Grandeur et décadence de l’Empire Ewing

 

Un article de Thierry Le Peut

écrit en 2003 et publié pour la première fois ici

Episode 1 : la genèse

 

 

On avait coutume de dire, dans le Hollywood d'antan, qu’une série asseyait son succès lorsqu’elle dépassait la centaine d’épisodes, ce qui arrivait en général lors de la cinquième saison. Le chiffre cinq servait donc de base à la plupart des contrats de séries : les acteurs étaient engagés pour cinq ans, et l’on annonçait, souvent, que telle nouvelle série durerait cinq ans, quitte à rallonger la sauce si la mayonnaise avait bien monté. X-Files devait donc s’arrêter au bout de cinq ans, avant que le culte généré par la série convainque les responsables du programme de la poursuivre au-delà. Babylon 5, en revanche, respecta son contrat de cinq ans, même si une autre série, intitulée Crusade, devait lui servir de prolongement. De même, Invasion Planète Terre, lancée en 1998, prévoyait de s’étendre sur cinq saisons - ce qu'elle fit.

Mais si le chiffre cinq sert de repère, c’est aussi parce qu’il est courant que ce cap annonce une baisse sensible de qualité. L’essoufflement, tant de l’équipe créatrice que du public, la renégociation, aussi, des contrats des acteurs, sont les facteurs essentiels de cette baisse de régime. Et il est vrai que beaucoup de séries ayant atteint cette cinquième saison fatidique ne vont pas plus loin : ce fut le cas de Miami Vice ou des Rues de San Francisco. Parfois, un changement important dans la distribution entraîne la désaffection irrémédiable du public, habitué à des visages qu’il a adoptés : CHiPs, la série-poster des années 1977-1983, s’est ainsi arrêtée après le départ de l’une de ses vedettes, comme Les Rues de San Francisco après l’abandon de Michael Douglas.

Dallas n’échappera pas à tout cela. Si la série tient encore la première place en 1984, après six ans d’existence, elle la perd alors définitivement, et commence sa traversée du désert, jusqu’à l’arrêt du programme en 1991. Pendant ces sept années supplémentaires, c’est un parcours semé d’embûches et de bouleversements qui attend les producteurs de ce qui fut, au début de la décennie quatre-vingt, un phénomène de société.

 

La mort de Jock

En 1981, la série, devenue un soap du soir très populaire, est au mieux de sa forme. Elle vient de renforcer sa position de leader grâce à la folie générée par l’attentat contre J.R., et le titre de l’épisode-charnière de mi-saison, « Le bout du chemin », n’a a priori rien de prémonitoire. Ce pourrait bien être le cas, en revanche, de l’épisode « De gros nuages ». Diffusé le 27 mars 1981 sur CBS, cet épisode est le premier tourné sans Jim Davis, le rude Jock Ewing. Depuis quelques semaines, en effet, l’acteur était malade, et son état de santé n’avait fait que s’aggraver. Hospitalisé à la fin du mois de mars, après avoir mis un point d’honneur à rester fidèle au poste malgré la douleur visible sur ses traits, il devait mourir le 26 avril, d’un ulcère à l’estomac. Sa disparition fut, raconte-t-on, un choc pour toute l’équipe, comme pour le public. Pendant les semaines de sa maladie, il n’apparaissait plus qu’assis à l’écran, mais chacun espérait qu’il irait mieux. Et voilà qu’il tirait brutalement sa révérence, après une résistance à l’image du caractère farouche et âpre de son personnage.

Pour pallier l’absence, imprévisible, de Jock Ewing à l’écran, les scénaristes préparent une reprise en béton. Les épisodes de la rentrée 1981 sont riches en rebondissements et en action, et très vite, comme pour réagir à la disparition du patriarche, expédié pour l’instant à l’étranger pour régler d’imprécises affaires, le personnage d’Ellie s’affirme comme le nouveau garde-fou face aux intrigues de J.R. Parallèlement, en attendant d’introduire la mort de Jock dans l’histoire, une sorte de figure de substitution est développée avec le personnage de Clayton Farlow, qui deviendra l’interlocuteur privilégié d’Ellie pendant cette saison, et les suivantes. En fait, les scénarios des premiers épisodes de la nouvelle saison étant déjà écrits lorsque la disparition de Jim Davis frappa l’équipe de la série, il fallait attendre la mi-saison pour y inclure la mort du personnage. De voyage d’affaires en expédition de reconnaissance en Amérique du Sud, Jock est donc retenu loin de Dallas pendant douze épisodes, malgré le caractère improbable de cette absence au regard des événements qui secouent Southfork au même moment.

 

 

Enfin, Dallas se décide à affronter l’événement. Après dix-sept épisodes sans Jim Davis, la dernière séquence de l’épisode « La réception », symboliquement diffusé le 1er janvier 1982, comme pour marquer le début d’une nouvelle ère, annonce la terrible nouvelle : Jock a disparu dans un accident d’hélicoptère en Amérique du Sud. A l’écran sont réunis les deux personnages que ce bouleversement affectera le plus, Ellie et J.R. L’épisode suivant, le quatre-vingt-dixième, intitulé « La recherche », est un épisode-clip, constitué en grande partie de scènes extraites d’anciens segments, où l’on revoit quelques moments essentiels vécus avec la figure du patriarche. A la fin de cet hommage rendu par l’équipe à la fois à l’acteur et au personnage, le nom du comédien apparaît sur un portrait de lui avec ses années de naissance et de décès. Ce portrait, désormais, sera omniprésent dans la série, comme le dépositaire de la mémoire de Jock. Celui-ci ne sera pas remplacé car, de l’avis de tous, Jim Davis ne peut être remplacé.

La disparition de Jim Davis est le premier bouleversement important de la distribution initiale de la série. S’il n’a pas affecté immédiatement l’audience de celle-ci, alors en pleine gloire, il n’en sera pas de même des bouleversements suivants, qui en réduisant la présence de la « famille » originelle porteront atteinte, de plus en plus, à l’identité du programme.

 

Ellie...ptique !

Avec la saison 1982-1983, Dallas perd sa suprématie dans les sondages. La famille, clef de voûte de la série, commence à imploser : alors que Sue Ellen et J.R. continuent de se retrouver et de se déchirer, ce qui devient passablement répétitif, Bobby et Pamela, le couple du show, connaissent les affres du divorce à cause des intrigues de J.R. et de Katherine, la demi-sœur de Pam. Ellie, quant à elle, est courtisée par Dale Robertson, un vieux cheval des programmes westerns, ancienne vedette notamment du Cheval de Fer et l’une des figures dominantes de la première saison de Dynasty en 1981. Le personnage de Clayton Farlow, néanmoins, s’affirme de plus en plus comme le successeur éventuel de Jock dans le cœur encore endolori de maman Ewing. Si les intrigues de cette saison ne manquent pas, une fois encore, d’intensité dramatique et sont ponctuées de quelques moments forts, le public pourtant est moins réceptif, et la présence au générique de Lois Chiles, James-Bond Girl de Moonraker, ne suffit pas à attirer de nouveaux fidèles. Le suspense traditionnel de fin de saison choisit donc de frapper fort, en montrant J.R., Ray, Sue Ellen et le petit John Ross prisonniers des flammes qui ravagent Southfork.

 

 

De fait, la saison suivante marque le retour de Dallas au sommet des indices d’écoute. Orchestrée par Leonard Katzman, Arthur Bernard Lewis et David Paulsen, uniques scénaristes de la saison alors que l’équipe en comptait en moyenne huit jusque-là, elle semble en effet donner un nouvel essor à l’histoire : Bobby et Pam, divorcés, connaissent chacun une nouvelle histoire d’amour, sans pour autant avoir accepté leur séparation ; Ray est jugé pour le meurtre de son neveu Mickey Trotter, dont il a débranché les appareils qui le maintenaient en vie après un accident provoqué par un ennemi de J.R. ; celui-ci reprend de plus belle sa lutte héréditaire contre Cliff Barnes ; quant à Sue Ellen, elle est l’objet de toutes les attentions d’un étudiant interprété par le jeune et beau Christopher Atkins, tout frais sorti du Lagon Bleu de Randal Kleiser qui l’a révélé au cinéma, et auquel s’intéresse beaucoup Lucy, fragilisée par la perte de Mickey qu’elle devait épouser. Ouf ! Tout cela occasionne bien du bruit et des passions dans le petit monde de Southfork, et l’ensemble parvient à maintenir en haleine les fans de la première heure, tout en attirant de nouveaux fidèles.

 

Sue Ellen (Linda Gray, 43 ans) vit une romance avec le beau Peter (Christopher Atkins, 22)

 

L’euphorie, cependant, ne durera pas. Déjà, on remarque l’absence, dans une partie des épisodes, de Barbara Bel Geddes, alias Ellie Ewing. Victime de problèmes de santé, l’actrice a pris quelques distances avec le rythme éprouvant du tournage, et l’on dit même qu’elle va abandonner la série. Son retour à mi-saison dément la rumeur, mais pour un temps seulement : l’année suivante, en effet, Barbara Bel Geddes quitte le show. Les scénaristes (toujours le trio magique) envoient Ellie en voyage de noces avec Clayton, qu’elle a fini par épouser, et les fidèles ont la désagréable surprise, à son retour, de découvrir qu’elle a ... changé de visage ! Les producteurs, en effet, ont remplacé la comédienne par Donna Reed, une ancienne tête d’affiche, connue notamment pour avoir donné la réplique à James Stewart dans La vie est belle de Frank Capra. Malheureusement, ni le public ni l’équipe des acteurs n’arrivent à accepter la nouvelle venue, qui sera remerciée en fin de saison.

Au même moment, Charlene Tilton, qui depuis le premier épisode prêtait ses traits poupons à la petite Lucy, devenue grande, tire elle aussi sa révérence. Son personnage, finalement, n’aura jamais été extrêmement développé, et depuis longtemps déjà elle devait se contenter de jouer les éternelles victimes d’amours malheureuses aux dénouements tragiques. Ironie du sort, elle quitte la série justement lorsque son horizon sentimental s’illumine enfin, pour suivre à Atlanta son médecin de mari, Mitch Cooper.

Les deux visages d'Ellie : Barbara Bel Geddes, l'originale, et Donna Reed, qui la remplacera le temps d'une saison (1984-1985)

 

Le cauchemar de Pamela

Mais le coup de grâce est donné par Patrick Duffy, qui décide, à la fin de cette même saison 1984-1985, d’abandonner le personnage de Bobby pour aller tenter sa chance ailleurs, visant peut-être un succès au cinéma. Il insiste, lui, pour que son personnage fasse une sortie remarquée et digne. Katzman se charge donc lui-même d’écrire le dernier épisode de la saison, intitulé « Le chant du cygne », un épisode d’une durée exceptionnelle de soixante-quinze minutes qui se termine sur la mort de Bobby. Consternation dans les chaumières comme dans la famille Ewing, d’autant qu’à la fin de la saison précédente Bobby avait déjà failli mourir, victime d’un attentat similaire à celui de son frérot en 1980. Mais là, ça n’est pas une blague : Bobby est vraiment mort. Enfin, c’est ce qu’on croit...

En attendant, le départ de Duffy s’accompagne de bouleversements dans l’équipe créative de la série. Katzman prend ses distances, se contentant d’écrire quatre scénarios pour la saison 1985-1986, sans réaliser aucun épisode. Lewis et David Paulsen s’en vont eux aussi, et les rênes de la production sont confiées à James Harmon Brown et Peter Dunne, le second ayant déjà fait ses preuves sur Knots Landing, le petit frère, tandis que le premier se consacrera ensuite à la dernière saison de Dynasty, concurrent avoué de Dallas lancé en décembre 1981 par ABC.

Cette neuvième saison de Dallas ne manque pas de moments forts, et les producteurs ont multiplié les atouts pour conserver leur public : Dusty Farlow et Mark Graison, amants respectifs de Sue Ellen et de Pamela, sont réintroduits dans l’histoire, la belle Merete Van Kamp, remarquée dans une adaptation télé du best-seller de Judith Krantz Princesse Daisy, ainsi que George Chakiris, l’un des acteurs vedettes de West Side Story, sont engagés pour plusieurs épisodes, et, surtout, on compte sur la présence sulfureuse de Barbara Carrera, James Bond-girl de Jamais plus jamais avec Sean Connery, pour attirer le public. En vain. L’absence de Bobby se fait sentir dans les sondages, et si les premiers épisodes de la saison, mettant l’accent sur les conséquences de sa disparition, maintiennent l’intérêt des fidèles, très vite la désaffection du public devient évidente. Larry Hagman, pourtant, a réussi un coup de maître en convainquant Barbara Bel Geddes de revenir tenir son rôle de maman Ewing. Mais la chute a commencé, et le pire est encore à venir.

 

Barbara Carrera, de James Bond Girl à JR au féminin (saison 9)

 

Car voilà que Patrick Duffy, à qui une série de téléfilms sans grande envergure n’a pas apporté le succès escompté, revient tout penaud pour reprendre sa place dans l’équipe, poussé il est vrai par un Larry Hagman qui entend de plus en plus diriger son monde. Les solutions imaginées pour justifier le retour de Duffy dans la série sont nombreuses. L’une des plus fréquemment rapportées concernait l’existence d’un jumeau maléfique du gentil Bobby, qui aurait permis à l’acteur de jouer les méchants. Une autre, certainement la plus vraisemblable, expliquait que Bobby aurait pu être ramené à la vie mais aurait voulu cacher sa « résurrection » à sa famille. Et pourtant... Au grand dam de milliers de téléspectateurs, c’est la solution la plus invraisemblable qui est finalement retenue : Bobby n’est jamais mort, son décès n’a été qu’un cauchemar de Pamela. Le hic, c’est que ce cauchemar a quand même duré trente-et-une heures, la saison 1985-1986 ayant été la plus longue jamais tournée pour la série. Trente-et-une heures bourrées de détails sur les destins croisés de tout le casting, c’est un peu dur à avaler, même pour les fidèles, qui se prennent à douter de leur attachement à la série !

Malheureusement, le mal est fait. La saison s’achève sur une scène tournée dans le plus grand secret, au cours de laquelle Pamela, réveillée par un bruit d’eau, se lève de son petit lit douillet et marche vers la salle de bains, où elle découvre, éberluée comme tout un chacun (devant le poste), un Bobby souriant se savonnant tranquillement sous la douche, et lui adressant un « Good Morning » tout ce qu’il y a de plus naturel. Une scène qui suscitera l’interrogation de bien des fans pendant l’interruption de l’été, et qui sera reprise en ouverture de la dixième saison, quelques mois plus tard.

 

Voies de garage

Avec Duffy, ce sont aussi Katzman et Paulsen qui réintègrent leurs fonctions au sein de l’équipe de Dallas. Paulsen se voit confier un titre de producteur, cependant que Katzman fait entrer son fiston, Mitchell, dans l’équipe des scénaristes. Il avait déjà fait engager sa fille, Sherril Lynn Katzman, devenue Rettino après son mariage avec le chef accessoiriste de la série, dans le rôle de Jackie Dugan, l’assistante de Pamela puis sa secrétaire. Trois ans plus tard, le gendre, John Rettino, accèdera d’ailleurs aux fonctions de producteur associé. Quant au dernier enfant Katzman, Frank, il va aussi trouver une place sur le tournage, en qualité d’assistant réalisateur ! En attendant, Katzman est comblé, puisqu’en plus de son travail de scénariste et de réalisateur il se voit attribuer le poste de producteur exécutif, Philip Capice, tenant du titre depuis le début de la série, ayant été remercié à la suite de son choix calamiteux pour expliquer le retour de Bobby. Pour achever de redynamiser l’équipe de cette dixième saison, Calvin Clements Jr, scénariste-producteur confirmé ayant travaillé notamment sur La Conquête de l’Ouest à la fin des années soixante-dix, vient prêter main forte à Katzman. Dans tous ces changements, Larry Hagman, dit-on, aurait joué un rôle actif, s’affirmant, au-delà des bouleversements, comme le pilier de la série. Désapprouvant l’éviction de Katzman, il s’était opposé vivement à Philip Capice lors de la neuvième saison, l’accusant de n’avoir aucun talent, cependant que Katzman était le véritable artisan du succès du feuilleton. Dans le contexte houleux du retour de l’ancienne équipe aux commandes, Katzman aurait lui-même, selon quelques proches de la production, mis un acharnement particulier à vouloir effacer tout ce qui s’était fait sans lui.

 

Steve Forrest face à Howard Keel : Jock Ewing est-il de retour parmi les vivants ? (saison 10)

 

La nouvelle saison commence fort, avec une intrigue qui durera jusqu’à la mi-saison, et qui, en fait, avait été déjà amorcée dans les derniers épisodes de la saison précédente (vous savez, le cauchemar de Pam...). Il s’agit ni plus ni moins du retour de Jock. Quoi ? Encore un ressuscité ? Non : cette fois, les producteurs, pas fous, ont joué la prudence. Le personnage incarné par Steve Forrest, un « vétéran », comme on dit, prétend être Jock Ewing, et se joue effectivement de tous les obstacles dressés sur sa route par les frères Ewing mobilisés, mais la conclusion de cet « arc » (ensemble d’épisodes qui développent une seule intrigue) laissera intacte la mémoire du feu patriarche du clan. Ouf !

Parallèlement, le rôle de Sue Ellen, à la demande (réitérée en fait depuis des années) de l’actrice Linda Gray, est orienté sur une nouvelle voie. Après avoir affronté pour la énième fois les démons de la dive bouteille dans le cauchemar de Pam, Sue Ellen devient en effet une femme d’affaires avisée, apportant en plus à la série un certain côté sexy, puisque son entreprise commercialise de la lingerie féminine ! Qualifiée de « femme la mieux habillée de la télévision », Linda Gray offre ainsi à son rôle une extension inédite qu’elle reprendra d’ailleurs quelques années plus tard pour la série Models,Inc., produite par Aaron Spelling.

 

 

Mais il en faut plus pour effacer la trahison du cauchemar. Une partie du public a fui le navire après cet expédient bien commode, et le retour de Bobby n’a pas suffi, comme l’espéraient les responsables de ce choix désastreux, à ramener les fans perdus. De plus, les situations développées dans cette saison, si elles sont effectivement très fortes, paraissent aussi artificielles et tristement répétitives : ainsi l’opération terroriste commanditée par J.R. dans les pays arabes rappelle-t-elle avec insistance certaine révolution ourdie jadis en Asie du Sud-Est, cependant que l’affrontement final avec le mercenaire B.D.Calhoun dégage un relent de western urbain finalement peu convaincant. Et que dire de la bataille juridique qui oppose Barnes et J.R. autour des parts de la compagnie Ewing, déjà menée dans les épisodes qui précédèrent la mort de Bobby ? Quant à la revanche de Sue Ellen sur son passé de femme bafouée, si elle est réconfortante pour le personnage (ben oui, quand même...), elle est aussi tellement convenue et cousue de corde blanche qu’on a peine à partager ce bonheur de l’autonomie retrouvée. Pire : la peinture de cette femme d’affaires « moderne » est si mièvre qu’elle en est irritante.

Reste Pamela. La réconciliation avec Bobby était attendue, certes, mais le personnage incarné par Victoria Principal manque singulièrement de consistance dans toute la saison. Face à Patrick Duffy réintégré dans sa fonction, elle paraît presque secondaire ; face à Jenna Wade qui porte le bébé de Bobby, elle semble ne rien maîtriser ; et face à Cliff, son frère, dans les bureaux de la compagnie Wentworth, elle joue les femmes d’affaires avec une conviction et un sens du cliché si aigus qu’elle en devient aussi exaspérante que Sue Ellen dans des fonctions similaires. En fait, l’actrice a décidé d’abandonner son rôle dans la série, et tout se passe comme si elle n’avait déjà plus rien à y faire, comme si les scénaristes, anticipant son départ, l’avaient déjà congédiée dans l’insignifiance. Du coup, l’accident qui laisse son sort en suspens à la fin de la saison manque d’intensité dramatique, faute d’avoir été convenablement préparé.

Conçue comme un nouveau départ, la dixième saison de Dallas s’avère donc décevante, en dépit de quelques intrigues fortes. L’ironie cependant n’en est pas absente, puisqu’elle se termine effectivement par un « nouveau départ », et même deux : ceux de Pamela et de Donna, conduite elle aussi sur une voie de garage après sa séparation d’avec Ray. A nouveau, les acteurs portent un sérieux coup au programme, qui voit s’éloigner les uns après les autres les personnages qui ont construit son succès.

 

Le rideau tombe

La série noire, donc, continue. Alors que Bobby est revenu, ce sont Pamela et Donna qui s’en vont, condamnées à tourner en rond dans une saga dont on ne sait plus très bien où elle va. Ray et Jenna leur emboîtent le pas l’année suivante, après quelques errances sans grand intérêt. Puis c’est au tour de Sue Ellen de disparaître, un an plus tard, lassée sans doute par son rôle de femme d’affaires, qui en fin de compte la condamne, comme jadis son alcoolisme récurrent, à tourner en rond. Le navire prend l’eau de toutes parts, et les efforts déployés pour éviter le naufrage n’empêchent pas la saga des Ewing de continuer sa chute vertigineuse dans les sondages.

L’introduction de nouveaux personnages, comme Carter McKay et sa famille, Michelle Stevens, Cally, la nouvelle Mme J.R. Ewing, et même un fils de J.R., sorte de substitut du petit John Ross « mais-en-déjà-mûr-parce-qu’on-n’avait-pas-le-temps-d’attendre-qu’il-grandisse », ne fait qu’accentuer l’implosion de la distribution originale, confirmée bientôt par le départ de Barbara Bel Geddes, définitif cette fois. On tentera bien de faire illusion en rappelant Charlene Tilton, mais comme personne ne trouve rien d’intéressant à lui faire jouer elle retombe vite dans l’anonymat.

 

Cathy Podewell, Sheree J. Wilson et Kimberly Foster : de nouvelles dames à Dallas

 

La cachet visuel du programme évolue lui aussi. A la fin de la dixième saison (celle du retour de Bobby et du départ de Pamela), J.R. perd sa compagnie, vendue à l’ennemi de toujours, le super-puissant Jeremy Wendell, et doit trouver de nouveaux bureaux. L’occasion pour les décorateurs de rajeunir un peu l’image du show, en y introduisant les tons pastel et les couleurs lisses, « modernes ». On rajeunira du même coup le générique d’ouverture, dont le concept initial, inchangé depuis les origines, est jugé obsolète.

Tout cela permettra à la série de tenir encore quatre années après le départ de Pamela, mais la fin inéluctable arrive. On est tenté de dire : enfin ! tant les dernières péripéties de la saga ont pu paraître artificielles au regard des vertes années ! Non qu’elles fussent inintéressantes : la bataille rangée des Ewing contre le mystérieux Carter McKay, l’enlèvement d’April puis sa mort dramatique à Paris n’étaient pas dénuées d’intensité, mais l’ensemble avait fini par prendre un goût désagréable de trop-plein. La vie des protagonistes semblant tourner à vide, il devenait difficile de se passionner pour des péripéties de plus en plus forcées. Les acteurs eux-mêmes finissaient par n’être plus convaincants, et l’on est tenté de dire, finalement, que Dallas, devenue la chose de ses acteurs, Larry Hagman en tête (il devient producteur exécutif avec Katzman en 1988), n’était plus que l’ombre pâlotte de ce qu’en ses débuts elle avait été. Signe de ce déclin irréversible : les situations rocambolesques, volontiers invraisemblables, dans lesquelles se retrouve le personnage de J.R. dans les dernières saisons sont plus proches de l’auto-parodie que du mélodrame flamboyant des débuts.

 

Bobby épouse April (Sheree J. Wilson)

 

Si l’on jette aujourd’hui un oeil curieux sur la dernière saison de Dallas, on constate que la série de 1990 n’a plus qu’un lointain rapport avec le « soap magnifique » des grandes années. La distribution a explosé, seuls Patrick Duffy, Larry Hagman et Ken Kercheval, Howard Keel dans une moindre mesure, sont restés jusqu’à la fin, oeuvrant même pour prolonger cette fin, au point que des critiques ont pu écrire que Dallas est la série qui a connu la plus longue mort du petit écran ! Dans un effort pour séduire une audience plus jeune, des personnages eux aussi plus jeunes ont été introduits, sans parvenir à retrouver la conviction de leurs aînés. Le décor a changé, et la dernière saison se passe plus à Paris et à Los Angeles qu’à Southfork. Quant aux intrigues, elles se caractérisent surtout, malgré certaines qualités, par une sur-utilisation de ressorts dramatiques éculés qui ne parviennent plus à insuffler de la vie à des situations devenues classiques. Dallas aurait peut-être gagné à un départ plus précoce et mieux négocié, qui lui eût évité les affres d’une longue, d’une interminable agonie.

 

Linda Gray, Larry Hagman et Joel Grey : "Le rideau tombe" ou les adieux à Dallas... ou un Au revoir (1991)

 

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