publié en mars 2005 (ASS 20)

par Thierry Le Peut

 

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C’est peu dire que l’annonce de la préparation par Sci-Fi Channel d’une nouvelle version de Battlestar Galactica attisa la curiosité des fans de la série culte-kitsch de Glen A. Larson. Après le bruit fait par Richard Hatch, l’Apollo original, autour de la démo financée à ses frais pour relancer le titre avec certains des acteurs originaux, puis l’annonce d’un long-métrage réalisé par Bryan Singer, on se demandait ce qu’allait devenir le projet, abandonné aux aleas de la procrastination. Enfin l’abstraction trouvait une matière dans laquelle se réaliser, et bientôt un nom auquel se raccrocher : celui de Ronald D. Moore, surtout connu pour sa collaboration à l’univers de Star Trek via ses nouvelles déclinaisons.

Un an après son succès sur SciFi, la Bête est enfin arrivée chez nous par le truchement de la Chaîne Action et Suspense d’Universal, précédée donc d’une sacrée réputation : Battlestar Galactica 2003 ne se contente pas de revisiter la série originelle, entend-on depuis un an, il la refaçonne à l’image d’une science-fiction plus adulte, mûrie par deux décennies de Star Trek et autres X-Files cathodiques. L’idée paraît excellente et l’on peinait à imaginer ce qu’aurait pu donner vingt-cinq ans après la bluette de Larson, croisement de Star Wars, de l’Exode, de la mythologie grecque et des Têtes Brûlées – car il ne faudrait pas oublier que Galactica, la série-mère, était avant tout une série de guerre dans l’espace, dont l’un des maîtres d’oeuvre fut celui-là même qui avait pris en main les destinées des pilotes des Têtes Brûlées dans leur seconde saison : Donald P. Bellisario, grand amateur du cinéma des années trente à cinquante, auquel il ne cesse de rendre hommage dans toutes ses productions.

Dans le « remake » de Ronald D. Moore, cet aspect est replacé au coeur de l’histoire : il s’agit dans la mini-série de trois heures de raconter la destruction quasi complète de l’espèce humaine constituée des Douze colonies imaginées par Larson en 1978. Au passage, cependant, le scénario effectue une refonte des Cylons, les ennemis de l’humanité : l’accent est ainsi mis sur la responsabilité des humains dans la création de leurs futurs destructeurs. On obtient ainsi une problématique à la Terminator – mais que la franchise lancée par Cameron n’a nullement inventée – où l’Homme crée lui-même la graine de sa propre extinction. L’accroche lisible sur l’une des affiches promotionnelles de la mini-série, « Ne créez jamais ce que vous ne pouvez contrôler » (Never Create What You Can’t Control), prend donc la forme d’une mise en garde que chacun pourra interpréter à son gré comme un joli slogan ou comme un avertissement lancé à notre propre société (avertissement certes éculé mais qui n’en reste pas moins pertinent). Mais les Cylons ont également bien évolué depuis leur « création » voici vingt-cinq ans : le scénario joue ainsi avec l’esthétique de la série-mère tout en remisant au placard ses artefacts. De fleuron de la flotte galactique en 1978, le vaisseau Galactica devient un musée dédié à une époque révolue où la guerre était encore d’actualité ; la menace cylon est bien éloignée lorsque commence la mini-série et les Colonies pensent en avoir fini avec les combats qui s’achevèrent des décennies plus tôt par une paix entre humains et Cylons, ces derniers acceptant de s’exiler dans un monde lointain en renonçant, apparemment, à tout contact avec l’humanité. En conséquence, le Commander Adama, lorsqu’il assume le commandement du Galactica, a pour mission de superviser sa transformation en musée, musée dans lequel on retrouve les artefacts sus-mentionnés, à commencer par une carcasse de Cylon « d’origine » et par une escadrille de chasseurs Viper, obsolètes depuis longtemps.

Ces prémisses ne manquent pas de saveur mais venons-en à la modification essentielle touchant les Cylons, qui ne manqua pas de faire couler de l’encre lorsqu’elle fut révélée, et qui suscite encore la perplexité : car si l’on retrouve bien une forme de robots munie de la « lumière rouge » qui distinguait les Cylons de jadis – et qui ornera ensuite une certaine super-voiture créée par Larson – la forme définitive des Cylons en revanche est pour le moins inattendue et surprenante. D’aucuns diront « pourquoi pas ? », mais la problématique nouvelle issue de cette métamorphose radicale se rapproche de la paranoïa traditionnelle inhérente aux Envahisseurs et à ses avatars peuplés d’ennemis métamorphes, ce qui nous éloigne considérablement de la série-mère.

On associera ce lifting cylon au rajeunissement général du casting et à l’actualisation des rapports entre personnages. Car si Adama reste le doyen de la nouvelle équipe, bien que n’ayant pas atteint l’âge canonique de son modèle (Lorne Greene post-Bonanza dans la version 1978), la transformation la plus radicale touche celui qui campait dans la série-mère l’archétype du félon : d’homme mûr plié aux manoeuvres politiques, Baltar devient un jeune scientifique à la libido dévorante et doté d’états d’âme névrotiques, à mi-chemin entre félon et victime. De même les relations plutôt lisses qui unissaient Apollo à son père Adama sont désormais teintées de rancoeur, et la mort de Zack, le jeune frère d’Apollo, simple « gimmick » dans le pilote originel, prend ici la forme d’une blessure autour de laquelle se cristallise la relation père-fils, d’une complexité toute moderne. Le changement de sexe de Starbuck (inimitable cabotin Dirk Benedict dans la version de Larson) participe de la même volonté de mise à jour : les personnages de femmes musclées à la James Cameron (on pense à Aliens tout spécialement) sont passés par là et la nouvelle Starbuck se distingue autant par son aptitide exceptionnelle au pilotage que par sa capacité à faire le coup de poing et la rage intérieure qui l’anime. Le jeu tout en légèreté de Dirk Benedict, qui contournait les règlements avec l’humour et l’insouciance qu’il prêtera ensuite au Futé d’Agence Tous Risques, fait ainsi place à une personnalité fondée sur la colère. Hommage tout de même au personnage initial : Starbuck fume toujours le cigare !

 

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Un autre aspect attendu de la mini-série était évidemment le visuel choisi pour représenter les séquences dans l’espace. De l’ère des maquettes à celle des images de synthèse, Galactica ne pouvait conserver le même look. La volonté de mettre la guerre en images annonçait par ailleurs un souci de réalisme qui, par le CGI, ne va pas forcément de soi. De ce point de vue, Battlestar Galactica 2003 ne déçoit pas : les combats évoquent davantage les évolutions de Corsaires et de Zéros empruntées par Les Têtes Brûlées et autres films de guerre aux images d’archives de l’armée américaine que les combats spatiaux renforcés aux sons électroniques. La caméra adopte un déplacement fluide parfois difficile à lire mais adapté à la rapidité des chasseurs humains et cylons. Le combat qui oppose le Galactica aux bases stellaires cylons, et dans le même temps les Viper aux chasseurs ennemis, dans la seconde partie, est un modèle du genre, certainement l’une des séquences les plus impressionnantes de la mini-série. Les tubes de lancement des Viper et la plateforme d’atterrissage sont en outre très bien reconsti-tués et parviennent, en quelques instants magiques, à reproduire la féérie que l’on pouvait éprouver jadis quand, encore enfant, on plongeait avec délice dans l’atmosphère d’un Galactica. Ce qui fait défaut, en revanche, est l’ampleur épique qu’un long-métrage aurait pu conférer à la destruction des colonies : largement suggérée, elle ne donne lieu en effet qu’à quelques plans lointains et repose essentiellement sur l’imagination du spectateur. Pas d’attaque de vaisseaux cylons mais des explosions nucléaires vues de l’espace : les temps ont changé et la pénétration des systèmes informatiques, doublée d’une stratégie calquée sur le terrorisme de nos sociétés modernes, remplace désormais l’attaque frontale des temps anciens, encore tributaire des images de la Seconde Guerre mondiale.

La mini-série, écrite par Ronald D. Moore et Christopher Eric James, réalisée par Michael Rymer, mise en musique par Richard Gibbs, s’inspire du scénario original de Glen Larson plus qu’elle ne le copie. Le postulat de départ est sensiblement le même mais la complexité des caractères donne à l’ensemble la facture « adulte » voulue par les producteurs : on est ici plus proche de Babylon 5 que de Star Trek, le réalisme émotionnel cherche à remplacer l’ancien idéalisme même si l’attachement à l’héroïsme traditionnel se ressent encore, essentiellement à travers la « tête brûlée » Starbuck. Le scénario ne fait pas l’impasse, cependant, sur les sacrifices nécessaires à la survie : les « héros » abandonnent ainsi des milliers de survivants pour en sauver d’autres, ou décident de sacrifier plusieurs dizaines de vies pour sauver le reste du Galactica. Même le Commander Adama, figure de sang froid et de bravoure, apparaît possédé par la violence lorsque, le visage ensanglanté, il s’acharne sur un adversaire dans une scène de combat marquante. Le scénario évite ainsi de glorifier la guerre et met l’accent sur les faiblesses des personnages et sur leur complexité, au contraire de la série d’origine. (Reconnaissons toutefois que ces éléments étaient en germe dans le pilote de Larson, où l’on évoquait également les vies sacrifiées et les conditions déplorables dans lesquelles vivaient une partie des survivants, parqués dans les entrailles de vaisseaux assimilables aux bas-fonds d’une cité moderne.)

Tout scénario comporte des faiblesses : celui de Battlestar Galactica 2003 a ses longueurs et ses limites. Mais la mini-série a gagné son pari qui était de renouveler un programme ayant largement bénéficié au fil des ans de l’effet « culte », qui masquait parfois ses limites évidentes. Le « remake », principe choisi par Moore de préférence au prolongement de la série inspiratrice « vingt ans après », est réussi : paradoxalement, alors que son finale constitue peut-être l’une de ses parties les plus faibles, car trop convenu, l’ensemble porte des promesses que la série subséquente aura à charge de tenir.

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