publié en janvier 2006 (ASS 23)
par Thierry Le Peut

 

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On l’indiquait le trimestre dernier dans un coin, Foxlife est une bonne surprise parmi les nouvelles chaînes du satellite puisqu’elle permet de voir ou revoir des séries négligées par les autres chaînes. On songe à La voix du silence avec Marlee Matlin et Mark Harmon mais aussi à Mr & Mrs Smith et Le Client, offerts en tir groupé le mardi soir, et, pour ce qui va nous intéresser ici, China Beach. Cette dernière est la réponse de ABC, en 1988, à la série de guerre programmée depuis un an par CBS, L’Enfer du devoir. Créée comme la série de CBS par deux hommes, John Sacret Young et William Broyles, Jr, China Beach se distingue cependant par une distribution essentiellement féminine et aborde le conflit viêtnamien qui divisa et déchira pour longtemps les Etats-Unis du point de vue des femmes ayant vécu les événements aux côtés des soldats envoyés dans le sud-est asiatique. Les hommes ne sont pas absents de la série, bien sûr, mais c’est à travers le regard des femmes qui les côtoient, les soignent, les écoutent que la narration choisit de présenter le drame de la guerre. Nombre de signatures apposées au générique, notamment celles de John Wells et Lydia Woodward, se retrouveront quelques années plus tard à celui d’Urgences. Riche de quatre saisons, China Beach fut saluée par la critique pour son authenticité et la qualité de son écriture comme de sa mise en scène.

Se déroulant plus volontiers dans un camp de base, et souvent dans son service médical, que sur les champs de bataille, la série ne dissimule par les horreurs de la guerre et ne cherche pas à cacher le sang qui recouvre les combattants ramenés par hélicoptère de missions parfois absurdes, pas plus qu’elle ne fait l’impasse sur les questions humaines, sociales et politiques, que souleva et soulève encore le conflit : la « perte de l’innocence » de l’Amérique dans cette guerre, selon une expression utilisée en titre de son livre par le journaliste Neil Sheehan et constamment reprise depuis, en fait un angle d’approche privilégié pour observer les motivations et les contradictions d’une nation assujettie à l’époque aux peurs de la guerre froide, par le biais des destinées individuelles qui se jouent, et souvent s’interrompent brutalement, dans le sang versé sur une terre lointaine et hostile, pour des raisons incomprises parce qu’indéfendables. Les figures « candides », traditionnelles dans ce genre de programme où elles ont pour fonction d’accompagner le spectateur dans sa découverte du théâtre d’opérations (Carter joue ce rôle au début d’Urgences, puis mûrit au fil des saisons, à mesure que le public lui-même devient familier des lieux et des codes de la fiction), sont ici Sam Beckett (que joue Michael Boatman) et la toute jeune Cherryl White (incarnée par Nan Woods), tandis qu’un autre personnage auquel le public peut s’identifier immédiatement est l’infirmière Colleen McMurphy, plus aguerrie mais tout aussi fragilisée par ce qu’elle a déjà vu et la connaissance du « bourbier » viêtnamien. C’est en foulant pour la première fois avec les plus candides de ces personnages que l’on fait progressivement connaissance avec les autres protagonistes, avec le cadre dans lequel ils évoluent et la réalité qui est la leur.

China Beach se déroule en grande partie pendant les « pauses » que connaissent les combats, dans ces moments où les soldats fatigués et blessés reviennent au camp de base pour y retrouver quelques forces avant une nouvelle mission. Ce sont les moments où s’expriment la fragilité ou, au contraire, le refus de laisser paraître les blessures intérieures ; les moments du doute aussi bien que des distractions, indispensables pour tenir le coup. Si le drame prévaut dans la série, la comédie se fraie parfois un chemin dans la jungle asiatique pour s’immiscer dans la vie de ces femmes et des hommes, souvent très jeunes, arrivés pleins de naïveté et d’innocence et confrontés à l’absurdité de la guerre comme de la vie entière, soumise aux lois arbitraires des conflits armés. Intrigues amoureuses, souvenirs partagés, plaisanteries potaches, parties de cartes ou soirées dansantes permettent d’exorciser le démon des combats et de partager des moments de vie alors même que la mort rôde partout, pouvant survenir au sein du camp aussi bien que sur le champ de bataille. L’un des personnages les plus controversés de la série est celui de K.C. qu’incarne Marg Helgenberger, la future acolyte de William Petersen dans Les Experts : elle n’est ni infirmière ni « officielle », son rôle est de vendre aux hommes la détente et l’oubli dont ils ont besoin, en leur ouvrant ses bras, en leur abandonnant son corps ou simplement en les écoutant. Peut-être faut-il voir un clin d’œil dans le fait que son personnage des Experts fut stripteaseuse avant d’intégrer la police scientifique. Toujours est-il que la comédienne aborde ici un rôle hautement dramatique qui la fit à l’époque remarquer, bien loin par exemple de sa prestation conventionnelle dans Les Tommyknockers.

Comme plus tard Urgences, China Beach explore, en même temps que la psyché de ses personnages, des pistes narratives innovantes, susceptibles de donner plus d’impact à ses scénarii. Ainsi « Les règles de la guerre » ou « Souvenirs » s’organisent-ils autour de l’alternance de témoignages réels ou fictifs et de scènes filmées, selon les principes qui seront repris par Band of Brothers et Once & Again. La série offre de la sorte à ses personnages l’opportunité de partager leurs « mémoires de guerre » directement avec le spectateur tandis que la présence de véritables infirmières de China Beach apportent leur crédit à l’authenticité du programme, leurs récits étant illustrés par des extraits de la série. La dernière saison (la quatrième) renouvelle la construction narrative de l’ensemble des épisodes en mêlant des séquences se déroulant durant le conflit à d’autres transportant les personnages quelques années plus tard, et jusqu’en 1990. Ce n’est plus seulement l’époque du conflit qui se trouve mis en fiction, interrogé, mais la façon dont l’Amérique a accueilli ses vétérans et « traité » la guerre du Viêtnam, à mille lieues de la mythologie héroïque à laquelle avait donné lieu la Seconde Guerre mondiale. De l’Amérique sauveuse du monde à une nation déchirée et doutant d’elle-même, incapable pendant longtemps de surmonter sa blessure, China Beach est plus qu’une fiction, elle est un témoignage sur une guerre qui, dans les années 80 plus que jamais, aura tourmenté les Américains, se glissant d’une manière ou d’une autre dans beaucoup de fictions de l’époque. Même la Guerre du Golfe, l’invasion de l’Irak ou l’attentat du 11 septembre n’ont pas exercé une telle mainmise sur la fiction de leur époque.

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