Genèse d’un univers impitoyable

 

Un article de Thierry Le Peut

écrit en 2003 (en marge d'Arrêt sur Séries Hors-Série n° 2 publié en 2000) et publié pour la première fois ici 

Episode 2 : grandeur et décadence de l'empire Ewing

 

 

Au commencement était Jacob(s)...

Pour David Jacobs (ci-contre), tout a commencé par une nuit sans lune, alors qu’il cherchait une histoire à raconter. Petit bonhomme trapu et chauve (paraît-il), Jacobs, alors âgé d’une quarantaine d’années, voulait raconter l’histoire d’une famille d’Américains moyens, une sorte de Huit ça suffit mais pour adultes, avec de la passion, des malheurs et des gens ordinaires amenés à vivre ensemble. A l’époque, on connaissait déjà ça : ça s’appelait par exemple La famille des collines (Les Waltons), et ça servait à réunir toute la famille devant la télévision, comme pour La petite maison dans la prairie. C’est peut-être parce que c’était du réchauffé que Jacobs ne réussit pas à vendre son idée d’un groupe d’individus habitant dans une impasse résidentielle près de Los Angeles. La firme Lorimar, cependant, retint le petit écrivain et lui commanda une autre idée, plus originale et sulfureuse, quelque chose d’un peu plus corsé qu’une petite banlieue californienne, quelque chose de « différent » qui pourrait faire une audience honorable avec quelques épisodes diffusés en fin de saison. Lee Rich, l’un des décideurs de Lorimar, déjà aux commandes de La Famille des collines depuis 1972, lance lui-même l’idée d’une série centrée sur la vie d’un couple texan. Jacobs abandonne donc (pour un temps) ses petits Américains de la côte ouest, et imagine une autre famille installée dans les plaines arides du Texas, l’un des Etats les plus « rudes » de l’Union, tout à fait propice au développement d’un concept « plus corsé et sulfureux ». Comme La Famille des collines, celle des Ewing réunit en un même lieu, le ranch de Southfork, plusieurs générations : les grands-parents Jock et Ellie, leurs rejetons Bobby et J.R., et la petite dernière, Lucy, la « petite chérie à son papi ». Voilà donc comment naquit Dallas.

Oh ! c’est une petite naissance : Lorimar ne prévoit que cinq épisodes, qui seront diffusés en avril 1978, avant l’interruption estivale. Leonard Katzman, producteur chevronné des Mystères de l’Ouest et de Hawaii Police d’Etat, deux des grands succès de la chaîne CBS, s’envole au cours de l’hiver 1977 pour le Texas, qu’il découvre, non sans surprise, sous un manteau de neige plutôt exceptionnel, même pour la saison. Il trouve quand même un décor propre à accueillir la riche famille Ewing, le Box Ranch, que les rigueurs de l’hiver semblent isoler au cœur des plaines texanes, et un autre pour les scènes d’intérieur. Le tournage pourra commencer dès que tous les acteurs seront engagés.

Trois plans du ranch de Southfork extraits du premier épisode, en 1978

 

Neuf personnages en quête d’acteurs

Donner un visage à tout le petit monde de David Jacobs va donner lieu à une valse des acteurs autour des personnages. Assez vite, les rôles de Jock et Ellie, les piliers de la famille, sont attribués à Jim Davis et Barbara Bel Geddes, deux comédiens confirmés qui ont surtout occupé des seconds rôles, Davis dans près de soixante-dix films au cinéma et quelques séries télé, et Bel Geddes dans Sueurs froides d’Alfred Hitchcock ou encore Panique dans la rue d’Elia Kazan. Le rôle de Jock, cependant, patriarche autoritaire et laconique, avait d’abord été destiné à John Wayne, qui l’avait décliné en raison, dit-on, de son état de santé déjà précaire. La petite Lucy, quant à elle, sera jouée par l’également petite Charlene Tilton (1m50), quasiment inconnue à l’époque.

La génération intermédiaire donne davantage de soucis aux responsables du casting. A l’origine, c’est Linda Evans, tout auréolée de sa gloire dans la série western et familiale La grande vallée, aux côtés de Barbara Stanwyck et Lee Majors, qui devait tenir le rôle de Pamela, la jeune épouse du plus jeune des fils Ewing. Au point que la série devait s’appuyer sur elle, et portait comme titre de travail « The Linda Evans Project ». A ses côtés, la production avait pensé à Patrick Duffy, tout frais sorti du succès de L’Homme de l’Atlantide, puis s’était ravisée, car le rôle de Bobby, à l’époque, était assez secondaire : il était même prévu que le personnage meure, pour permettre un affrontement entre sa veuve et le méchant frère de Bobby. Du coup, on proposa le rôle à Steve Kanaly, qui entamait une carrière au cinéma, où il avait donné la réplique à Paul Newman dans Roy Bean. Lorsque Duffy se déclara intéressé par le rôle, la production recycla Kanaly dans les bottes de Ray Krebbs, le jeune régisseur du ranch, accessoirement l’amant de la petite Lucy. Quant à Linda Evans, elle ne participera finalement pas au projet, et sera remplacée par Victoria Principal, une jeune comédienne aperçue dans quelques séries et dans le film Tremblement de terre aux côtés de Charlton Heston et Ava Gardner.

Ken Kercheval, lui, devient Cliff Barnes, le frère de Pamela, ennemi acharné des Ewing depuis que Jock a prétendument volé sa fortune au vieux Digger Barnes, tandis que Linda Gray, inconnue elle aussi, obtient le rôle de Sue Ellen, la femme très effacée de J.R., le frère de Bobby.

 

 

Tiens, parlons-en, de J.R., justement. C’est difficile à admettre, mais la future mascotte du programme n’avait qu’un rôle de second plan dans les premières intrigues. J.R. était l’aîné malveillant des fils Ewing, celui qui avait poussé hors du ranch son cadet, le père de Lucy, et qui mettait un point d’honneur à diriger la compagnie familiale aux côtés de papounet. Il se déclarait l’ennemi opiniâtre de la jeune Pamela, fille du vieux Digger, l’ennemi de la famille, qu’il essaye de chasser du ranch dans le premier épisode. Tout ça n’est certes pas très joli, mais ne change rien au fait que c’est le couple Pamela-Bobby qui occupe le devant de la scène dans l’esprit des producteurs. Ceux-ci proposent le rôle de J.R. à Robert Foxworth, qui souhaite le voir édulcoré. Comme cela n’arrange personne, c’est finalement Larry Hagman, ex-star de la série L’ensorcelante Jeannie avec Barbara Eden, qui obtient le rôle, non sans déplorer, paraît-il, la maigreur du cachet ! Pour montrer à quel point le personnage est encore perçu comme secondaire, un article paru dans le Dallas Morning News avant la diffusion de la série ne mentionne même pas sa présence !

Larry Hagman et Victoria Principal dans le premier épisode

 

Cinq épisodes

Une fois réunis les acteurs, ce qui se fit dans un certain désordre alors que les prises de vues avaient déjà commencé, on put enfin tourner les cinq épisodes commandés par CBS. Deux réalisateurs, Robert Day et Irving J.Moore, s’en chargèrent avec diligence, le second devant d’ailleurs rester l’un des réalisateurs réguliers de la future série  -  qui, rappelons-le, n’avait pour l’instant qu’une ambition limitée. Deux des scénarios mis en boîte sont signés de David Jacobs, les trois autres sont dus à trois plumes différentes, dont celles d’Arthur Bernard Lewis et de Camille Marchetta, futures chevilles ouvrières de la saga. Leonard Katzman tient les rênes de la production, qu’il ne lâchera plus jamais jusqu’à sa mort, en 1996. Au poste de producteurs exécutifs, Lee Rich et Philip Capice veillent à faire respecter le cahier des charges imposé par la firme Lorimar. Comme la série se passe au Texas et que le Texas est la terre d’asile des cow-boys modernes, la production confie la musique au compositeur Jerrold Immel, auteur du thème musical de La Conquête de l’Ouest, et commande d’autres partitions à John Carl Parker, dont les thèmes de Cannon et de CHiPs sont restés dans les mémoires du téléphile averti.

Comme prévu dans la définition initiale de la série, l’histoire est centrée sur un couple texan, le jeune Bobby Ewing et sa belle épouse Pamela. Le premier épisode nous introduit dans la famille Ewing par le biais de la jeune femme, immédiatement perçue comme une intruse aux yeux du vieux Jock et de son ombre maléfique, J.R. Si les segments suivants s’intéressent aux autres personnages, Lucy dans « L’école buissonnière », J.R. et Sue Ellen dans « Vengeance », Pamela et Bobby y jouent toujours un rôle de premier plan, et l’intrigue principale suit les efforts de Pamela pour se faire accepter au sein d’une famille quelque peu hostile à son égard. J.R. est déjà un gros méchant, mais il trouve toujours à qui parler et ne se distingue pas particulièrement. Quant à Ray, Sue Ellen et Cliff, ils sont très secondaires et ne figurent même pas au générique de début.

La série est diffusée comme prévu entre le 2 et le 30 avril 1978, le samedi soir. L’accueil des critiques est plutôt froid : tout au plus salue-t-on le passage éclair d’« une série limitée, à l’avenir limité ». C’est tout dire. Le public, lui, semble cependant s’intéresser au sort des Ewing. Non que l’audience soit extraordinaire, mais elle est honnête pour une série inconnue programmée en fin de saison, suffisante en tout cas pour encourager CBS à commander une saison complète pour la rentrée suivante.

 

 

La marche au succès

Vingt-quatre nouveaux épisodes sont donc mis en chantier. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Katzman (ci-contre), Rich et Capice restent aux commandes, et Jacobs, qui écrira le script de l’épisode d’ouverture de cette nouvelle saison, devient conseiller à la création. Surtout, le succès naissant de son bébé va lui permettre, l’année suivante, de reprendre sa première idée d’une série se déroulant sur la côte ouest, et il abandonnera vite la famille Ewing de Dallas pour écrire et produire, avec Michael Filerman, lui aussi transfuge de la série-mère, ce qui sera le premier spin-off d’un soap du soir à succès, Knots Landing. Mais bon, là encore, c’est une autre histoire. Revenons à nos Texans.

Les véritables maîtres à penser de Dallas, en fait, ce sont ses producteurs. Si Rich et Capice se cantonnent à leur rôle de producteurs exécutifs, Katzman, en revanche, est en fait le vrai leader de l’équipe qui se forme autour de la série. Il écrit lui-même deux scénarios pour la nouvelle saison et réalisera les deux épisodes en deux parties qui vont constituer les temps forts de l’année. A ses côtés, Arthur Bernard Lewis devient le superviseur de l’écriture et signe sept épisodes parmi les plus importants. Camille Marchetta en signe elle-même six et assiste rapidement Lewis à la supervision des scénarios. L’autre collaborateur majeur de cette saison est Rena Down, qui restera également plusieurs années sur la série, signant notamment le dernier épisode de la saison 1979-1980, un must puisqu’il s’agit du fameux épisode où l’on tire sur J.R.

 

Le nouveau Southfork de la saison 2, où seront désormais tournés les extérieurs d'une partie des épisodes de chaque saison. (Plans extraits de l'épisode 2.01)

 

Mais justement, tiens : J.R. C’est sur son visage que s’achèvera cette première saison de Dallas, et la saison suivante confirmera son statut de personnage majeur du programme. C’est précisément au cours de cette première saison d’envergure que son destin va se jouer. Amenés, par l’ampleur nouvelle de la série, à étoffer l’entourage du « couple texan » du concept original, les scénaristes vont se laisser porter par les réactions du public. Or, le public, au lieu de se passionner avant tout pour les mésaventures conjugales du couple Bobby-Pamela, va très vite se focaliser sur le personnage du grand méchant frère qui, dès l’épisode de rentrée, met tout en oeuvre pour chasser une nouvelle fois son frère Gary du ranch familial. D’épisode en épisode, la vilenie du personnage, son goût immodéré de la manipulation, son mépris d’autrui, sa soif de pouvoir et sa jalousie forcenée attirent l’attention des téléspectateurs. Si Bobby est certes un personnage fort, on sent déjà que sa gentillesse, comme celle de Pamela, risquent de devenir ennuyeuses. J.R., en revanche, parce qu’il dissimule autant qu’il manipule, parce qu’il est poussé par des sentiments humains autant que par sa volonté de puissance, est plus intéressant parce que plus complexe. Il parle au petit démon qui est en chaque téléspectateur, il est celui qu’on aimerait être tout en étant celui qu’on aime haïr. Ce sera d’ailleurs très vite son titre de gloire : être « l’homme que tout le monde aime haïr » !

 

 

Et voilà J.R. devenant, contre toute attente, le véritable pilier de la série, au point qu’un critique écrira un jour que, « sans lui, Dallas serait au rancart depuis belle lurette ». Le contraire est difficile à soutenir : J.R., en effet, au fil des épisodes, devient le moteur de l’intrigue. Qu’il ourdisse un mauvais coup ou qu’il s’oppose à un membre de la famille, il est toujours là, et nombre des conflits imaginés par les scénaristes pour intéresser le public à cette nouvelle saison de Dallas reposent sur lui. Son antipathie pour « la fille Barnes » est développée, notamment lorsque réapparaît le premier mari de Pamela dans « Une erreur de jeunesse », mais également ses rapports avec Sue Ellen, qui d’effacée qu’elle était dans les premiers épisodes devient carrément alcoolique et aussi obsédée que son satané mari par le désir d’avoir un enfant avant Pamela. Face à Ray, encore, qui accède au générique de début en même temps que Sue Ellen (mais pas encore Cliff Barnes), le caractère de J.R. trouve matière à être étoffé.

La série originelle, cependant, s’oriente très clairement, et à la demande d’ailleurs de CBS, vers un format différent. Alors que les histoires de la première saison étaient autonomes, celles de la deuxième, en revanche, introduisent une continuité qui tire Dallas vers la formule du soap-opera. Les histoires restent indépendantes, et celles qui sont « à suivre » se déclinent, à trois reprises au cours de l’année, sur deux épisodes unis par un titre commun. Mais ces derniers épisodes, justement, donnent de l’ampleur à l’intrigue, et les producteurs y inaugurent ce qui deviendra systématique à partir de la saison suivante : le retour de personnages épisodiques. Ainsi Julie Grey, qui dans les tout premiers épisodes était la secrétaire de J.R., amoureuse de son patron, réapparaît en apportant avec elle l’une des intrigues majeures de la saison : le fameux dossier rouge, qui renferme des secrets que J.R. voudrait bien ne pas voir étalés au grand jour. Avec Julie Grey sont introduits d’autres personnages qui reviendront hanter les jours de J.R., les acolytes Ames et Garr, peu recommandables certes, mais symboles à eux seuls des magouilles sinistres de l’aîné des frères Ewing.

Qu’on le veuille ou non, on en revient toujours à J.R.! Il est au centre de chacun des épisodes en deux parties de la saison, au coeur donc des intrigues majeures tissées par les scénaristes. Certes, chacun des personnages a droit à son épisode : Ray tombe amoureux d’une chanteuse et de l’épouse d’un vieux sénateur, Lucy d’un escroc et d’un homosexuel, Bobby retrouve une ancienne fiancée ou un ami d’enfance, Pamela s’inquiète déjà pour son mariage ou s’efforce d’aider son frère Cliff, mais toujours l’ombre de J.R. plane sur eux, et il est rare qu’il n’ait pas un rôle dans toutes ces intrigues.

 

 

Tant et si bien que la dernière intrigue de la saison, orchestrée par Marchetta, Lewis et Katzman, fera la part belle à son personnage et à celui de Sue Ellen, en introduisant dans la série un élément de continuité par excellence, objet de bien des affrontements dans les futures années du programme : l’héritier du nom Ewing, le fils tant désiré, mais jamais conçu, même après neuf ans de mariage, de J.R. et de Sue Ellen. Enfin, de Sue Ellen, en tout cas. De J.R., c’est moins sûr car sa femme délaissée s’est un peu consolée dans les bras de l’ennemi juré, Cliff Barnes. De quoi alimenter les doutes de tout ce petit monde pendant un bout de temps.

Le doute, justement, est l’un des moteurs du désir de savoir. Cela dit, ce n’est pas une visée herméneutique qui motive les scénaristes lorsqu’ils referment la saison sur le visage tourmenté de J.R. accouru au chevet de son épouse accidentée, et laissent celle-ci entre la vie et la mort alors que défile le générique de fin du dernier épisode de la saison. Quoi ? On ne saura donc pas ce qu’il va advenir de la pauvre future maman alcoolique et dépressive du bébé de J.R. ? Mais comment donc ! Qui oserait laisser sur cette incertitude insupportable les milliers de téléspectateurs qui ont suivi les vingt-quatre histoires de la deuxième saison de Dallas ? Eh ! bien, ils ont osé, eux, Katzman, Lewis, Rich et toute leur clique. Ils ont osé laisser en suspens l’intrigue portée en deux épisodes au maximum de son intensité, et abandonner là tous les fidèles sur un pied de nez final. Comment voulez-vous, après cela, qu’on passe un bon été, à se poser des tas de questions sur le sort de nos personnages fétiches ? Et comment voulez-vous qu’on n’ait pas envie de regarder Dallas à la rentrée, hein ?

 

De plus en plus soap !

C’est donc avec cette deuxième saison que la petite série imaginée au départ par David Jacobs connaît sa véritable naissance. Si l’on parle encore de série, la saison suivante poursuivra le travail de « soapisation », en développant des intrigues secondaires qui ne se cantonneront plus dans les limites d’un épisode mais tisseront des liens étroits entre plusieurs segments. Chaque épisode est toujours centré sur une intrigue particulière, mais relié à ceux qui l’entourent par les intrigues secondaires. Ainsi, les scénaristes réintroduisent-ils le personnage de Kristin Shepard, la soeur de Sue Ellen, mais plus pour un épisode unique, comme dans la deuxième saison : cette fois, Kristin, incarnée par une autre actrice, Mary Crosby, apparaît dans la plupart des épisodes, et son personnage est développé en continuité. Il en est de même avec Alan Beam, joué par Randolph Powell, l’un des acteurs de la série L’Age de cristal, qui est d’abord un instrument dans le combat de J.R. contre Cliff Barnes, avant de se mettre en tête de chercher son propre intérêt, ce qui ne coïncide pas toujours avec les desseins du grand méchant.

Au fil des épisodes, les personnages gagnent en profondeur, toujours grâce au principe de continuité : dans « Angoisse », Ellie fait allusion à la première femme de Jock, Amanda, dont l’existence a été révélée dans « La chasse » ; dans « Le diagnostic », Pamela apprend que son bébé, si elle en a un, risque de souffrir de la neurofibromatose, une maladie héréditaire dont son père, Digger, est atteint ; dans « Recherche de paternité », la liaison de Sue Ellen avec Cliff Barnes revient au premier plan lorsque Barnes prétend être le père du bébé de Sue Ellen, mais aussi, on se demande si le bébé, étant peut-être le fils de Cliff, ne va pas souffrir de cette neurofibromatose dont on a découvert l’angoissante existence dans « Le diagnostic ». Enfin, bref, on voit apparaître une flopée de motifs récurrents qui, au lieu de se limiter aux frontières exiguës d’un épisode, occupent les personnages en continu, même si l’intrigue principale de tel ou tel épisode ne repose pas sur ces motifs. Si ça c’est pas du soap, alors dites-moi ce que c’est !

 

 

Autour du noyau dur constitué par Katzman, Lewis et Marchetta, l’équipe des scénaristes s’attache à respecter les données de cet univers en gestation. David Jacobs, lui, apporte son ultime contribution à son bébé en l’utilisant comme plate-forme de lancement de son premier projet, celui-là même qu’il avait remisé au placard quand Lorimar lui avait demandé quelque chose de plus « sulfureux ». Rebaptisée Knots Landing, cette nouvelle série s’articulera autour du frère maudit de Dallas, Gary, le père de Lucy, qui après sa réconciliation avec sa femme Valene part pour la Californie avec la bénédiction de sa maman et de Bobby. Allez, hop, voilà Gary casé une bonne fois, et Jacobs quitte Dallas pour produire son autre bébé, né le second mais conçu le premier. Knots Landing va connaître un succès au moins égal à celui de son aîné, mais, comme on l’a déjà dit, c’est une autre histoire.

 

Gary et Valene Ewing : l'autre histoire (Knots Landing / Côte Ouest en 1979)

 

En attendant, Katzman et son équipe réfléchissent à un moyen de renouveler leur petite plaisanterie de la saison précédente, en terminant l’année sur un suspense encore plus intolérable qu’un an plus tôt. C’est Philip Capice qui serait à l’origine de l’idée d’un attentat contre J.R., mais entre les mains de Katzman cette idée va devenir l’un des plus beaux coups médiatiques de l’histoire des séries télé ! L’épisode « Le départ », qui clôt la troisième saison de Dallas, concentre toutes les rancunes accumulées au cours de la saison contre le personnage désormais central de J.R.. Après toutes ses magouilles, le scélérat s’est fait bien des ennemis, et le dernier acte de l’épisode s’applique à rassembler la haine accumulée pour préparer le coup de théâtre final. Ce soir-là, le méchant J.R. est seul à son bureau. L’obscurité l’entoure. L’ascenseur s’ouvre devant un visiteur que l’on ne voit pas, mais dont l’approche est montrée en caméra subjective. J.R., entendant du bruit, sort de son bureau. Le visiteur tire trois coups de feu, et le saligaud s’écroule sur la moquette des bureaux Ewing, la bouche ouverte dans une expression de souffrance. Est-il mort, l’affreux J.R. ? Et d’ailleurs, qui c’est qu’a tiré ?

 

Mais qui a tiré sur J.R.?

La question va bouleverser l’Amérique pendant les huit mois qui séparent la diffusion du dernier épisode de la troisième saison de celle du quatrième de la saison suivante, intitulé « Who done it ? » (Qui l’a fait ?), dans lequel sera révélée l’identité du tireur. Les bookmakers enregistrent des paris complètement surréalistes : Sue Ellen, Cliff, le banquier Vaughn Leland, Kristin Shepard, Alan Beam, les membres du cartel du pétrole, autant de tireurs potentiels que l’on s’acharne à incriminer ! Des chansons s’emparent de la question, qui gagne même le monde politique, puisque des partisans de Ronald Reagan à l’élection présidentielle inscrivent sur leurs badges que « l’assassin de J.R. est un démocrate » ! La diffusion de l’épisode « Who done it ? », le 21 novembre 1980, rassemble 83 millions d’Américains devant leur télévision, ce qui est le record absolu d’écoute depuis la programmation du dernier épisode du Fugitif le 29 août 1967. Le record de Dallas ne sera battu qu’en 1983 avec la diffusion du dernier épisode de la série MASH.

Cette fois, c’est bien parti. Dallas devient un phénomène de société, exactement comme les X-Files une quinzaine d’années plus tard. La formule du soap ayant fait ses preuves, elle est définitivement adoptée, et s’il est encore possible au cours de la quatrième saison de distinguer pour la plupart des épisodes une intrigue prépondérante, l’essentiel se joue désormais sur l’ensemble de la saison, et les personnages épisodiques sont engagés non plus pour un seul épisode, mais pour plusieurs, voire pour la saison entière. C’est le cas de Leigh McCloskey, un jeune acteur qui incarne l’étudiant Mitch Cooper, nouveau fiancé de Lucy qui, à l’instar des autres protagonistes du programme, peut désormais vivre en continuité son propre destin, au lieu d’être confinée à deux ou trois épisodes majeurs par saison. De même, le personnage de Donna Culver, introduit dans un épisode de la deuxième saison et repris dans une partie de la troisième, devient l’un des visages réguliers de la série et permet d’étoffer le personnage de Ray.

Dans le même temps, les producteurs étendent à chaque épisode ce qu’ils avaient limité jusque-là aux fins de saison, à savoir la formule du cliffhanger, c’est-à-dire l’habitude de laisser le téléspectateur sur un moment fort afin de lui donner envie de voir la suite. Si les cliffhangers de chaque épisode sont plus ou moins chargés d’intensité dramatique, celui de fin de saison fera toujours l’objet de soins particuliers, son rôle étant de laisser le public sur une interrogation suffisamment forte pour le tenir en haleine durant les quelques mois d’interruption estivale, entre mai et septembre. Véritables maîtres à bord du navire, Katzman et Lewis se réservent en général ces épisodes charnières, de même qu’ils continuent de présider aux destinées de la série, dont ils choisissent et dirigent les scénaristes, cependant que Katzman prend à coeur de réaliser lui-même une partie des épisodes.

 

 

La production, d’ailleurs, s’organise. Chaque saison est tournée d’abord à Dallas, et en particulier dans le ranch de Joe Duncan, qui figure Southfork à l’écran, puis dans les studios de la MGM rachetés par Lorimar à Los Angeles. Les prises de vues commencent dès juin-juillet pour la saison suivante, sous les auspices de deux réalisateurs, Leonard Katzman et Irving J.Moore pour les saisons trois, quatre et cinq, avant que d’autres prennent la relève. Les extérieurs d’une douzaine d’épisodes sont ainsi mis en boîte, ce qui implique que les scénarios soient déjà écrits au début de l’été. Pour le reste de la saison, on construit en studios une reconstitution de l’extérieur du ranch, piscine comprise, ce qui permet de continuer de filmer des « extérieurs » alors que l’équipe a quitté Dallas depuis belle lurette. La différence de lumière entre le décor réel et le studio est très sensible à l’écran (surtout quand le réalisateur tourne sa caméra vers l’horizon de carton-pâte !), mais ce dispositif permet de réduire les coûts de production en rapatriant l’équipe au plus vite, les tournages en extérieurs étant particulièrement coûteux.

Linda Gray et Mary Crosby : Sue Ellen et sa soeur Kristin Shepard, l'intrigante

 

A suivre...

La machine étant maintenant parfaitement rodée, Dallas peut continuer de fonctionner sur un schéma identique. Propulsée en tête du Top 10 des séries les plus regardées en 1981, elle y restera en 1982 et y reviendra en 1984. La mort de Jim Davis, en 1981, qui oblige les scénaristes à faire disparaître le personnage de Jock Ewing, affecte toute l’équipe, mais ne porte pas atteinte au succès du programme, qui continue de passionner les fidèles. Les aléas de la distribution, cependant, inévitables sur une longue durée, ne vont pas tarder à venir troubler la marche tranquille du géant de l’Audimat.

 

Episode 2 : grandeur et décadence de l'empire Ewing

 

 

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