Richard Kimble court toujours

 

à voir aussi : Le Fugitif original avec David Janssen

Le Fugitif Le Film

Fugitif 2000, le guide des épisodes

 

2000. Sept ans après le succès du film d’Andrew Davis, Warner et Kopelson remettent le couvert. De nouveau, l’histoire de Richard Kimble repart de zéro avec de nouveaux acteurs et des données mises à jour. Lancée à l’automne 2000 sur CBS, la série ne manque pas d’atouts, et pourtant…

 

 

Un article de Thierry Le Peut

publié dans Arrêt sur Séries n° 29

 

En 1993, le film Le Fugitif produit par Anne et Arnold Kopelson rencontra la faveur du public et de la critique, valant à l’acteur Tommy Lee Jones un Oscar pour le rôle du marshall fédéral Samuel Gerard. De ce succès est venue l’idée de tourner un remake de la série des années 1960, idée concrétisée avec l’arrivée de John McNamara à l’aube des années 2000. Si les trois principaux networks se montrèrent semble-t-il intéressés par la diffusion de la série, c’est CBS qui emporta finalement la mise et s’employa durant l’été 2000 à promouvoir activement le show. Invités à la projection du pilote en avant-première, les journalistes purent rencontrer l’équipe créative de la série, dans laquelle les producteurs avaient invité Roy Huggins, alors âgé de 86 ans. Huggins, créateur du concept en 1960, n’avait pas participé au tournage de la série originale mais avait conservé certains droits sur le concept en le vendant à ABC. A travers les décennies, il était resté le véritable propriétaire de l’idée et c’est en tant que tel qu’il avait été engagé comme consultant sur le film de 1993 et qu’il le fut également sur la nouvelle série. Son rôle était de donner son avis sur les scripts et d’aider à construire le show. Un rôle qu’il avait déjà joué, en 1963, au moment de l’écriture de l’épisode pilote de la série originale.

 

 

A la croisée de la série et du film

 

 

Même si Le Fugitif 2000 fait suite au film plus qu’à la série originale, elle rend hommage à cette dernière de plusieurs manières. La première est bien entendu la présence de Huggins. La suivante est le choix de l’acteur qui interprète le nouveau Richard Kimble : ce n’est sans doute pas pour cette raison qu’il a été choisi mais Tim Daly, qui avait passé huit ans dans la sitcom Wings, est le fils de l’acteur James Daly que l’on rencontre dans deux épisodes de la série originale, « Running Scared » (3.22) et « Nos œuvres nous suivent » (4.14). Côté acteurs toujours, l’emploi de Shirley Knight dans « Des amis fidèles », quatorzième épisode, est un autre hommage puisque l’actrice était apparue dans trois épisodes de la série originale. Un autre comédien fait ainsi le lien entre les deux générations mais cette fois de l’autre côté de la caméra : acteur dans « A.P.B. » (2.28) et « Les anges sataniques » (4.12), Lou Antonio dirige le dixième épisode du Fugitif 2000, « Lagniappe ». En outre, les producteurs adaptent plusieurs histoires de la série des années 1960 : le quatrième épisode, « Loin de chez soi », est un remake de « L’obsession » (1.01), le septième, « La prière de Saint Christophe », reprend l’intrigue de « Home is the Hunted » (1.15) et le vingtième, « Smith 282 », évoque « Trial by Fire » (3.04). Ce ne sont là que les emprunts les plus marquants, auxquels on ajoutera le double épisode racontant la romance de Kimble avec Jenny (« Jenny » et « Pris au piège »), réminiscente de celle de Kimble avec Karen dans les deux parties de « Never Wave Goodbye » (1.04-05). Quatrième hommage à la série originale : le prénom du Lt Gerard, transformé en Samuel pour le film, redevient Philip et de nouveau il est policier alors que le film en faisait un marshall fédéral. Enfin, quelques clins d’œil réservés aux connaisseurs se glissent parfois dans un épisode : ainsi la scène où Kimble partage son repas avec un chien errant, à la fin du premier épisode, est-elle une citation directe de celle où Kimble caresse un chat à la fin de « L’obsession » ; le même genre d’effet explique peut-être le plan où l’on voit l’arme de Kimble tomber sur le sol dans le même épisode, plan similaire à celui de « L’obsession » où l’arme d’Edward Welles glisse elle aussi sur le sol (voir découpage de l’épisode en fin de dossier). John McNamara avait également pensé réutiliser la narration en voix off ; il l’avait intégrée à l’écriture du pilote avant de l’abandonner, estimant que cela ne fonctionnait plus. Héritage de la radio, aïeule encore relativement proche de la série originale, la voix du narrateur ne collait plus à la grammaire narrative contemporaine.

 

 

Du film d’Andrew Davis la série reprend aussi plusieurs éléments. Ainsi le manchot est-il doté désormais d’une prothèse, que Kimble lui arrache en se battant avec lui dans la scène du meurtre d’Helen. Loin d’être un vagabond à l’horizon intellectuel très étroit et au comportement fruste, comme le manchot de la série originale, le meurtrier d’Helen Kimble est à présent un homme redoutablement intelligent, impliqué dans d’obscurs trafics qui, à mesure que ses ramifications sont révélées, prend des allures de complot. La mort d’Helen Kimble apparaît alors moins arbitraire qu’il n’y paraît d’abord. En plus de placer le meurtre fondateur dans le cadre de Chicago (plutôt que la petite ville de Stafford, Indiana, dans la série de Quinn Martin), comme le film, la nouvelle série en cite les moments forts, de la narration serrée du meurtre et du procès jusqu’à la scène où Kimble saute du sommet d’un immeuble en construction, reflet de celle du film où Harrison Ford se jette d’un barrage pour échapper à Gerard. Par cette citation, les producteurs veulent avant tout démontrer qu’ils sont capables d’offrir une série spectaculaire dont les cascades rivaliseront avec celles du film. Le pilote aura ainsi nécessité, dit-on, six millions de dollars pour quarante minutes de film, tandis que chaque épisode de la série coûtera la moitié de cette somme. Emprunt significatif s’il en est, le thème musical de la série est celui que James Newton Howard composa pour le film, même si le reste de la musique est composé par Louis Febre.

 

 

Il reste un élément important que la série reprend au film de Davis : le personnage d’Helen Kimble. Dans la série originale, le couple Kimble n’est pas exactement l’image du couple parfait : Madame, accablée par l’impossibilité de porter un enfant, se dispute avec Monsieur qui voudrait en adopter un et trouve refuge dans la boisson. On la voit ivre le soir de sa mort dans « La fille de la Petite Egypte » (1.14) et le dénouement tourné quatre ans plus tard la montre en pleine crise d’hystérie. Dans le film, au contraire, Harrison Ford et Sela Ward incarnent l’harmonie amoureuse, un couple si bien assorti que tous le jalousent. La perte de l’être aimé n’en est que plus dure. La série 2000 conserve cet aspect du couple Kimble, mis en scène dans une scène délicieusement complice au début de l’épisode pilote. Par la suite, le personnage d’Helen réapparaît de manière plus consistante que dans la série originale, à la faveur de flashbacks dans « Smith 282 » ou sous forme d’hallucination dans « DrRichardKimble.com » où le couple partage des moments inédits, fantasmés par Kimble en plein délire.

 

 

« Tu veux savoir à quoi ressemble ma vie ? Je vais de petit boulot en petit boulot. Quand je n’ai pas d’argent, je mange dans les poubelles. Je ne sais jamais si un passant risque de me reconnaître ou pas. Et je ne supporte pas ce que ma vie est devenue. »

Richard Kimble dans « Asile »

 

 

Le Fugitif 2000 se veut ainsi à la croisée de la série originale et du film de Davis. Comme ce dernier, elle a à charge de moderniser le concept : « La série se déroule au vingt-et-unième siècle et nous pouvons aller partout », commentait Tim Daly. « Les choses que Richard Kimble peut faire pour échapper à la police sont beaucoup plus high-tech que dans Le Fugitif de David Janssen, et même dans celui d’Harrison Ford. Par exemple, Internet s’est développé à un tel point qu’on ne peut en faire abstraction… Aujourd’hui, il y a des caméras dissimulées au coin des rues dans certaines villes et des sites web où l’on peut accéder à ces caméras et tout simplement observer les gens qui marchent dans la rue. Big Brother est parmi nous ! » 1 La série intègre en effet ces données, tant dans le fonctionnement d’un service de police que dans les possibilités offertes au fugitif. Il est désormais plus facile de se procurer de faux papiers, réalisables par ordinateur, et d’entrer en contact avec un témoin providentiel, via Internet. Consciente de l’essor de ce moyen de communication – et de promotion ! -, la production a d’ailleurs eu l’idée de concevoir un site dédié à Richard Kimble : mis en ligne par un fana de chroniques judiciaires, un vrai geek qui vit à deux pas de chez sa mère et n’a à peu près aucune vie sociale, le site s’emploie à recenser tout ce qui concerne l’affaire Kimble et à recueillir les preuves de l’innocence du docteur. Branché sur les ondes de la police, cet allié d’un nouveau genre est en mesure d’aider directement son « héros » dans « DrRichardKimble.com » et de l’héberger chez lui. Il continue ensuite de lui apporter des informations qui lui permettent de suivre la trace du manchot et de réunir peu à peu quelques éléments utiles.

 

 

 

Un serial des années 2000

 

 

On touche ici à la nouveauté la plus significative du Fugitif 2000 : l’aspect feuilletonnant, très limité dans les années 1960 et désormais pleinement assumé car redevenu l’un des ressorts majeurs de la narration télévisée. Si Le Fugitif version Quinn Martin payait son tribut au serial, celui du nouveau millénaire consomme la renaissance de ce dernier.

 

Le show a donc une mémoire. Non pas superficielle, comme c’était parfois le cas, déjà, dans les années 1960 : la dernière saison, par exemple, évoquait plusieurs fois la récompense de $10.000 offerte dans l’un de ses épisodes. Mais de manière beaucoup plus substantielle : chaque épisode reprend des scènes des segments antérieurs, sous forme de flashbacks qui entretiennent la continuité du récit ; les déplacements de Kimble ne sont plus liés au hasard mais suivent un cheminement très précis dicté par la trajectoire du manchot, que Kimble suit de ville en ville. Si le manchot a pris à la fin du premier épisode un bus pour Savannah, c’est à Savannah que se déroule l’épisode suivant. Trois épisodes consécutifs se passent ensuite dans le même Etat, la Caroline du sud, que traverse Kimble en s’arrêtant dans trois villes différentes. Un nouvel indice concernant le manchot l’envoie alors dans le Maine, de là à New York, Atlantic City puis à la Nouvelle-Orléans et au Kansas. Parfois un événement imprévu modifie cette trajectoire : la maladie du père motive un crochet par Philadelphie où le héros reste deux épisodes, un piège tendu par Gerard l’amène plus tard à Aurora en Illinois. Mais toujours la traque du manchot s’impose à Kimble de manière urgente. De fait, le manchot est désormais intégré à la distribution régulière de la série : si son nom n’apparaît qu’après le générique, son visage en revanche y trouve sa place au même titre que ceux de Kimble et de Gerard.

 

 

La famille occupe aussi une place bien plus centrale dans la série. Kimble / Janssen retrouvait de loin en loin sa sœur Donna (quatre fois dans la série) qui vivait toujours à Stafford avec son mari et leurs deux enfants. Kimble / Daly peut également compter sur sa sœur mais elle a droit désormais à plus d’attention de la part des scénaristes : séparée de son mari, toujours mère de deux enfants (non plus deux garçons mais un garçon et une fille), elle se découvre une leucémie dans le courant de la saison et conserve d’un épisode à l’autre la mémoire de ce qui lui est arrivé. Même en son absence son sort est évoqué, de manière à entretenir constamment cette mémoire et à garder vivace, présent dans l’esprit du public, l’univers familial de Kimble. Les producteurs réutilisent ainsi les personnages déjà présents dans la série originale, avec quelques modifications (les noms, notamment), mais leur confèrent davantage d’épaisseur : le père d’Helen, limité à une apparition dans la série des années 1960, joue un rôle prééminent dans la nouvelle version ; sa sœur reste une alliée de Kimble, dont elle semble également secrètement amoureuse, mais son rôle est lui aussi étendu à plusieurs épisodes ; quant à la famille de Richard Kimble elle révèle les mêmes dissensions que dans la série-mère à l’égard du fugitif, même si le frère a laissé place à un oncle.

 

 

 

« Le manchot est comme la cape rouge du toréador : il suffit de l’agiter et Kimble se pointe. »

Lt Gerard dans « Des amis fidèles »

 

 

Du côté du Lt Gerard, l’évolution est plus nette. En changeant sa couleur de peau, les producteurs l’inscrivaient dans son époque (le nouveau Kojak connaîtra le même cheminement), mais aussi en en faisant un policier musclé sur le modèle du Tommy Lee Jones du film et non cérébral sur le modèle de Barry Morse. Si sa famille n’apparaissait que très épisodiquement dans la version originale, elle occupe une place prépondérante dans la première moitié de saison du remake. Les producteurs ont choisi en effet de doter le personnage d’un traumatisme passé qui explique son attitude présente. Gerard doit assumer ce traumatisme avec sa famille mais également reconnaître la motivation profonde qui rend la capture de Kimble si importante à ses yeux. Le policier a perdu sa première femme treize ans plus tôt dans un dramatique accident de la route qui a imprimé en lui une culpabilité irréductible. Se sentant coupable de n’avoir pu sauver son épouse, il a transféré une part de son désir de revanche dans l’affaire Kimble et met un point d’honneur à retrouver ce meurtrier de sa femme. Plusieurs flashes de l’accident apparaissent au cours des douze premiers épisodes, avant que la séquence entière ne soit montrée dans le treizième, dernier de la première commande adressée aux producteurs par CBS. Dès le quatorzième, un changement brutal d’orientation est opéré sur le personnage, qui gagne une promotion (en fait, il l’obtient par le chantage) et dont on ne voit plus la famille. Une scène du treizième épisode met un point final à la trame « souterraine » du traumatisme de Gerard : réuni avec sa fille de quatorze ans et sa nouvelle femme, il leur raconte l’accident et promet de ne plus les négliger. Exit la femme et la fille, dans la mi-saison suivante Gerard sera moins présent et son background ne sera plus évoqué que de manière très… fugitive.

 

 

Adieu Richard Kimble

 

 

L’explication de ce virage brusque se trouve dans les résultats d’audience de la série durant ses premières semaines de diffusion. Lancée à grand renfort de promotion par CBS, elle fut programmée le vendredi soir à vingt heures, juste avant une autre nouvelle série, CSI (Les Experts), suivie de Nash Bridges. Hélas ! Alors que le show coûtait très cher, il arrivait bon dernier des audiences des trois grands networks. CBS continua toutefois de le promouvoir et commanda une saison complète de 22 épisodes. Le quatorzième est le premier de cette seconde livraison, que CBS diffusa une heure plus tard en avançant au contraire CSI, succès surprise de la rentrée 2000 alors que c’est sur Le Fugitif que le network fondait ses espoirs. Gerard y quitte la section criminelle pour diriger la Fugitive Task Force, section dévolue à la traque des fugitifs. Il est entouré de quelques enquêteurs qui reviennent dans plusieurs épisodes et les scénarii mettent la pédale douce sur son obsession, même s’il continue de faire de Kimble sa priorité. Une autre piste ayant nourri la première livraison est abandonnée : celle du chasseur de prime engagé par le père d’Helen Kimble pour traquer et tuer Kimble. Lors du lancement de la série, les producteurs avaient présenté ce personnage comme un danger « encore plus terrifiant » que Gerard pour le fugitif : véritable crapule dépourvue de scrupules, le chasseur de prime n’hésitait pas à molester les alliées de Kimble et était prêt à tout pour éliminer celui-ci et toucher la prime conséquente promise par le beau-père. Le personnage était un adversaire pour Kimble, prenant la relève du manchot et permettant de laisser reposer ce dernier, mais il le devenait aussi pour le Lt Gerard qui se voyait « préférer » un tueur patenté et mettre des bâtons dans les roues par le beau-père, suffisamment influent et puissant pour tirer les ficelles en haut lieu et confiner le policier dans une voie de garage.

 

La seconde mi-saison investit davantage les sentiments des personnages et livre des épisodes à fort potentiel émotionnel : la romance de Kimble avec Jenny, la leucémie de Maggie, l’implication de la belle-sœur Becca et de nouvelles révélations sur la mort d’Helen. Malheureusement, l’audience ne suivit pas et le show fut annulé au nterme de son unique saison. Dans un dernier effort pour transformer l’essai, John McNamara décida d’écrire un cliffhanger en deux parties qui laissait Gerard entre la vie et la mort et Kimble dans une position incertaine. Peine perdue : la série ne fut jamais reconduite et ce cliffhanger ne fit que laisser le public boudeur sur sa faim.

 

En dépit de cet échec, Le Fugitif 2000 reste une série très regardable bénéficiant de high production values, comprenez : qui en met plein la vue. Non seulement les scénarios sont de qualité et Daly convaincant dans le rôle, même si l’aspect spectaculaire nuit parfois à la qualité des histoires, mais la production se déplaça dans les villes visitées afin d’y tourner des séquences entières qui rendent bien réel le voyage de Richard Kimble. La série originale, bien que se déroulant sur le papier dans différents Etats du continent nord-américain et ayant posé ses caméras à Tucson, Arizona pour le tournage du premier épisode, fut filmée essentiellement dans les environs de Los Angeles. La différence saute aux yeux à la vision du remake, dont les images mettent en valeur les sites de Miami, Chicago, San Francisco ou la Nouvelle-Orléans. Comme beaucoup de programmes depuis, l’essentiel des tournages eut pour le reste lieu à Seattle, qui comme Vancouver au Canada attire désormais les équipes de production grâce à la variété des paysages que propose sa région.

 

 

 

Tag(s) : #Dossiers, #Dossiers 2000s

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