par François et Max Armanet

 Ramsay, 1988, 210 p., 250 F

 

cinekung fu

Cet ouvrage de François et Max Armanet, alors journalistes à Libération, pratiquants du kung fu wushu et organisateurs des premiers festivals des films kung fu en 1983 et 1984, est une plongée passionnante dans l’origine et l’Histoire de la production hong kongaise des années 50 à 80. En nous rappelant ce qu’est le wushu en Chine et en remontant jusqu’aux années 20 pour expliquer les origines de ce qui allait devenir l’un des cinémas les plus populaires et les plus efficaces d’Asie, appelé à influencer profondément et durablement l’Occident et spécialement les Etats-Unis, les auteurs nous rendent accessible la philosophie du kung fu et nous permettent de distinguer la nature de l’art martial et la déclinaison aseptisée qu’en offrit la série Kung Fu durant les années 70. Ciné Kung Fu est ainsi un travail qui peut séduire les amoureux de cinéma autant que les connaisseurs de télévision, qui ont assisté aux premiers pas américains de Bruce Lee dans Le frelon vert, avant sa consécration hong kongaise, puis palpité devant la philosophie pacifique mais énergique de Kwai Chang Caine dans Kung Fu, avant d’assister à l’explosion du « kung fuisme » au cinéma et à la télévision.

L’étude explore le cinéma kung fu en quatre périodes : la première, « Du wushu au ciné kung fu », fait les mises au point nécessaires pour appréhender la particularité et la nature de ce cinéma, ancré dans la scission Hong Kong / Chine populaire et dans le statut très spécifique de la colonie britannique, aujourd’hui revenue à la Chine et vivier intense (et intensif) de la production locale fortement occidentalisée, alors même que la Chine communiste interdisait la représentation de l’antique culture martiale chinoise ; viennent ensuite trois périodes découpées chronologiquement qui, de 1965 à 1985, passent en revue les grands noms de ce cinéma et ses différentes orientations, sur fond d’Histoire de la colonie et de rapports complexes avec la Chine continentale et le reste de l’Asie, notamment le Japon. Les Shaw Brothers, Raymond Chow, King Hu, Chang Cheh, Bruce Lee, Jacky Chan, Samo Hung sont des noms qui trouvent peu à peu leur place dans cette Histoire et dans celle du cinéma mondial, à mesure que se tournent les pages abondamment illustrées de l’exploration des frères Armanet. Mais on mesure aussi la place réelle et historique du wu xia pian (le film de cape et d’épée hong kongais) dans la production asiatique, à l’heure où le terme est désormais connu et constamment employé par les magazines de cinéma, et où les réalisateurs John Woo, Tzui Hark, Ang Lee ont quitté les rivages du sud-est asiatique pour partir à la conquête du Nouveau Monde et, partant, abreuver le cinéma mondial de titres connus, au contraire du vivier originel dont ils sont issus.

Si l’aventure Bruce Lee est souvent connue des amateurs, le reste de la production locale l’est moins, et avec elle les symboles et références innombrables qui donnent accès à ces films certes aujourd’hui édités en dvd, pour les plus célèbres d’entre eux, mais encore méconnus du grand public, alors que leur influence sur les Quarantino et autres auteurs de blockbusters musclés et de films martiaux made in USA est, elle, parfaitement visible. L’ouvrage érudit des Armanet non seulement vous donnera envie de voir ce qui est disponible en dvd mais sans doute aussi de découvrir tout le reste. Il vous faudra alors appliquer le système D et guetter sur les chaînes cinéma du câble et du satellite des diffusions rares, comme La rage du Tigre de Chang Cheh, programmée en février dernier par CinéCinéma Auteur.

Autre avantage de l’ouvrage : replacer dans leur véritable contexte des figures culturelles aujourd’hui patentes dans la production américaine, comme l’héritage des « dames d’épée » qui constituèrent l’une des expressions du cinéma kung fu bien avant  que l’Amérique et le monde ne vibrent aux prouesses d’une Buffy et des Anges de Charlie nouvelle mouture. Vous verrez aussi émerger le genre kung fu comedy qui fit de Jacky Chan une star, héritière – parmi combien d’autres ! – de Bruce Lee, et naître le renouveau de la Chine continentale à travers un certain Li Lianje plus connu maintenant sous le nom de Jet Lee, ou Jet Li. Et puisqu’il est question dans ce numéro (pages 62-63) du « syndrome du héros infirme », il pourra être intéressant aussi de revisiter avec les frères Armanet les figures de Zatoichi et du Sabreur Manchot, les héros aveugle et manchot du Japon et de la Chine, dans lesquels on peut retrouver un peu du Zorro américain. Rappelons que l’affrontement des deux personnages est désormais disponible dans la collection Zatoichi en dvd.

Ajoutons que cette exploration est illustrée d’images couleurs et noir et blanc très nombreuses, souvent en pleine page, ce qui rend le voyage au cœur de ce cinéma d’autant plus riche et captivant.

 

Kung Fu et télévision : Si l’ouvrage s’intéresse au cinéma, il constitue aussi une source d’informations inestimable pour l’amateur de séries télévisées, qui y croise les figures majeures du kung fu américanisé. Les Etats-Unis, et ensuite la France, ont peut-être découvert Sam o Hung à travers son rôle de flic bon vivant et facétieux dans Le Flic de Shanghai ; il est plus qu’utile de replacer le bonhomme dans le cinéma de Hong Kong, où il occupe une place importante auprès de Jacky Chan et même de Bruce Lee, sorte de gros matou agile et adepte de l’auto-dérision qui donna à la kung fu comedy quelques-unes de ses meilleures illustrations. Samo Hung n’est qu’un exemple : les auteurs évoquent bien sûr David Carradine, qui fut choisi par la Warner de préférence à Bruce Lee pour incarner aux yeux du public américain l’image du « jaune » pacifique et expert en arts martiaux, popularisant les moines Shaolin auxquels, depuis, se sont intéressés films, livres et documentaires. L’occasion de rappeler la déception de Bruce Lee au terme d’une aventure américaine qui se limita finalement à sa prestation dans Le frelon vert, aujourd’hui mineure, et à l’Opération Dragon de Robert Clouse qui aurait sans doute marqué la conquête du marché américain si la mort de l’acteur fétiche n’avait interrompu brutalement sa carrière fulgurante.

Chuck Norris, adversaire lourdaud de Lee dans La Fureur du Dragon, dont le climax est le mémorable combat du Colisée, est une autre figure marquante de l’art martial aux Etats-Unis, popularisée par des films à faire passer Rambo pour un patriote falot et par la série Walker Texas Ranger qui lui a permis une décennie durant de faire la démonstration de sa technique et de se constituer une confortable retraite.

Si le livre est trop ancien pour avoir connu la généralisation du « héros kung fu » dans des programmes tels que Le Rebelle et Vanishing Son, sa lecture permet néanmoins de donner aussi à ces productions leur place dans la veine héritée du Kung Fu original, et de mesurer la pénétration du genre dans la production américaine.

Thierry Le Peut

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