publié en octobre 2005 (ASS 22)

par Thierry Le Peut

 

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L’investigation policière menée par un personnage ordinaire et d’apparence inoffensive est un genre en soi. Pour l’amour du risque confie la vedette à un couple de milliardaires plongés « accidentellement » dans des situations de nature policière et s’autorise à partir de ce canevas de base une gamme de variations potentiellement illimitée. Avec Arabesque, on est aussi dans ce que l’on pourrait qualifier de « fantaisie policière » : l’héroïne est une femme écrivain (certains disent aujourd’hui « écrivaine ») qui écrit des récits policiers et connaît un grand succès par sa plume. Sa renommée en fait une conseillère utile pour la police mais c’est en général par le jeu du hasard et des circonstances qu’elle est mêlée à toutes sortes d’intrigues que son esprit habitué aux méandres de la criminologie l’aide à élucider, là où nul autre ne semble capable d’y arriver. Comme Columbo, Arabesque est une série où la structure récurrente domine, même si les variations que s’autorisent les scénaristes sont plus grandes ; en fait, on pourrait considérer qu’Arabesque réussit là où Madame Columbo fut un échec exemplaire (voir ASS 18). La comparaison n’est évidemment pas anodine puisque les créateurs d’Arabesque ne sont autres que Richard Levinson et William Link, les géniteurs de Columbo, ainsi que Peter S. Fischer qui fut l’un des scénaristes et producteurs des enquêtes de l’inspecteur à l’imperméable. Ensemble, ils ont réuni les éléments d’une fiction ludique dans la lignée des aventures de Miss Marple écrites par Agatha Christie.

Comme Miss Marple, Jessica Fletcher habite une petite ville, en l’occurrence Cabot Cove, dont elle connaît la plupart des habitants et où elle écrit dans la douceur de sa maison, quand elle ne court pas la ville à la recherche d’indices pour éclaircir un mystère, ou qu’elle n’est pas simplement occupée à nettoyer son jardin. N’allez pas croire cependant, si vous ne connaissez pas Cabot Cove, qu’on y respire la sereine placidité de la campagne anglaise, comme dans Inspecteur Barnaby. Certes, Jessica aime se déplacer à vélo et les dimensions de la ville l’y autorisent ; de même, une si petite ville, charmante  au demeurant, est aussi pleine de secrets que le sont les cottages anglais. La campagne en revanche est moins verte, d’autant que Cabot Cove est située près de la mer. Le havre de Jessica Fletcher, en fait, est à l’image de Bodega Bay, cette petite communauté de bord de mer dans laquelle Tippi Hedren part rejoindre Rod Taylor avec son couple d’inséparables, dans Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock. Le genre de communauté auquel les Américains sont habitués. A part ça, bien entendu, nous sommes toujours proches de Miss Marple ; bien que moins commère, Jessica est très attentive aux petites habitudes de ses concitoyens, et au moindre signe de changement. Comme elle connaît très bien le shérif et le médecin de la ville, elle est souvent aux premières loges pour intervenir dans les crimes, les morts subites et les disparitions étranges auxquelles n’échappe aucune petite ville charmante du bord de mer.

A partir de ce schéma très simple, les trois scénaristes – et l’équipe qu’ils ont constituée autour d’eux – ont choisi l’interprète idéale, Angela Lansbury ; idéale parce que, justement, elle avait déjà incarné Miss Marple et possédait ce mélange de perspicacité et de malice qu’il fallait à Jessica Fletcher. Femme affable, toujours prête à ouvrir sa porte et à prêter un lit, voire à offrir le couvert, Jessica est veuve et l’évocation de son défunt mari la fait encore fuir dans la cuisine pour cacher son chagrin. L’écriture lui a apporté à la fois le réconfort dont elle avait besoin et l’indépendance financière. Quant à l’investigation policière, elle en est tout simplement passionnée et possède cet élément qui fait les aventuriers, en dépit de sa nature de femme déjà mûre qui goûte le calme d’une (charmante) petite ville : la curiosité.

Romancière à succès, Jessica est régulièrement invitée à des conventions, à des tournées de promotion de ses livres, à des manifestations diverses en rapport avec son domaine de prédilection, à des tournages ou des premières de films, et il lui arrive aussi de se retirer dans un hôtel ou une résidence, au calme (croit-elle...), pour écrire. Autant d’artifices qui permettent de faire sortir le personnage des limites étroites de Cabot Cove pour la plonger dans des univers très différents les uns des autres, renouvelant ainsi les possibilités scénaristiques. Mais qu’elle reste dans la ville chère à son coeur ou qu’elle sillonne les grandes villes américaines – voire étrangères, assistant par exemple à un tournage à Rome -, Jessica a toujours l’occasion de tomber sur un cadavre, un enlèvement ou quelque autre mystère rendant fort utiles ses capacités déductives. Les épisodes de la série, suivant la formule choisie par ses créateurs – et entretenue par Peter S. Fischer, véritable maître d’oeuvre de la série -, épousent la structure classique du whodunit ?, un genre en soi à l’intérieur du policier, qui consiste à lancer l’enquêteur sur la piste du ou des coupable(s) d’un crime, en commençant par multiplier les suspects. Le premier acte d’un épisode – voire davantage – a donc à charge de présenter une série de personnages animés des mêmes mauvaises intentions à l’égard d’un autre, souvent antipathique à souhait. Au terme de ce tour de la distribution épisodique, l’antipathique personnage est assassiné. S’ouvre alors la deuxième étape, où l’immixtion du détective amateur dans le travail de la police met au jour des indices décisifs, échappant souvent à l’oeil des inspecteurs officiels en charge de l’enquête. Enfin, le plus souvent, le finale prend la forme d’une réunion des suspects, à la manière des énigmes d’Agatha Christie, au cours de laquelle Jessica Fletcher énonce ses théories et démasque l’assassin.

Cette structure récurrente peut sembler ennuyeuse mais la série est portée par le dynamisme d’Angela Lansbury et par l’apparition systématique de visages et de noms connus de l’industrie télévisuelle, certes, mais également cinématographique. On voit apparaître auprès de Jessica Fletcher des stars d’hier et d’alors telles que Stewart Granger, Vera Miles (habituée, elle, aux collaborations à des séries, de Alfred Hitchcock présente ou Cannon à Columbo ou Magnum), Jane Powell, Eleanor Parker, Jean Simmons, Stuart Whitman et bien d’autres. Un principe délibéré calqué sur les séries « people » d’Aaron Spelling telles que La Croisière s’amuse  et Hôtel. A défaut de s’intéresser toujours à l’enquête policière, on peut donc apprécier la présence d’un si beau panel de collaborateurs occasionnels. On notera, au passage, que le premier shérif de Cabot Cove, Amos Tupper, est campé par Tom Bosley, le père de Richie Cunningham dans Happy Days / Les Jours heureux, tandis que le Dr Seth Hazlitt prend les traits de William Windom, un acteur ayant participé à la plupart des séries diffusées depuis les années 60 ou 70.

Tout cela met bien des atouts dans le jeu d’Arabesque, qui connaîtra douze années de succès sur CBS avant d’être déplacée dans un nouveau créneau horaire qui précèdera de peu son annulation au terme de la douzième saison, en 1996. A cette époque, Les Moonves, président de CBS, semble avoir décidé de remplacer les dinosaures du network par des séries d’action susceptibles d’attirer un public plus jeune vers une chaîne regardée majoritairement par une audience âgée. On verra disparaître de la même façon Dr Quinn femme médecin, remplacée par Le flic de Shaghai – qui ne durera que deux saisons. Au fil du temps, Angela Lansbury était devenue l’une des productrices principales de la série, avec son mari Bruce Lansbury, vétéran de la production télé que l’on avait croisé jusqu’alors aussi bien sur Les Mystères de l’Ouest que sur Tonnerre mécanique. Désireuse de ne plus apparaître autant, elle avait parfois cédé la place à des enquêteurs intérimaires, comme le détective privé Harry McGraw (campé par Jerry Orbach, le futur Lennie Briscoe de Law & Order) et surtout l’ancien voleur devenu enquêteur d’une compagnie d’assurances Dennis Stanton. Jessica Fletcher, elle, était passée non sans quelque difficulté de sa vieille machine à écrire à un ordinateur, ce qui occasionna quelques moments de « bug » dans l’écriture de ses romans ! Quoi qu’il en fût, la série resta fidèle à ses premières amours et continua d’aligner les whodunits jusqu’à son 264ème épisode, réussissant presque à atteindre les 284 de Hawaii Police d’Etat, dont elle avait rattrapé le nombre des années : sans attendre jusque là, bien sûr, pour prouver sa valeur ! Elle eut même le bonheur de croiser, à Hawaii, le chemin de deux autres vedettes populaires de CBS : un certain Jonathan Quayle Higgins III et un détective privé dilettante du nom de Thomas Magnum (c’était dans le crossover « Magnum à la Une », commencé dans Magnum et conclu dans Arabesque.).

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