Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°36 (été 2011, toujours disponible)

 

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« J’ai grandi en regardant des séries policières, avec de grands personnages, des choses comme Clair de Lune, Columbo, Deux cents dollars plus les frais, et en regardant les procedurals d’aujourd’hui je me suis dit que je ne voyais plus ce genre de personnages. Alors je me suis dit que ce serait amusant d’aborder ce genre du point de vue des personnages, de développer une comédie romantique avec deux personnages qui regardent les choses de deux points de vue différents, qui se sentent attirés l’un par l’autre, et qui s’amusent en cours de route. » Par cette profession de foi, Andrew W. Marlowe, créateur, scénariste et producteur de Castle, place la série dans la lignée des grands classiques des années 1970-1980. La présence de Stephen J. Cannell dans le premier épisode témoigne de ce désir de rendre hommage à l’époque à laquelle Marlowe regardait lui-même la télévision. Cannell, hier producteur-scénariste créateur de nombreux hits au cours des années 1970-1980 (Les Têtes brûlées, Agence Tous Risques, Riptide, Le juge et le pilote, 21 Jump Street, Un flic dans la mafia – voir ASS 35 et notre Hors-série 3 consacré à Agence Tous Risques), aujourd’hui écrivain, a créé le personnage de Shane Scully, detective du LAPD héros de neuf romans. Dans l’épisode pilote de Castle, il partage la table d’une partie de poker avec le héros de la série, l’écrivain Richard Castle, et son confrère écrivain (vrai, lui aussi) James Patterson, auteur d’une série de romans mettant en scène Alex Cross (interprété au cinéma par Morgan Freeman) et d’une autre série autour du Women’s Murder Club. Deux écrivains authentiques, un écrivain fictif : Marlowe place d’emblée son personnage dans un environnement qui brouille les cartes et affirme son admiration pour les auteurs de séries romanesques, dont le travail se rapproche des créateurs de séries télévisées.

Richard Castle est donc un écrivain devenu riche grâce au succès de ses œuvres. Vivant dans un luxueux appartement à Soho (New York) en compagnie de sa mère Martha, une actrice sur le retour, et de sa fille Alexis, une adolescente précoce, il a été marié deux fois – et divorcé deux fois. Sa première épouse est une actrice, essentiellement de télévision, la seconde est son éditrice. Séducteur, il multiplie les conquêtes, ce qui s’accorde très bien avec son syndrome de Peter Pan – l’incapacité à agir en adulte et à rompre avec l’insouciance adolescente. Il a de qui tenir, en vérité : sa mère se signale par un comportement immature. Quant à son père, il ne l’a jamais connu et a été élevé par une nounou qui se gavait de séries télé pendant que lui-même passait des heures à la Bibliothèque de New York. Devenu un lecteur compulsif, il a connu le succès littéraire avec la série des enquêtes de Derrick Storm, auquel il a consacré neuf romans avant de décider de le faire disparaître, lassé de sa fréquentation. Il a alors – nous entrons là dans le temps de la série – décidé de créer un nouveau personnage récurrent, la detective Nikki Heat (Hard en VF), inspirée de la véritable detective Kate Beckett, avec laquelle il collabore pour la première fois dans l’épisode pilote de la série. Et là, la fiction rencontre de nouveau le monde réel : comme l’ont fait avant eux les producteurs de Twin Peaks ou Lost, ceux de Castle ont décidé de promouvoir la série en publiant réellement le livre de Richard Castle intitulé Heat Wave, premier mettant en scène la detective Nikki Heat : résultat, sorti fin septembre 2009, le livre a gravi en quelques semaines les échelons des classements et s’est retrouvé en sixième position ! Complexité délicieuse : signé Richard Castle – un faux auteur, donc -, il met en scène un auteur de fiction collaborant avec la police, baptisé Jameson Rook. Rook devient ainsi l’équivalent littéraire du Castle de la télévision, qui côtoie lui-même les vrais auteurs Cannell, Patterson et même Michael Connelly dans la série. De quoi ravir les amateurs de lecture et de télévision, un mélange qui renvoie évidemment, de nouveau, à Stephen J. Cannell ! Petite précision : le deuxième roman de « Richard Castle » est prévu en librairie pour l’automne 2010, la série ayant été reconduite pour une troisième saison qui débute le 20 septembre.

 

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Peter Pan et des cadavres

 

Le maître-mot de Castle est la légèreté. Par son personnage principal, d’abord : Castle est un grand enfant qui refuse de se prendre au sérieux et de prendre la vie elle-même au sérieux. Ses rapports avec sa mère et sa fille sont symptomatiques de cette « pathologie ». Car s’il joue un peu le rôle d’adulte responsable auprès de sa propre mère, qui vit dans un monde imaginaire dont la scène de Broadway est le cœur, il apparaît bien moins mûr que sa propre fille Alexis : dans un épisode, celle-ci se punit elle-même pour une faute qu’elle a commise – elle a sauté par-dessus le tourniquet du métro ! – après avoir confessé son crime à papa, bien moins scandalisé qu’elle-même. Elève studieuse et enfant modèle, Alexis rechigne à suivre sa mère (la première ex-épouse de Richard) lorsque celle-ci ment au Principal de son lycée pour l’emmener faire les boutiques. Autant dire qu’en fait de référents adultes la jeune fille est hélas tristement pourvue. Pourtant, entre sa grand-mère « un peu folle » et son père grand enfant, l’adolescente paraît parfaitement équilibrée. On touche là au cœur de la série : les personnages. Marlowe en effet a voulu que le foyer de son héros soit une sorte de refuge, un havre d’amour et de compréhension : même si tout cela est exprimé de manière quelque peu extravagante parfois. Il n’empêche : dès la première saison, Kate Beckett, la detective du NYPD, y trouve sa place, comme elle la trouve autour de la table de poker où Castle rencontre ses amis écrivains et les huiles de la ville – dont le Maire, un juge et le propre chef de Beckett.

 

A suivre dans ASS 36

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