dans la Foule d'Elia Kazan, Cette Nuit ou Jamais de Robert Wise et Car Sauvage est le Vent de George Cukor.

La carrière de Franciosa se poursuivit avec des films tels que Les feux de l'été, La Maja Nue, Du Sang en Première Page, L'Ecole des Jeunes Mariés, l'excellent western Rio Conchos réalisé par Gordon Douglas et The Pleasure Seekers avec Gene Tierney. Mais le comportement de l'acteur sur les tournages devint un sujet de commérages à Hollywood. Circulèrent des histoires de conflits avec des réalisateurs, d'explosions avec d'autres acteurs.

« Je suis parti à Hollywood au milieu des années 1950. Et je dirais que j'y suis allé un peu trop tôt », confiait Anthony Franciosa dans un entretien en 1996, ajoutant qu'il n'était pas assez mûr sur le plan psychologique et émotionnel pour faire face à toute cette attention. L'attitude quelque peu orageuse de l'acteur se manifesta aussi en dehors des plateaux de cinéma. En 1957, il fut même incarcéré pendant dix jours dans la prison du comté de Los Angeles pour avoir frappé un photographe de presse. Du fait de sa réputation, les propositions à Hollywood se firent moins nombreuses et il se tourna vers des films européens et la télévision. Parmi ses derniers films, on peut citer Ténèbres de Dario Argento et Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner en 1982.

Au cours des années 90, il eut l'opportunité d'une ultime participation remarquée dans le film City Hall réalisé par Harold Becker aux côtés de Al Pacino et de John Cusak. Pour la télévision, sa carrière fut ponctuée par de nombreuses séries dont Les Règles du Jeu diffusée entre 1968 et 1970, Search au cours de la saison 1972/1973, et bien évidemment Matt Helm en 1975.

 

Les partenaires de Matt Helm

 

Laraine Stephens ( Claire Kronski )

Modeste carrière que celle de Laraine Stephens, née le 24 juillet 1941. Découverte dans la série Bracken's World (diffusée de septembre 1969 à décembre 1970 aux Etats-Unis et malheureusement inédite en France) aux côtés de Peter Haskell, Laraine Stephens est devenue par la suite l'épouse du producteur David Gerber au cours des années 70. A part Matt Helm, on ne relève pas d'autres séries dont elle ait tenu la vedette.

 

Gene Evans ( Lt. Hanrahan )

Né le 11 juillet 1922 et décédé le 01 avril 1998, Gene Evans a débuté sa carrière en pleine Seconde Guerre Mondiale alors qu'il était intégré dans une troupe de théâtre ayant pour fonction de distraire les soldats au cours de leurs permissions. Il fait ses débuts au cinéma en 1947 et apparaît dans une douzaine de films. Toutefois, très rapidement, la télévision lui fait les yeux doux et il participe, hormis Matt Helm, à deux autres séries qui ont été diffusées en France : Mon Ami Flicka (39 épisodes produits dans la période 1955/1956) et Pilotes aux côtés de Christopher Stone et de Todd Susman, en 1976.

 

Les producteurs

 

Ken Pettus

Un scénariste majeur de la télévision américaine avec une carrière de plus de trente années s'étalant de 1962 à 1985. Citons par exemple 5 scripts pour Hawaii Police d'Etat, 14 pour La Grande vallée, 4 pour Le Grand Chaparral, 3 pour Les Têtes Brûlées, 3 autres pour Galactica, 8 pour Bonanza, 6 pour Les Mystères de l'Ouest, etc... Il a également conçu le script du téléfilm Les Aventures de Nick Carter avec Robert Conrad en 1972. En tant que producteur à part entière, on ne compte que Matt Helm à son actif.

 

Charles B. Fitzsimmons

Disparu le 14 février 2001, Charles B. Fitzsimmons aura mené une carrière longue de 46 années au service du grand et du petit écran. Plusieurs fois diplômé et maintes fois récompensé pour son travail de scénariste, Charles B. Fitzsimmons a notamment travaillé pour le compte de la firme Republic Studios, engagé par John Ford et Merian C. Cooper afin de superviser le tournage de L'Homme Tranquille réalisé par le maître Ford en Irlande en 1951.

Dans les années qui ont suivi, Fitzsimmons est devenu un producteur reconnu dans la mecque du cinéma et de la télévision avec pas moins de 177 épisodes de séries, 14 épisodes-pilotes et 15 téléfilms à son actif ! Concernant les programmes vus en France, on peut citer par exemple son activité de producteur au cours de la période 1977/79 pour la série Wonder Woman avec Lindsay Wagner (46 épisodes produits par Fitzsimmons et diffusés par CBS dans le cadre des deux dernières saisons).

 

NOTES

1. Les quatre films Matt Helm, désormais disponibles en coffret DVD zone 1 (avec les versions anglaise et espagnole), sont The Silencers (Matt Helm, agent très spécial), Murderers’ Row (Bien joué Matt Helm), The Ambushers (Matt Helm traqué) et The Wrecking Crew (Matt Helm règle ses comptes), réalisés par Phil Karlson (les premier et dernier), Henry Levin (les deuxième et troisième), d’après les romans de Donald Hamilton.

2. Donald Hamilton, dans ses romans déjà, avait fait passer son héros pour un détective privé, notamment dans Les Ravageurs, traduction de The Ravagers (1964).

 

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