par Nelson Johnson

Florent Massot, 2011

 

boardwalkempirelivre

 

Nouvelle sensation HBO, Boardwalk Empire reste dans le New Jersey où se déroulait déjà Les Soprano, et porte la double signature de Terence Winter, justement scénariste des Soprano, et de Martin Scorsese, réalisateur du premier épisode. Si, en DVD, une édition Fnac est disponible dès le 16 novembre 2011, limitée et numérotée, vendue avec le livre, la date de sortie « officielle » est le 11 janvier 2012. Renouvelée pour une deuxième saison diffusée de septembre à décembre 2011, la mini-série est déjà promise à une troisième saison.

Mais c’est le livre, précisément, sur lequel nous nous arrêtons ici. Publié en 2002 aux Etats-Unis, ce n’est que neuf ans plus tard qu’il accède à une reconnaissance plus vaste. Tiré à l’origine à 2000 exemplaires par Plexus Publishing, finalement vendu à 15 ou 20.000 exemplaires, le livre a été retiré à 85.000 exemplaires pour accompagner la diffusion de la mini-série. Dès le départ, l’auteur, Nelson Johnson, savait qu’il tenait un personnage très cinématographique avec Nucky Johnson, l’une des figures les plus hautes en couleur du livre. Celui-ci devait d’ailleurs s’intituler Nucky’s Town, ce qui fut changé à la demande de l’éditeur.

Sous-titré Naissance, gloire et décadence d’Atlantic City, Boardwalk Empire conte l’histoire d’une ville qui, fondée dans le dernier quart du XIXe siècle, est devenue le symbole de la collusion entre politique et racket avant de sombrer dans la dépression et de renaître au début des années 1980 en devenant la ville du jeu, le Las Vegas de la côte Est. L’époque la plus flamboyante de la ville est aussi celle qui fit le succès d’Al Capone : celle de la Prohibition. Alors que les Incorruptibles d’Eliot Ness luttaient contre l’organisation criminelle de Capone à Chicago, Atlantic City était déjà connue pour son refus d’appliquer l’interdiction fédérale de vente d’alcool. Nous sommes dans les années 1920 et le « prince » d’Atlantic City, pour ne pas dire son Empereur, est alors Enoch L. Johnson, alias « Nucky » Johnson.

Laissons parler Nelson Johnson, l’auteur – qui, bien qu’issu d’une famille présente dans la région d’Atlantic City avant même la fondation de la ville, n’a pas de lien de parenté avec Nucky : « Pendant près de trente ans, Enoch ‘Nucky’ Johnson mena une vie de monarque décadent, avec le pouvoir de satisfaire ses moindres désirs. » (p. 109) Ou, dès le prologue : « Pendant la Prohibition, Nucky était à la fois un gros bonnet du parti républicain et une puissance du crime organisé. Il frayait aussi bien avec les présidents qu’avec les crapules de la Mafia. Cependant, aux yeux des habitants d’Atlantic City, Johnson n’avait rien d’une crapule. Il était leur héros, incarnant ces qualités mêmes qui avaient fait le succès de la ville. » (p. 14)

Le livre conte donc aussi bien la nuit de Nucky à la Maison Blanche que le congrès du crime organisé en 1929 à Atlantic City, où l’on voit se côtoyer Nucky Johnson, Al Capone, Lucky Luciano et Meyer Lansky, en pleine lumière et dans une débauche de luxe. Cette étrangeté est due à la nature même de la ville dont Nelson Johnson dresse un tableau flamboyant : à l’origine station balnéaire conçue pour attirer le beau monde, elle dut en vérité sa prospérité aux ouvriers qui venaient y dépenser leur argent et aux Noirs qui constituaient une main-d’œuvre bon marché et corvéable, et n’avait qu’un credo, la satisfaction de ses visiteurs. La prospérité de la ville venait d’eux, et d’eux uniquement. Quant aux résidents, ils savaient que pour obtenir et conserver un travail il fallait, littéralement, jurer allégeance aux maîtres de la ville. Avant 1910, il s’agissait du Commodore Louis Kuehnle, personnalité très populaire car philanthropique. A partir de 1910, de Nucky Johnson, son protégé, devenu le boss lorsque la Justice écarta Kuehnle pour plusieurs années. De 1910 à 1940, Nucky exerce un pouvoir absolu sur la ville, touchant une commission sur tous les contrats, recevant tous les employés municipaux, tirant les ficelles de l’économie comme de la politique. L’histoire du parti républicain se confond, à Atlantic City, avec celle des racketteurs et des habitants, chaque employé de la ville étant quasiment dans l’obligation de reverser une part de son salaire au parti. Dès lors que dure la prospérité, chacun accepte cette situation – à quelques exceptions près, qui finiront par causer la perte de Nucky.

Nelson Johnson conte le destin peu commun de cette ville qui prospéra plus que jamais durant la Prohibition, puis profita des années de guerre grâce à la présence des soldats américains qui y étaient cantonnés. En s’appuyant sur les confidences de témoins des événements, Johnson assure à son livre une authenticité certaine. L’auteur cite peu d’ouvrages historiques ; il se réfère plus volontiers à la presse d’Atlantic City et surtout aux personnes qu’il a pu rencontrer. Boardwalk Empireretrace donc l’histoire d’une ville mais n’est pas un livre d’Histoire à proprement parler : c’est le livre d’une histoire. « L’Histoire, ce n’est pas ce qui s’est passé. L’Histoire, c’est la meilleure histoire que l’on peut raconter avec ce que l’on a. » Cette déclaration de Nelson Johnson indique sous quel angle il faut lire ce livre. Les portraits qu’y dresse l’auteur, et spécialement celui de Nucky, sont volontiers épiques. On sent dans la plume de l’auteur la volonté de camper des figures bigger than life, qui frappent l’esprit et titillent la fibre romanesque. La description de Nucky en est le meilleur exemple : « Grand (1m95), élancé et de forte carrure, Nucky Johnson était un homme à la beauté rude, avec de larges mains puissantes, un crâne chauve luisant, un sourire diabolique, des yeux gris amicaux et une voix tonitruante. » (p. 109) La présence de photos du vraiNucky permet au lecteur d’apprécier la vérité de cette description – comme des autres portraits qui ponctuent l’histoire d’Atlantic City. Nelson Johnson se fait annaliste, à la manière des historiens de l’Antiquité, dont les écrits précèdent l’Histoire telle qu’on la pratique aujourd’hui. A ces portraits, l’auteur ajoute des vignettes, souvent en début de chapitre, qui mettent ces figures en situation : une rencontre, insolite souvent, qui permet de tirer la chronique vers le roman, et témoigne justement de l’ambivalence du livre tout entier. On oscille entre cette recréation volontiers romanesque et le récit circonstancié des aléas politiques d’Atlantic City. A la peinture des rapports de Nucky avec ses administrés et avec les grands noms du crime organisé répond ainsi la chronique plus aride de l’enquête du FBI qui fera finalement tomber l’empereur d’Atlantic City. La puissance romanesque de Nucly est telle, en vérité, que les autres figures qui peuplent le livre ont bien du mal à rivaliser avec lui. Son successeur, Frank ‘Hap’ Farley, « tiendra » aussi longtemps que lui (de 1940 à 1971), sans parvenir à égaler son pittoresque. On ne s’étonne évidemment pas que le choix de Terence Winter, invité à développer la mini-série de HBO, se soit porté sur cette période, Nucky Johnson étant transformé en Nucky Thompson pour permettre à la fiction de se dissocier de la réalité. Et c’est bien sûr Nucky que l’on retrouve en couverture du livre, avec l’œillet rouge qui orne sa boutonnière.

Boardwalk Empire est inégal du fait de ce déséquilibre entre les « personnages ». Sa conclusion aussi peut surprendre : aujourd’hui juge à Atlantic City, Nelson Johnson plaide pour le développement de « sa » ville, indiquant aux acteurs économiques (les propriétaires de casinos) la ligne à suivre pour faire prospérer à la fois leur business et la ville.

Mais c’est un récit néanmoins passionnant de bout en bout, riche on l’aura compris en « figures » romanesques, où l’auteur a voulu gommer l’aridité de l’Histoire au profit de la fluidité d’une histoire. Celle, unique, d’une ville à la démesure des Etats-Unis, passée de l’insignifiance d’un îlot ensablé au XIXe siècle à la flamboyance d’une ville de jeu et de lumières à la fin du XXe. Une ville qui « subjugue par sa grossièreté barbare, hideuse et magnifique », pour citer, comme Johnson, le guide Baedeker, qui ajoutait : « Il y a quelque chose de colossal dans sa vulgarité. » (p. 281) Séduit ? Allez donc y voir vous-même !

Thierry Le Peut

 

L’édition française publiée par les éditions Florent Massot (dans une traduction de Cécile Nelson) comporte deux encarts illustrés, l’un de photographies de la mini-série, l’autre de photographies d’époque. Le livre est préfacé par Terence Winter.

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