Un article de Thierry LE PEUT

publié dans Arrêt sur Séries n°3 (décembre 2000 - aujourd'hui épuisé)

 

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AU COMMENCEMENT

« C’est un roman pour la télévision, avec un début, un milieu et une fin. »
J.Michael Straczynski

Voir en Babylon 5 le couronnement d’une carrière largement empreinte de science-fiction serait une erreur. C’est en 1986 que J. Michael Straczynski, scénariste, couche sur le papier ses premières notes sur l’aventure de pionniers du futur à bord d’une station située aux confins de la galaxie. A l’époque, il n’a pas encore écrit ou co-écrit 13 des 22 épisodes de Captain Power et les Soldats du Futur, une série qui, à sa manière, révolutionna la science-fiction télévisuelle en donnant une très large part aux effets spéciaux générés par ordinateur (elle fut diffusée en France sur La Cinq). Il n’a pas non plus rejoint l’équipe de La Loi est la Loi en qualité de directeur exécutif d’écriture (en 1990). En revanche, il a participé à Arabesque en tant que producteur et scénariste, collaboré à la nouvelle version de The Twilight Zone (celle qui fut baptisée La Cinquième Dimension par la Cinq) en 1985 et oeuvré sur plusieurs séries d’animation : Les Maîtres de l’Univers (oui, oui, avec Musclor, Skeletor et la princesse), She-Ra et l’adaptation en dessin animé des Ghostbusters. En 1985, il a également prêté son concours à une autre série, Jayce and the Wheeled Warriors.

Si Babylon ne constitue donc pas les premières armes de Straczynski, ce n’est pas non plus une Somme de fin de carrière mais plutôt l’avènement d’un scénariste doué, doublé d’un producteur avisé. L’intention de JMS, comme on l’a désormais baptisé, est de produire de la science-fiction pour adultes, loin des héros de gravures de mode, des petits garçons astucieux et des gentils robots. De la science-fiction intelligente qui serait à la SF télévisée ce que fut Hill Street Blues à la série policière. Non pas une nouvelle déclinaison de Star Trek (rappelons quand même qu’à l’époque le renouveau Star Trek n’a pas encore vu le jour, Star Trek The Next Generation faisant son apparition en 1987 sur les chaînes locales), avec une histoire à chaque épisode, mais une saga plus proche des polyptiques littéraires, avec une histoire ambitieuse déroulée sur plusieurs saisons. Les références de Straczynski sont Le Seigneur des Anneaux de Tolkien ou le cycle Fondation d’Isaac Asimov, c’est-à-dire des oeuvres aux qualités reconnues qui sont parvenues à imposer leur propre mythologie en traçant le tableau de mondes originaux et cohérents. Parmi les autres sources d’inspiration du scénariste, la geste arthurienne et la série-culte Le Prisonnier figurent en bonne place et se retrouvent d’ailleurs dans la série au hasard de citations, d’emprunts ou de thèmes communs. Autant dire que le projet est ambitieux et s’éloigne du format traditionnel de la série tel qu’il est encore largement exploité à la télévision américaine : si Hill Street Blues a débuté en 1981, La Loi de Los Angeles n’apparaît qu’en 1986, Un Flic dans la mafia l’année suivante, Twin Peaks quatre ans plus tard et les incursions de la série dans le domaine moins cloisonné du feuilleton se limitent à des « arcs » en deux ou trois parties, dans Miami Vice par exemple.

 

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qui veut produire babylon ?

Cette originalité explique la réticence des chaînes à acheter l’idée de JMS, dont la viabilité n’est démontrée par aucun exemple existant. De plus, JMS ne veut pas seulement étendre une intrigue sur une saison, il entend mener l’histoire à son terme au bout de... cinq années ! De quoi effrayer plus d’un investisseur : le public acceptera-t-il de suivre une série aussi différente et novatrice jusqu’à son terme ? Pourra-t-il, surtout, s’intéresser à des personnages et des développements qui mettront si longtemps à trouver des réponses ? Un autre obstacle à la réalisation d’un tel projet est son coût. Certes, JMS prétend pouvoir les réduire considérablement grâce aux possibilités nouvelles des images de synthèse, mais c’est une technologie nouvelle qui n’offre pas encore assez de garanties. Résultat : CBS, ABC, la chaîne payante HBO déclinent l’un après l’autre le projet. Ce n’est qu’en 1989, deux ans après avoir écrit la Bible de la série, que Straczynski trouve un partenaire apparemment décidé, Chris-Craft Television, en fait un consortium de stations locales. CCT a cependant besoin d’autres investisseurs. Paramount ayant refusé, c’est la Warner Bros. qui se propose. La firme a déjà une expérience de la science-fiction puisqu’elle a produit V, une série ambitieuse qui, malheureusement, a souffert d’un budget trop élevé qui l’a menée à l’annulation. A cette époque, la Warner prépare un nouveau network, Prime Time Entertainment Network (PTEN), et Babylon 5, avec son concept ambitieux et son budget plus raisonnable que celui de V, sera l’un de ses projets fondateurs. En novembre 1991, l’annonce est officielle et la pré-production du téléfilm pilote peut commencer. Douglas Netter, le producteur exécutif de Captain Power, produira le téléfilm avec sa société Rattlesnake Productions. Le casting a lieu en juin et juillet 1992, le tournage commence dès le mois suivant pour s’achever un mois plus tard. Le 14 janvier 1993, la post-production est terminée et le pilote peut être diffusé sur plusieurs stations locales à partir du 22 février.

L’audience du téléfilm est bonne, meilleure même que celle du pilote de Kung Fu : La Légende Continue avec David Carradine, et que la série Time Trax produite par Harve Bennett, ex-producteur de L’Homme qui valait trois milliards. Très vite, Warner commande une série entière, dont le tournage commence à la mi-juillet. En septembre, le Département des effets visuels se voit attribuer un Emmy Award qui sanctionne la qualité du téléfilm pilote et constitue un encouragement pour la suite. La plupart des scenarii étant déjà écrits et la trame de la série depuis longtemps établie dans l’esprit de JMS (et, dit-on, déjà couchée sur le papier et gardée à l’abri dans un coffre), le planning de tournage est rapidement mis en place et le premier épisode complet est livré à la Warner à la mi-octobre. Avec ses comparses Netter et John Copeland, JMS a opéré quelques changements sur la base des premières impressions recueillies à la diffusion du pilote. Le personnage du Lt Takashima, par exemple, est remplacé par un nouveau rôle féminin. Rien à voir avec la prestation de la comédienne Tamlyn Tomita, insiste Netter, simplement le personnage ne semblait pas marcher. Ivanova, le nouvel officier en second du Commandant Sinclair, est définie comme une personnalité plus forte, plus tranchée, n’excluant cependant pas une petite note d’humour. Le Dr Kyle, médecin de la station, passera également à la trappe pour être remplacé, à partir du deuxième épisode, par Stephen Franklin. Sinclair et son chef de la sécurité Michael Garibaldi restent en revanche en tête de la distribution, qui ne connaît pas d’autre bouleversement. Si Lyta Alexander, une télépathe introduite dans le pilote, disparaît de la série, elle fera toutefois son come back dans les saisons ultérieures. En attendant, Andrea Thompson, que l’on reverra dans JAG et dans NYPD Blues, devient une autre télépathe, Talia Winters, permettant l’introduction du Corps Psi, qui sera au centre de deux épisodes de la première saison.

Côté production, les postes clés ne changent pas de main mais JMS et Netter se sont entourés de scénaristes avec lesquels ils avaient déjà travaillé, sur Captain Power notamment. Larry DiTillio, collaborateur de Straczynski depuis Les Maîtres de l’Univers, devient directeur d’écriture et signe quatre épisodes, Christy Marx et Marc Scott Zicree chacun un et JMS est responsable de douze des 22 épisodes de la première saison. Trois épisodes sont livrés par deux scénaristes de l’« univers » Star Trek, D.C. Fontana et l’écrivain David Gerrold. Dès le départ, l’influence de la série-culte de la SF télévisée américaine est oppressante : les fans ne sont pas prêts à admettre dans le sérail un concurrent et la science-fiction tout entière est encore sous le diktat du futur conçu par Gene Roddenberry. « Nous étions assis entre deux chaises », confiera Straczynski dans les pages de Génération Séries. « D’un côté se trouvaient les fans de Star Trek, qui nous étaient hostiles, et d’un autre les critiques qui haïssent la science-fiction, qui pensaient que nous n’allions rien faire d’autre que du Star Trek et qui nous avaient condamnés d’avance. » Le malaise des trekkers, rapporte le scénariste-producteur, était « d’ordre quasi philosophique car notre futur n’a rien à voir avec celui de Gene Roddenberry. Dans une lettre, un fan m’a un jour confié qu’à chaque fois qu’il voyait l’un de nos personnages utiliser un communicateur à main, cela lui semblait hors de la réalité car, à cette époque, il est bien connu que l’on n’utilise que des communicateurs fixés sur la poitrine [comme dans Star Trek]. C’est un exemple très concret de l’ampleur du problème. » (GS n°19, oct.-déc. 1996)

Sept ans plus tard, on peut dire que le pari a été largement gagné : non seulement Babylon 5 s’est affranchie de la tutelle de son aînée encombrante mais elle s’est aussi affirmée comme une oeuvre à part entière, reconnue par la critique et définitivement inscrite dans l’histoire de la télévision. Le nom de Straczynski a désormais sa place auprès des Bochco, Kelley et autres Bellisario qui ont marqué la télévision de ces deux dernières décennies. Cela grâce à une écriture parfaitement maîtrisée dont les ramifications sont largement perceptibles dès la première saison, alliée à une rigueur et une ténacité qui ont permis de mener l’aventure jusqu’à son terme, malgré la menace de l’annulation après la troisième saison et l’incertitude qui planait sur l’avenir de la série durant toute la quatrième saison. Abandonnée par PTEN, Babylon 5 a pourtant terminé son périple avec succès sur TNT, la chaîne qui diffusera ensuite la série dérivée Crusade.

Dès 1993, alors que la série en était à ses balbutiements, Straczynski proclama haut et fort que Babylon 5 suivait un plan préétabli, promettant que toutes les questions posées trouveraient leurs réponses avant la fin des cinq saisons prévues. « Certains des empires établis dans le pilote vont tomber. D’autres vont surgir de manière inattendue », annonçait-il. « Les espoirs et les destins vont se faire et se défaire tout à tour. Au moins une race dont on ignore jusqu’à l’existence se fera connaître, mais seulement par petites touches. Certains personnages vont déchoir. D’autres concluront des marchés dont ils ne comprendront pas tout le prix à payer mais finiront par s’en rendre compte, et par regretter. » L’histoire de Babylon 5, déclare encore le producteur, se développera autour du personnage de Sinclair, appelé à vivre de grands événements. Une guerre aura lieu, qui changera complètement le visage de la station, et l’un des personnages principaux verra sa planète complètement détruite. Toutes ces annonces ne sont pas que des déclarations d’intention et certains des événements annoncés par JMS ne se dérouleront qu’au terme des cinq années de la série, prouvant a posteriori que le scénariste savait effectivement où il allait, au contraire de Chris Carter dont les déclarations concernant l’avenir des X-Files ont toujours eu une part d’esbrouffe. Babylon 5, terminait Straczynski, n’est pas une série traditionnelle : « C’est un roman pour la télévision, avec un début, un milieu et une fin bien définis. »

 

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TOUT UN UNIVERS SUR PETIT ÉCRAN

Mais ce n’est pas que cela. Réaliser une saga de science-fiction dont chaque saison constitue un chapitre inscrit dans une progression réfléchie est déjà une gageure mais Babylon 5 présente également un univers d’une extrême richesse et d’une complexité inégalée jusqu’alors. Que Straczynski ait écrit la quasi totalité des 110 épisodes ainsi que les cinq téléfilms produits entre 1993 et 1999 force l’admiration, certainement, mais plus encore lorsque l’on découvre l’ampleur de l’univers ainsi créé, l’épaisseur des personnages principaux, le nombre et l’ambition des thèmes abordés, le travail accompli sur les nombreuses races extraterrestres qui peuplent la station spatiale, leurs rites, leur Histoire, leurs caractères. En qualité de producteur exécutif et géniteur du projet, JMS dirigea tout pendant cinq ans, des maquillages aux effets spéciaux, de la conception des vaisseaux spatiaux à la création des costumes, des coiffures au plus petit changement dans les scripts. « On autorise très, très peu d’improvisation sur la série », reconnaissait le producteur. « Pas nécessairement parce que je considère que chaque mot est d’or mais parce qu’un mot modifié peut bouleverser une phrase importante qui annonce quelque chose qu’on ne verra que quatre ou six épisodes plus loin. » Durant les cinq années de la production, la Warner n’eut pratiquement jamais à intervenir, à l’exception de quelques remarques concernant la première saison. Straczynski s’occupait de tout avec Doug Netter et John Copeland, le premier occupant avec lui un poste de décision tandis que Copeland s’occupait plutôt de la partie mise en oeuvre et finition.

Pour obtenir le meilleur résultat, JMS se tint au courant des réactions des fans en fréquentant assidument le net et en laissant des messages et des commentaires parfois très développés sur plusieurs serveurs. Il y justifiait ses choix, rassurait les fans sur l’avenir de la série et des différentes intrigues, se prêtait volontiers aux discussions sur des détails, participant ainsi activement à l’établissement de sa propre mythologie, encourageant les nombreux sites consacrés à la série et les discussions sur tous les aspects du show. Ayant bataillé pendant des années pour monter son projet, il se montrait aussi un défenseur acharné de ses partis-pris, n’hésitant pas à critiquer les fans quand il ne partageait pas leurs avis tranchés.

L’une de ces discussions porta, dès le lancement de la série régulière, sur le choix d’un compositeur. Le téléfilm pilote avait été mis en musique par Stewart Copeland, ancien membre du groupe Police, qui avait signé notamment, pour la télévision, la musique de la série The Equalizer. La partition de Copeland gardait un côté rock très prononcé et tendait (c’est un avis personnel et profane) à donner à la série un ton un peu trop artificiel, guère novateur. Le thème imaginé par Copeland convenait à une série d’action, insistant sur les effets spéciaux et le caractère technologiquement avancé de l’univers décrit. Straczynski cherchait quelque chose de différent, s’appuyant sur des sons nouveaux, capable de soutenir l’action mais aussi de souligner les moments de réflexion et l’aspect sombre, latent, de toute la première saison. Il fit donc appel à Christopher Franke, membre, lui, du groupe Tangerine Dream qui avait fait plusieurs incursions dans le cinéma et la télévision (avec Fire Starter, d’après Stephen King, et Tonnerre Mécanique et Raven sur le petit écran). Ce changement souleva quelque émoi chez les (déjà) fans qui commencèrent par rejeter le nouveau compositeur pour finalement l’adopter et l’encenser, après que Straczynski eut tenu bon. Quelques années plus tard, les mêmes réticences accueilleront le remplacement de Franke par Evan Chen pour signer la musique de Crusade et JMS, de la même manière, refusera de céder à la pression des fans, rappelant au passage ce qui s’était produit avec Franke.

Ce sont toutes ces choses qui firent de Babylon 5 une saga digne des annonces de son créateur. Une vaste fresque littéraire pour la télévision, épique, novatrice, populaire sans pour autant céder à la facilité.

 

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DANS LES SECRETS DE BABYLON - SAISON 1

L’ampleur de « l’univers Babylon 5 » est perceptible dès le téléfilm pilote, diffusé tardivement en France (trois ans après les premiers épisodes). De nombreux éléments appelés à de futurs développements sont amenés dès les premières minutes, posant les bases de la « mythologie » babylonienne. En faisant visiter à la télépathe Lyta Alexander les lieux les plus significatifs de la station, le Commandant Sinclair prend en charge une partie importante de l’exposition. Il compare le Conseil consultatif formé par les Terriens, les Minbaris, les Centauris et les Narns au conseil de sécurité de l’ONU « avant sa disparition » et résume ce qui est arrivé aux précédentes stations de type Babylon : « Babylon 1, 2 et 3 ont été sabotées et entièrement détruites. Babylon 4 a disparu sans laisser de trace vingt-quatre heures après sa mise en service. Personne à ce joçur ne sait ce qui s’est passé. » Le mystère demeurant autour de cette disparition n’est que l’un des points obscurs qui sont évoqués dans cette première déclinaison de la saga. Dès la séquence suivante, Sinclair et son équipe dirigeante constituée de Garibaldi, du Lt Takashima et du Dr Kyle en dessinent un autre en parlant de la nature énigmatique des Vorlons, dont l’ambassadeur Kosh Naranek est attendu incessamment sur Babylon 5. « Jusqu’ici, aucun humain n’a jamais vu de Vorlon », déclare le chef de la sécurité. Du moins aucun humain vivant car selon la légende, rapportera plus tard Takashima, « quand un humain a vu un Vorlon il a été changé en pierre », invoquant l’image de la Gorgone mythologique et du bouclier sacré d’Athéna qui possédaient ce même pouvoir de pétrifier quiconque les regardait (la tête de la Gorgone Méduse, tranchée par le héros Persée, fut plus tard fixée sur le bouclier de la déesse). La légende, en l’occurrence, a sans doute menti puisque le Dr Kyle sera le premier humain à risquer un oeil sous la carapace de l’ambassadeur vorlon.

 

IL Y A UN TROU DANS VOTRE ESPRIT

Autre élément essentiel de la saga à venir, la guerre entre humains et Minbaris est évoquée dès l’introduction en voix off assurée par Londo Mollari, puis reprise en leitmotiv dans le reste du téléfilm. On sait d’emblée que cette guerre est terminée depuis dix ans et une tirade virulente de l’ambassadeur narn G’Kar contre son homologue minbari Delenn nous apprend que c’est la reddition des Minbaris, pourtant d’une écrasante supériorité technologique et militaire, qui a mis fin au conflit. « Pourquoi ? » La question de G’Kar reviendra plusieurs fois au cours de la première saison, trouvant peu à peu un début de réponse. Cette reddition inexpliquable eut lieu vingt-quatre heures après que Sinclair, alors à la tête d’une escadrille terrestre, eut lancé son chasseur droit sur un croiseur de guerre minbari. Vingt-quatre heures desquelles Sinclair n’a gardé aucun souvenir mais qui semblent avoir joué un rôle déterminant dans l’attitude des Minbaris. Cette ultime confrontation des deux armées, connue sous le nom de Bataille de la Ligne, et ce « trou » de vingt-quatre heures dans la mémoire de Sinclair reviendront plusieurs fois au cours du téléfilm et plus tard de la première saison. A la fin du téléfilm, un Minbari lancera au Commandant huit mots qui suffiront à le convaincre que sa perte de mémoire cache un secret important : « Il y a un trou dans votre esprit. » De ces huit mois va découler une partie des événements ultérieurs, derrière lesquels se dessine le projet d’ensemble de la série. Le « trou » de Sinclair apparaît comme un élément de caractérisation du personnage lorsqu’il est évoqué incidemment par d’autres personnages, en particulier Jha’Dur dans « La Brute » qui, parlant d’une caste minbari, déclare : « ils disent que vous avez un trou dans la tête ». Dans l’épisode-pivot de la première saison, « Symbole et présage », Sinclair demande à Garibaldi, son chef de la sécurité mais aussi son ami, de découvrir ce qui s’est réellement passé pendant ces vingt-quatre heures, après avoir recouvré une partie de ses souvenirs disparus dans « Souvenirs mystérieux ».

 

MINBARIS ET VORLONS

Parce qu’ils sont seuls à connaître le secret de leur abdication, parce qu’aussi ils forment l’une des plus anciennes civilisations connues et possèdent une avance technologique importante en même temps que des lumières sur les événements qui se produisent dans la série, les Minbaris occupent une position centrale dans le Grand Dessein de Babylon 5. Leur ambassadrice Delenn en sait visiblement plus qu’elle ne le dit, tant sur l’issue de la guerre et les visées des Minbaris que sur le fameux « trou dans la tête » de Sinclair. Si à la fin du téléfilm pilote elle déclare ne rien cacher au Commandant, c’est pourtant bien son visage que Sinclair revoit dans « Souvenirs mystérieux ». Au terme de cet épisode, il ment d’ailleurs lui-même à Delenn en prétendant ne s’être souvenu de rien, introduisant un effet d’écho entre les deux segments de la série.

Peu à peu se dessinent certaines vérités sur Delenn et sur les Minbaris. On découvre, dès le deuxième épisode, « Le chasseur d’âmes », que Delenn occupe dans son monde un poste bien plus élevé qu’elle ne le laisse entendre, et qu’elle fait partie du mystérieux Conseil Gris qui semble jouer un rôle dirigeant chez les Minbaris. C’est ce Conseil Gris que Sinclair reverra en partie dans « Souvenirs mystérieux » et que l’on découvrira véritablement dans l’épisode « Babylon 4, le vaisseau fantôme ». Delenn y apparaîtra bien comme l’une des Neufs, représentante de la caste religieuse qui, avec la caste des guerriers, préside aux destinées des Minbaris. Si l’équilibre entre religieux et guerriers se révèle vite extrêmement précaire, Delenn affirmant même que sa rupture conduirait inévitablement à une guerre au sein des Minbaris, la caste religieuse détient pour l’instant le pouvoir suprême : c’est sur son ordre que les guerriers ont dû déposer les armes pour mettre fin à la guerre avec les humains, l’un des chefs militaires de la flotte minbari allant jusqu’à se suicider pour échapper au déshonneur de la défaite, et dans « Héritages » le guerrier Neroon doit s’incliner devant la décision de Delenn s’exprimant au nom du Conseil Gris.

Le mystère qui entoure les desseins des Minbaris invite à les rapprocher de l’autre espèce énigmatique ayant envoyé un ambassadeur sur Babylon 5 : les Vorlons. « Regardez bien la scène de la réception », déclarait J. Michael Straczynski à l’époque de la première diffusion. Lors de cette scène du téléfilm pilote, en effet, où les officiels de Babylon 5 accueillent solennellement l’ambassadeur vorlon Kosh, un seul ambassadeur s’avance ostensiblement vers le Vorlon pour le saluer avec un regard qui, à la lumière de la suite, paraîtra lourd de sens : Delenn. Plus tard, dans « Symbole et présage », Delenn et Kosh seront les seuls à reconnaître en l’étranger venu poser une même question à tous les ambassadeurs l’émissaire d’une puissance bien plus redoutable, que ne soupçonneront nullement G’Kar et Londo. On comprend que l’ambassadrice minbari et son homologue vorlon en savent plus que tous les autres et que leur regard porte bien au-delà des événements présents, embrassant un avenir qui, à mesure que les épisodes distillent quelques vérités et révélations, s’annonce plus sombre que ne l’imagine aucune autre des espèces représentées sur Babylon 5. Au terme de la saison, juste avant de s’enfermer dans la chrysalide qui doit la métamorphoser en « autre chose », c’est à Kosh que Delenn rend visite. Il lui révèle alors, mais pas à nous, ce qu’elle veut savoir, et l’on entend comme un bruit d’ailes qui ne prendra son sens pour le téléspectateur qu’un an plus tard, lorsque s’achèvera la deuxième saison.

 

NARNS ET CENTAURIS : GRANDEUR ET DECADENCE

Auprès des Minbaris et des Vorlons, Narns et Centauris sont d’une limpidité presque consternante (d’un point de vue vorlon, s’entend). La haine réciproque que s’inspirent leurs ambassadeurs, G’Kar et Londo Mollari, est un autre leitmotiv de la série. Le téléfilm pilote nous révèle que les Narns ont été les esclaves des Centauris et l’on apprend dans « L’attaque des Narns » que cette domination a duré cent ans. Aujourd’hui débarrassés du joug de l’Empire centauri, les Narns n’ont jamais oublié leur haine envers ce peuple et rêvent de revanche : les Centauris en partant leur ont laissé un monde désolé, en partie détruit et pillé de ses ressources. Ayant rebâti patiemment leur puissance militaire, les Narns attaquent bientôt une colonie agricole sous contrôle centauri et obligent son gouverneur, le propre neveu de Londo, à abdiquer en leur faveur. La moindre querelle entre les deux ambassadeurs tourne en conflit politique, qu’il s’agisse de négocier les termes d’un traité (dans « Le dossier pourpre ») ou de se procurer une plante indispensable pour une cérémonie religieuse (dans « La grève des dockers »). Dans le pilote, G’Kar accuse les Centauris d’être les auteurs de l’attentat contre l’ambassadeur Kosh car ils ont besoin d’une guerre pour redresser leur Empire affaibli. Et Londo ne cesse de rendre les Narns responsables de tous les maux de son peuple comme des siens propres.

Les deux personnages en vérité sont plus liés qu’on pourrait le penser. Dans « L’attaque des Narns », Londo confie au Commandant Sinclair que son peuple est parfois sujet à des visions de l’avenir. Lui-même a rêvé sa propre mort : elle aura lieu vingt ans plus tard et il sera étranglé par G’Kar. Une perspective qui ne plaide pas en faveur d’un rapprochement des peuples et achève de rendre Londo peu enclin à baisser sa garde. Il faudra attendre le terme des cinq années de la saga pour comprendre à quel point les deux êtres sont indissolublement liés, et la nature ambiguë de leur relation.

D’autres espèces disposent de porte-paroles sur la station. Moins importantes par leur technologie et leur rôle dans l’univers, elles sont regroupées au sein de la Ligue des Mondes Non-Alignés et siègent au Conseil de Babylon 5 où leurs voix ne sont pas prépondérantes mais peuvent néanmoins influencer ou bloquer la politique du Conseil. Beaucoup de ces peuples sont favorablement disposés envers l’Alliance Terrestre parce que les humains les ont aidés, vingt-huit ans plus tôt, à se débarrasser d’envahisseurs redoutables, les Dilgars, dont il ne reste qu’un représentant vivant, une tortionnaire de guerre connue sous le nom de « la Brute » (Deathwalker dans la v.o. - voir l’épisode du même nom). Ces peuples sont les Drazis, les Drakhs et quelques autres qui occuperont moins le devant de la scène, comme les tristes Nécrophages qui seront soupçonnés d’avoir volé la dépouille d’un chef de guerre minbari dans « Héritages ».

 

POLITIQUE ET SECRETS : L’AMBIGUITE PERPETUELLE

Tout ce monde ayant des intérêts particuliers à défendre et employant des méthodes pas toujours très avouables pour parvenir à ses fins, on comprend aisément que Babylon 5 ait développé très tôt une véritable conscience politique, au contraire de beaucoup de séries de science-fiction antérieures. Les luttes qui germent, éclosent et souvent explosent à l’intérieur de la station Babylon 5 se limitent rarement à des escarmouches manichéennes où bons et méchants sont facilement identifiables. Si les références ponctuelles à la lumière et aux ténèbres introduisent timidement les enjeux futurs de la série, celle-ci s’attache davantage au fil de sa première saison à dessiner les conflits plus « locaux » qui opposent des adversaires clairement désignés. Mais ceux-ci ne se prêtent jamais à une catégorisation facile et définitive en bons et méchants. Tous ont un côté sympathique qui ne suffit pourtant pas à masquer des zones d’ombre et des travers difficilement acceptables. Delenn semble à première vue un personnage « positif », mais ses secrets empêchent de lui accorder une confiance sans restriction, de même que quelques dissimulations ponctuelles comme son comportement dans « Héritages », où elle laisse s’envenimer une situation qu’elle a elle-même provoquée. On peut émettre les mêmes réserves à l’égard de l’ambassadeur Kosh, qui tout en ayant une ou deux conversations « sympathiques » avec son entourage dissimule autant de secrets que Delenn et refuse systématiquement de prendre part aux conflits internes qui minent la station. Les Vorlons, on s’en rend compte rapidement, ne sont pas particulièrement portés vers la négociation et préfèrent agir seuls en détruisant un vaisseau sans sommation à la fin de « La Brute » ou en posant un ultimatum à la station dans le téléfilm pilote. Derrière les déclarations sybillines de Kosh, du genre « Vous n’êtes pas prêts » dans « La Brute » ou « C’est ainsi que cela commence » dans « Chrysalide », on ne sait trop choisir entre la bienveillance et la menace. Finalement, si ce n’était ce sourire engageant par lequel elle endort la méfiance, on pourrait sans doute en dire autant de Delenn. Dans le pilote, l’ambassadrice des Minbaris démontre face à G’Kar son redoutable pouvoir, une sorte de don télékinésique qui évoque la Force façon Dark Vador dans La Guerre des Etoiles (un pouvoir qui sera d’ailleurs laissé de côté dans la suite de la saison, comme s’il contredisait de manière trop patente la fausse vulnérabilité de Delenn).

G’Kar et Londo sont certes moins inquiétants mais pas moins ambigus. Le premier, guerrier avant tout, a la sournoiserie d’un reptile, dont son espèce se rapproche d’ailleurs par son physique saurien. S’il est capable d’agir de manière (apparemment) désintéressée, par exemple en sauvant la vie de Catherine Sakai dans « Guerre mentale », on n’est jamais certain pourtant qu’il n’a pas une idée derrière la tête. Catherine en effet est l’amie de Sinclair, la sauver peut donc être une manière de rendre le Commandant redevable, même si rien de ce que l’on voit à l’écran ne le laisse penser. En de multiples occasions, G’Kar montre qu’il songe d’abord aux intérêts de son peuple, voire aux siens propres : dans le pilote, il réclame que Sinclair soit livré aux Vorlons, dans « Les Elus de Dieu » il refuse d’aider un couple d’une autre espèce parce qu’il n’est d’aucune utilité aux Narns, dans « La Brute » il prend le parti d’un criminel de guerre parce que celui-ci détient une invention que son peuple désire. Sa rage envers les Centauris le pousse aussi à cautionner des actions qui n’ont rien de noble, comme l’attaque d’une colonie agricole désarmée dans « L’attaque des Narns ». On finira même par apprendre, dans le pilote, qu’il n’est pas étranger à l’attentat contre l’ambassadeur Kosh. En cette occasion comme en d’autres, le Commandant Sinclair s’affirme face à G’Kar comme un adversaire redoutable, le menaçant de représailles ou accusant ouvertement son peuple de lâcheté lorsqu’il s’en prend à une communauté civile sans moyen de défense.

Quant à Londo Mollari, s’il paraît bien comique au début de la série, son évolution dessine également une personnalité plus complexe qu’au premier abord. Joueur, hâbleur, menteur, il propose d’initier le novice minbari Lennier aux coutumes humaines pour profiter en fait de sa carte de crédit en le menant dans les bars et les salles de jeux, où il provoquera un esclandre en trichant (« Une faute habilement rachetée »). Malicieux, il profitera d’un moment de vulnérabilité de G’Kar pour s’amuser avec lui en bafouant sa pratique religieuse, uniquement pour se venger de l’attaque des Narns contre la colonie agricole Ragesh 3 (« La grève des dockers »). Cupide, il consent à aider les parents d’un enfant mourant en leur demandant une petite fortune en échange de son intervention, comme il essaiera de monnayer ses recherches sur le Graal à un missionnaire (respectivement dans « Les Elus de Dieu » et « Le Saint Graal »). Pourtant Londo est capable de sentiments désintéressés, comme l’amour dans « Le dossier pourpre » et l’amitié qu’il témoigne à Garibaldi dans plusieurs épisodes. Lorsque le chef de la sécurité sera transporté au seuil de la mort dans le labo médical, il sera même l’un des rares à le veiller. En définitive, Londo est un personnage sensible mais désabusé, qui regrette la grandeur passée de l’Empire centauri et rêve de la voir restaurer. « Il fut un temps lointain où tout le Quadrant était soumis à notre loi », se lamente-t-il dans les oreilles de Garibaldi, au cours du pilote. « Que sommes-nous à présent ? Douze mondes et des centaines de monuments qui racontent notre gloire ! Douze mondes transformés en boutiques de souvenirs... Misère de misère, nous sommes devenus une attraction touristique ! » Dans « L’attaque des Narns », il désapprouve l’inertie de son gouvernement mais se trouve impuissant face à l’arrogance des Narns. Dans « Symbole et présage », il partage la tristesse de son compatriote Lord Kiro devant la décadence de leur Empire et évoque même, à demi-mots, un coup d’Etat capable de secouer leur gouvernement assoupi. A la fois redoutable et ridicule, attachant et pathétique, Mollari sera finalement une victime de choix pour l’énigmatique Morden, cet étranger venu demander aux ambassadeurs ce qu’ils voulaient le plus, dans l’épisode « Symbole et présage ». Il comprendra, un peu tard, que le marché passé avec Morden et ses « associés » l’engage au-delà de ce qu’il avait imaginé...

A mesure que progresse la première saison, tous ces personnages s’affrontent, se dévoilent, se révèlent. Pour ponctuer ces évolutions parallèles et entremêlées, les scénaristes sèment de nombreux indices, certains visuels (comme l’attitude de Delenn lors de la cérémonie d’accueil de Kosh), d’autres sous forme de déclarations énigmatiques, souvent à double sens. Lorsque Delenn, dans « Le Saint Graal », dit à Sinclair : « Vous ne vous connaissez pas vous-même aussi bien que vous le croyez », ce n’est certes pas une simple formule. A la fin de « Guerre mentale », G’Kar délivre à Catherine Sakai une pensée qui résume bien la situation de tous ces personnages : « Aucun de nous ici n’est tout à fait ce qu’il paraît être. »

 

UN MONDE AU BORD DE LA GUERRE

Parallèlement à cette révélation progressive des personnages, les histoires de la première saison posent les bases d’enjeux plus vastes. De ce point de vue, toute la saison sert d’exposition à l’ensemble de la série, construisant patiemment les fondations des grandes lignes annoncées par Straczynski. Ces grandes lignes sont de deux ordres : l’une est tournée vers l’espace et concerne les motivations cachées des Minbaris et des Vorlons autant que l’apparition d’une mystérieuse autre race extraterrestre d’une puissance redoutable ; l’autre regarde vers la Terre et s’attache aux pouvoirs en place, pouvoirs officiels (le Président) et pouvoirs occultes (le Corps Psi). Toutes deux représentent un enjeu commun qui structure toute la série : le maintien de la paix, menacée de toutes parts par des tentatives diverses.

Le téléfilm pilote commence précisément avec l’arrivée d’un homme « chargé d’une mission de destruction », dit la voix off de Londo, un homme qui menace la paix « comme jamais auparavant ». L’enquête de Sinclair démontre que tout le monde ou presque a des raisons de compromettre la paix encore très fragile : les Centauris, qui selon G’Kar auraient bien besoin d’une guerre pour redresser leur Empire, les Narns eux-mêmes, aveuglés par leur haine des Centauris, les guerriers minbaris, qui n’ont jamais accepté d’avoir dû déposer les armes lors de la grande guerre avec les humains. La Terre elle-même, qui semble épargnée par le pilote, se révèle bientôt plus fragile que jamais : à la fin de « L’infection », le Central terrien confisque des armes organiques « afin de les étudier » ; dans « La Brute », il cherche à soustraire un criminel de guerre à un procès pour bénéficier d’une formule censée conférer l’immortalité ; dans « Une voix dans l’espace », il envoie un croiseur de guerre pour mettre la main sur une technologie avancée, menaçant l’équilibre précaire que Sinclair s’efforce de préserver. Il est clair que l’Alliance Terrestre recherche de nouvelles armes dans le but de faire face à une éventuelle nouvelle guerre, mais cette préoccupation masque une véritable paranoïa qui favorise la naissance de mouvements clandestins hostiles à tout commerce avec les extraterrestres. Balayés par les Minbaris et ne devant leur salut qu’à l’inexpliquable reddition de ces derniers, beaucoup de Terriens voient dans les aliens une menace. Des groupuscules nationalistes de plus en plus virulents font leur apparition, comme les Patriotes de « Leçon de tolérance » qui veulent faire de Babylon 5 une zone de guerre et prétendent avoir des alliés jusque dans les Forces Terriennes. Que l’ancien petit ami d’Ivanova soit l’un de leurs chefs ne sert qu’à démontrer l’infiltration de ces nationalistes extrêmement dangereux et les changements sournois qui menacent de faire basculer la Terre dans le totalitarisme.

Le danger, malheureusement, n’est pas seulement clandestin. « Le rival » montre que l’armée elle-même est en train de céder à la paranoïa et de ressembler à la Gestapo allemande de la Seconde Guerre mondiale, référence explicitement exprimée dans le nom du Colonel névropathe, Ben Zayn, anagramme de Nazi. Dans « La grève des dockers », le Sénat laisse toute liberté à son négociateur pour décréter la loi d’urgence face aux revendications des ouvriers, déclenchant un état de guerre au sein même de la station. Au fil des dialogues, on découvre que ces situations trouvent des échos dans l’Histoire de la Terre, d’autres révoltes ouvrières ayant été réprimées dans le sang comme celles d’Europa et de Nouvelle Californie.

Dans ce contexte, le Corps Psi est peut-être l’émanation la plus sournoise d’un fascisme latent. Son ombre plane déjà sur le premier épisode, « L’attaque des Narns », où l’hostilité d’Ivanova envers Talia Winters, télépathe élevée par le Corps Psi, permet d’évoquer une pratique inquiétante ressemblant fort à une atteinte aux droits élémentaires. Tout télépathe en effet est contraint d’intégrer le Corps Psi dès que ses pouvoirs sont constatés, ou doit accepter l’injection régulière de drogues inhibant ses facultés, jusqu’à la fin de sa vie. Détruite peu à peu par ces drogues, la mère d’Ivanova choisit finalement de se suicider, visiblement dans l’indifférence générale. La découverte de deux policiers Psi dans « Guerre mentale » ne fait que confirmer le danger que représente cette nouvelle Inquisition qui a le pouvoir de pénétrer jusque dans les esprits. « Le Corps Psi n’a qu’une idée, il n’a qu’une raison d’être : le contrôle », déclare un télépathe dissident, transformé par les expériences du Corps Psi en un être qui n’aura bientôt plus rien d’humain. Mais ce contrôle ne vise pas que les télépathes, il tend à s’exercer aussi sur les domaines publics du pouvoir tels que l’économie et la justice. On le voit bien dans « Le rival », où le nom de Bester est associé aux agissements du Colonel Ben Zayn. Bester, éminence grise du Corps Psi, cache un gouffre de sournoiserie sous des dehors souriants et faussement bienveillants : il a « l’art et la manière de manipuler les autres sans se compromettre », dira de lui le Commandant Sinclair.

Police secrète, Sénat muselé par les groupes de pression, armée infiltrée par les névropathes et les nationalistes : la situation de la Terre apparaît finalement aussi précaire que celle de Babylon 5. Si plusieurs épisodes évoquent les efforts du Président de l’Alliance Terrienne, Luis Santiago, pour maintenir la paix et étendre les relations avec les extraterrestres et les colonies terriennes, la tâche paraît compromise de tous côtés. Les colonies elles-mêmes, en premier lieu celle de Mars, finissent par prendre les armes pour obtenir leur indépendance. « Le Président est attaqué de toutes parts », résume Garibaldi dans « Le rival ». « Des groupes extraterrestres se forment et réclament leur indépendance. Ils distillent petit à petit leur poison, la contagion s’étend et c’est le genre de climat dans lequel Ben Zayn se sent comme un poisson dans l’eau. » Sinclair, qui prétend que « ce n’est pas en bafouant la dignité humaine » que l’Alliance résoudra ses problèmes, se fait des ennemis en s’opposant à cette déviance du pouvoir et en est lui-même victime lorsque deux hommes, visiblement envoyés par la Terre, l’enlèvent et le malmènent pour lui arracher le secret de ses vingt-quatre heures perdues, dans « Souvenirs mystérieux ».

 

LES OMBRES SONT LA POUR NOUS TOUS !

L’autre ligne directrice de la saison est l’émergence d’une nouvelle race extraterrestre plus ou moins inconnue jusqu’alors. Dans « L’infection », il est clairement établi que des civilisations très avancées ont existé bien longtemps avant que l’homme soit capable d’explorer l’espace. L’une d’elles semble ressurgir d’un passé lointain lorsqu’un avant-poste militaire narn est détruit tout entier en quelques instants par des vaisseaux totalement inconnus. « Il y a quelqu’un d’autre de très puissant... », dira G’Kar dans « Chrysalide » avant de quitter la station pour tenter d’en savoir plus sur cette nouvelle menace. Dès la fin de « Guerre mentale », cependant, l’ombre de cette menace planait sur les propos métaphysiques de l’ambassadeur narn à Catherine Sakai : « Il y a des choses dans l’univers plus anciennes de milliards d’années qu’aucune de nos races, des choses éternelles, immenses. Si elles ont conscience de notre existence, nous ne sommes que des fourmis à leur échelle, et nous avons à peu près autant de chances de communiquer avec ces mondes que ces insectes en ont avec nous. Nous le savons. Nous avons essayé. Nous avons appris que nous pouvons soit rester à l’écart et se (sic) protéger, soit se faire broyer. » G’Kar pense, semble-t-il, à des puissances indéterminées et son discours est un peu celui du marin devant les mystères de la mer, mais dans le contexte de révélation progressive qui est celui de la série ces mots revêtent un autre sens, plus terrible encore dès lors que les puissances en question font effectivement leur apparition et semblent s’intéresser aux espèces présentes sur la station.

C’est dans « Symbole et présage », l’épisode central de la saison, que ces mystérieux extraterrestres apparaissent pour la première fois. « Les ombres sont là pour nous tous ! », clame Lady Ladira, une voyante centauri de passage sur la station, dont elle a vu lors d’une vision la destruction totale. Quelques minutes plus tard, un étrange vaisseau attend les Raiders au sortir d’un point de saut et anéantit en un instant leur astronef. Ce sont des vaisseaux identiques qui, dans « Chrysalide », détruisent l’avant-poste narn avec une rapidité tout aussi effrayante. L’étranger de « Symbole et présage », dont on apprend le nom dans « Chrysalide », Morden, semble au service de ces extraterrestres qui pour l’instant préfèrent rester dans l’ombre. Ce sont des ombres, justement, qui apparaissent dans l’appartement de Morden, au coeur de Babylon 5, quelques instants avant la conclusion du dernier épisode. Ombres encore dans les paroles du Conseiller Gris qui salue Delenn sur un croiseur minbari dans « Babylon 4, le vaisseau fantôme » : « Nous sommes entourés de signes et de présages. Je sens derrière nous une ombre qui nous presse. » Dans ce même épisode, le mystérieux Zathras, venu d’un autre temps, explique que Babylon 4 doit servir de base d’opération dans une grande guerre, « du côté de la lumière », et on apprend que le Conseil Gris s’appelle ainsi parce que ses neuf membres se tiennent « entre l’ombre et la lumière ».

Au terme de la première saison, la menace se précise et le rôle majeur des Minbaris est devenu évident. Mais les humains ont également une place importante dans les événements qui s’annoncent, comme le soulignent les déclarations de Delenn : « Ils sont notre avenir et nous avons beaucoup à apprendre d’eux », affirme-t-elle dans « Babylon 4, le vaisseau fantôme ». Même les mots de Neroon, adversaire obstiné de Sinclair dans l’épisode « Héritages », semblent lourds de sens lorsqu’il déclare au Commandant : « Vous avez l’esprit d’un Minbari. » Le nouveau visage de Delenn quand elle sortira de sa mystérieuse chrysalide, au début de la deuxième saison, ne fera que confirmer les indices semés tout au long de cette première saison. Il suffit d’attendre...

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