publié en mars 2002 (ASS 8)

par Thierry Le Peut

 

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Plébiscitée par le public adolescent, Buffy contre les vampires (« avec un titre pareil, comment voulez-vous être pris au sérieux ? ») s’adressait a priori à une catégorie très ciblée de téléspectateurs. Une héroïne ado aux cheveux d’or, les couloirs garnis de casiers d’un lycée américain typique (jusqu’à la quatrième saison), des histoires nourries au mythe des vampires (entre autres), un goût de la dérision, une galerie de monstres bon enfant et des effets spéciaux élégants : la recette avait de quoi plaire mais le succès de la Tueuse, tel qu’il perdure depuis maintenant six ans, en a pourtant surpris plus d’un, à commencer par Joss Whedon, créateur heureux qui en a profité pour lancer un spin-off, Angel.

L’historique de Buffy, de l’obscur petit film de 1992 à la série diffusée sur WB à partir de 1996, est connu. Celui de son interprète Sarah Michelle Gellar, venue du soap All My Children, l’est aussi. La masse d’articles publiés par la presse spécialisée et les magnifiques guides officiels publiés en France au Fleuve Noir ont également largement explicité les intentions de Whedon et le caractère métaphorique de la série, dont la plupart des monstres représentent symboliquement les affres de l’adolescence. Comme l’écrivait récemment Martin Winckler dans Les Miroirs de la vie, si Angela 15 ans comparait le lycée à un champ de bataille, Buffy contre les vampires en fait carrément un lieu d’affrontements épiques entre les forces du Bien et celles du Mal. Pourtant la série, malgré son postulat très second degré, est devenue en quelques saisons l’un des programmes les plus audacieux et les plus originaux de la télévision américaine, même si elle continue d’être largement ignorée par la « grande » presse pour être cantonnée aux magazines destinés à la jeunesse.

Loin de se laisser emprisonner dans les limites d’un concept somme toute assez réduit (la Tueuse combat le vampire de la semaine et sauve le monde en fin d’épisode), Whedon a fait de Buffy une chronique de l’adolescence où la mièvrerie fait place à un sens du tragique rarement atteint dans une série « pour ados ». L’amour impossible entre la Tueuse et un vampire, le bien-nommé Angel (le nom résumant tout le paradoxe du personnage), a conduit la série, dès la deuxième saison, sur une voie encore inédite où l’un des protagonistes devient un méchant digne des plus grands tordus de la télévision. Bien que d’autres aient suivi au fil des années un chemin similaire (Sonny Crockett dans Miami Vice est passé durant quelques épisodes du côté des criminels, pour ne prendre qu’un exemple), le traitement de cet arc dépasse ce que l’on avait vu jusqu’alors par sa cruauté qui n’élude pas la face véritablement sombre du personnage, tueur authentique au passé déjà lourd.

La difficulté pour l’équipe de scénaristes réunie autour de Whedon était de maintenir durant les autres saisons une qualité au moins égale. Si l’on reconnaît ici et là quelques temps morts en forme de parenthèses, on ne peut que rendre hommage au résultat, les saisons ultérieures étant parvenues à offrir aux personnages des développements cohérents et souvent très intéressants. D’année en année, les protagonistes grandissent et avec eux le ton de la série change sensiblement, passant de la chronique adolescente à l’entrée dans la vie adulte. La progression est connue, bien sûr, puisqu’usitée dans d’autres programmes franchement ados, comme Beverly Hills 90210 et Dawson. Mais Buffy réussit de surcroït à conserver sa portée métaphorique et son mélange de romance à l’eau de rose et de tragédie humaine sur fond de castagne fantastique. L’esthétique cheap des monstres ne rend en rien ridicule l’ensemble du programme qui s’intéresse constamment à l’évolution de ses personnages en utilisant l’intrigue fantastique comme une mise en abyme de leurs états d’âme. On prendra pour exemple l’épisode « Le double », de la cinquième saison, où les doutes et les complexes d’Alex sont évoqués à travers un « classique » du fantastique, le dédoublement d’un personnage.

Conscients, dès la fin de la première saison, qu’il fallait éviter de tomber dans un schéma répétitif où chaque année verrait apparaître un nouveau méchant combattu et finalement vaincu par la Tueuse, les scénaristes ont ainsi trouvé le moyen de donner à chaque saison une connotation émotionnelle centrée avant tout sur les protagonistes. Chaque nouvelle année n’en reste pas moins axée sur une menace différente de la précédente, où l’on voit d’ailleurs que producteurs et scénaristes ont su se remettre en cause et n’ont pas craint d’explorer de nouveaux territoires. Si les deux premières saisons faisaient des vampires le danger suprême, d’abord autour du Maître puis du triangle Spike - Drusilla - Angel, les suivantes ont élargi leur inspiration en introduisant un Maire bien peu orthodoxe, un surhomme créé en laboratoire (et qui, comme son modèle la créature de Frankenstein, finissait par échapper à ses créateurs) puis, carrément, une soeur de Buffy tout simplement surgie du néant. A chaque fois, la lecture des intrigues, qui précède en général d’un an la diffusion en France de la série, direct from the States (!), ne livre que la partie événementielle des épisodes, l’essentiel étant dans le traitement qu’en offrent les scénaristes. Chaque saison, bien qu’annoncée, apporte ainsi son lot de surprises et continue de confirmer l’excellente tenue de la série.

Buffy contre les vampires fut l’une des révélations surprises de ces dernières années et s’il n’est trop tard pour la découvrir, il est indispensable en revanche de la suivre dans l’ordre, ce que rendent possible les rediffusions régulières et l’existence de coffrets VHS et DVD reprenant l’intégralité des épisodes. Loin de la querelle bêtifiante que se livrent les fanatiques de la série et ceux de The X-Files, Buffy se bonifie avec les ans. Espérons donc qu’elle ne s’éteindra pas trop lentement dans les affres d’une agonie médiocrisante. Ce serait rien de moins que du gâchis.

Tag(s) : #Arrêt sur Télé

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