publié en décembre 2004 (ASS 19)

par Thierry Le Peut

 

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S’il a par la suite marqué les esprits par sa prestation – éphémère – de l’armchair detective Nero Wolfe dans L’Homme à l’orchidée, puis dans La Loi est la loi où il campait un procureur irascible flanqué d’un cabot qui était son jumeau presque parfait, William Conrad reste indissociable du rôle de Frank Cannon, ce privé bedonnant qui faisait de sa spécificité physionomique son principal atout. Non que ce soit son seul titre de gloire : car le bonhomme avait déjà une belle carrière derrière lui quand il a endossé le rôle pour le producteur Quinn Martin, carrière qui lui avait permis de promener sa gueule dans quelques longs-métrages et de faire entendre sa voix grave sur les ondes radiophoniques. Car avant que le rôle n’échoie à James Arness, le frère de Peter Graves, dans la série télé de CBS, William Conrad était le Marshall Dillon à la radio, prestation qui lui colle également à la peau, tout mort qu’il soit aujourd’hui, et qui fait partie intégrante de l’histoire de Gunsmoke, parfois titrée chez nous Police des plaines : Conrad habita en effet le personnage durant onze années, de 1949 à 1960.

Conrad avait déjà prêté son timbre si particulier à Quinn Martin pour prendre en charge la narration de certaines de ses productions, notamment Le Fugitif, lorsque le producteur décida de faire de lui le héros d’une nouvelle série qui reposerait entièrement sur ses épaules. Edward G. Hume, qui signa le scénario du pilote en 1971, avait travaillé sur Le Fugitif et créerait également l’année suivante Les Rues de San Francisco, d’après un roman de Carolyn Weston, toujours pour Quinn Martin. Outre Hume, nombreux seront les scénaristes à essayer leur plume sur les enquêtes de ce détective peu commun, et la liste comprend les noms les plus fameux de l’époque, impliqués dans des titres aussi rayonnants que Mission : Impossible, Les Envahisseurs ou Columbo : Paul Playdon, Robert C. Dennis, Jackson Gillis, Anthony Spinner, Robert Hamner, Robert Lewin, E. Arthur Kean, Robert Collins, David Moessinger entre autres. Les réalisateurs appartiennent également aux vieux briscards de Hollywood, coutumiers des séries, ainsi de Leo Penn, Lawrence Dobkin, Virgil W. Vogel, Paul Stanley, Edward Abroms, Marvin Chomsky, mais aussi de futurs cinéastes tels que Richard Donner et John Badham.

Si l’on se souvient de Cannon pour son héros à nul autre pareil, on aurait tort cependant de tenir la série pour une banale déclinaison du privé américain. Certes, beaucoup d’épisodes reprennent les thèmes usités dans l’ordinaire de la production mais William Conrad donne littéralement vie à son personnage, parfaitement convaincant en enquêteur vaguement nonchalant mais toujours attentif et extrêmement méthodique. Frank Cannon fut d’abord un policier, qui abandonna son travail après la mort de sa femme et de son fils dans des circonstances tragiques. Il se fit alors enquêteur privé et, après des débuts laborieux, s’imposa comme l’un des plus renommés, gagnant une clientèle plutôt aisé et un train de vie idoine. Il habite ainsi un appartement luxueux avec terrasse et vue sur Los Angeles, dans lequel il pratique diverses activités sportives, notamment le vélo, et cuisine des plats dont il va chercher les recettes à l’étranger ou chez des amis restaurateurs. A l’instar de Columbo bien que leurs allures soient fort différentes, Cannon peut n’être pas pris au sérieux en raison de sa surcharge pondérale : c’est un tort, car ce fin limier est un vrai bouledogue lorsqu’il a flairé une affaire pas nette, et rien ne saurait le détourner de la vérité qu’il s’emploiera, coûte que coûte, à mettre au jour. Personnage de principes abhorrant le mensonge et la dissimulation, il n’hésite pas à malmener ses clients s’il estime leur attitude inadéquate ou contraire à ses principes. Refuser une affaire ou restituer l’argent déjà perçu ne le dérange pas, faire face à de dangereux criminels non plus, fussent-ils flanqués de gorilles en quantité, comme ils le sont en général. S’il ne dédaigne pas l’argent – d’autant moins en vérité que ses clients en ont souvent bien assez -, il ne méprise pas les affaires modestes, pour peu qu’il s’y sente utile, et peut offrir ses services pour la gloire : c’est un héros, quand même !

L’ex-Marshall Dillon campe donc une figure carrée mais profondément humaine, le genre de bonhomme qui serre les dents devant les malfrats et les petites frappes mais qui s’attendrit devant un enfant et ne dédaigne pas le beau sexe, en dépit d’un physique que l’on pourrait dire ingrat. La mâchoire bien taillée, l’oeil pénétrant, le double menton surplombant le col de chemise mais la main sur le coeur le cas échéant, Frank Cannon sillonne la nation américaine pour traquer les escrocs et les mafieux, dénoncer les corruptions et les vilains, faisant la fortune des loueurs de voitures et le bonheur des veuves et des orphelins – entre autres. Mais il connaît aussi des coins magnifiques où passer un weekend de pêche en tête à tête avec le poisson et la nature vierge – même s’il y est poursuivi par un tueur décidé à l’étrangler avec sa gibecière ou à accrocher sa tête au mur en guise de trophée de chasse.

On ne s’étonnera pas que ses aventures soient l’occasion de croiser les visages les plus fameux de l’époque, de Vera Miles à David Birney, de Pernell Roberts à Barry Sullivan, d’Anne Baxter à Nick Nolte, en plus de quelques jeunots dont la gloire restait à construire, tels David Soul, Stefanie Powers et Gerald McRaney. Le détective sera également associé à deux reprises à un autre enquêteur privé issu de la Maison Quinn Martin : Barnaby Jones, campé, lui, par le vétéran Buddy Ebsen, inénarrable Jed Clampett de The Beverly Hillbillies. Ayant débuté ses exploits chez Frank Cannon, Jones deviendra à son tour un titre à succès de Quinn Martin, même si ce succès ne s’est pas propagé dans notre hexagone où l’on connaît plus Ebsen pour son rôle de comparse de Davy Crockett / Fess Parker, voire, plus tard, pour sa contribution à Matt Houston. (Mirez son faciès sur la photo ci-dessus, au côté d’un Cannon en saharienne, paré pour l’aventure.)

Outre la performance de Conrad, qui lui valut plusieurs nominations aux Golden Globes, Cannon est également une série bien écrite, comme le sont en général les productions Quinn Martin. Tout en étant une série d’investigation classique doublée d’un show contenant son quota de scènes d’action, souvent dans la poussière de petites villes « profondes » des vastes terres de l’Oncle Sam, Cannon explore des thèmes qui la mènent parfois aux limites de la réflexion (mais oui), notamment la guerre du Viêtnam, alors enlisée, ou les crimes du passé. Les problématiques familiales ne sont bien sûr pas absentes des histoires, qui lèvent fréquemment un coin de voile sur les rapports père-fils, mère-fille ou conjugaux des personnages épisodiques.

Et puis, on ne saurait oublier le thème musical de John Parker, compositeur à l’empreinte reconnaissable imprimée sur Trapper John, M.D., CHiPs ou les musiques d’ambiance de Dallas. Il fallait à Cannon un instrument à sa démesure et Parker a naturellement choisi le trombone, dont les soupirs pesants soulignent merveilleusement la démarche du personnage tandis que les sonorités jazzy propres à cette époque dynamisent les intrigues et les poursuites, parfaitement en accord avec les scènes d’action.

Si on vous dit maintenant que Cannon est une série sympa mais sans plus, vous saurez que répondre : le « plus », c’est William Conrad ! Et si ça c’est pas du plus, alors laissez parler les ignorants : ils ne savent pas ce qu’ils manquent. Enfin, avant d’en terminer, on pensera aussi à souligner que c’est le regretté Claude Bertrand, la voix de Roger Moore, qui doubla Conrad dans les épisodes diffusés en France, avant d’être remplacé par Roger Lumont lorsque TF1 fit doubler les épisodes restés inédits – et ils étaient nombreux.

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