publié en mars 2004 (ASS 16)

par Thierry Le Peut

 

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Une sacrée bonne idée à mettre au crédit de Canal Jimmy : diffuser, pour la première fois sur la même chaîne et à la suite, les deux sagas phares des années 80. En première ligne : Dallas, le champion toutes catégories, initiateur du succès mondial du soap du soir au début de la décennie, saga texane dominée par le « machiavélique » J.R. et affichant 357 épisodes au compteur. Face à lui : Dynasty, la réponse bourgeoise à la rude saga du terroir texan, 218 épisodes seulement au compteur mais quel panache ! quelle classe ! quelle audace ! Ennemies dans les sondages durant leur première diffusion, les deux séries s’enchaînent aujourd’hui avec grâce, non sans un regret toutefois : tant qu’à les réunir, il eût été proprement génial de faire se succéder les épisodes qui s’affrontèrent réellement à l’époque de leurs premières armes, de manière à faire mieux voir l’évolution combinée de l’une et de l’autre. On pouvait ainsi mesurer combien l’excursion moldavienne et aventureuse de Dynasty, qui lui valut la première place dans les sondages, influença la « nouvelle équipe » placée à la barre de Dallas durant la saison du « cauchemar de Pam ». Entre autres choses.

Mais on aurait tort de faire la fine bouche quand pour la première fois ces deux géants de l’audience sont programmés sans coupes et dans leur intégralité, alors que Dynasty avait été remplacée sur TF1, au bout de trente épisodes, par Médecin à Honolulu !

Conçue à l’origine comme une série limitée, dans l’esprit de ses concepteurs et pas seulement sous la plume caustique d’un critique, Dallas donna ses lettres d’or à un genre jusque là cantonné aux grilles de l’après-midi et dans une enveloppe budgétaire sans commune mesure avec les mastodontes de la soirée. Certes, la saga familiale était déjà bien esquissée avec l’aspect feuilletonnant de La Petite maison dans la prairie ou Huit ça suffit mais personne n’imaginait alors que les recettes du soap, à base de luttes pour le pouvoir et de passions exacerbées, fonctionneraient si bien dans le format hebdomadaire. Vingt-cinq ans plus tard, Dallas a fait naître un nouveau genre, ô combien lucratif, et exercé une influence durable sur l’ensemble de la fiction télévisée, loin de se limiter aux seules frontières du soap. Quant à Dynasty, cette saga fortunée qui entendait en mettre plein la vue aux adorateurs de ces bouseux du Texas constitua la première incursion d’Aaron Spelling (le même que Hooker) dans un univers qui allait ensuite lui porter chance avec les Beverly Hills et autres Melrose Place. Mais c’est surtout son second degré, l’influence du cinéma de « l’âge d’or », celui des Garbo et des Swanson, et son audace scénaristique qui en font encore un fleuron de la fiction télé, complètement ringard pour les uns, génial pour les autres.

Dans Dynasty bien plus dans Dallas, la démesure est reine, jusque dans l’actrice qui deviendra dès la deuxième saison l’égérie de la série, son plus flamboyant épiphénomène, Joan Collins herself. Sacrée mauvaise actrice par Charlton Heston – qui portera sur ses épaules les deux saisons d’une série dérivée, Dynasty II : The Colbys -, Collins avait goûté au septième art à l’époque des « grands » et ne tarda pas, comme Larry Hagman sur le plateau texan, à dicter sa loi dans le petit monde du feuilleton. A en croire du moins la presse people qui s’intéressait plus aux aleas de la production d’une grande saga qu’au devenir des personnages. Mais on aurait tort, grand tort, de réduire Dynasty au nom de Joan Collins : car le feuilleton osa ce que Dallas n’avait fait qu’esquisser le temps d’un épisode, en mettant l’homosexualité en prime time. Elle ouvrit ses portes, aussi, à la minorité noire, ce que les rudes cow-boys du Sud ne firent jamais. Mais surtout elle joua sans complexes des ficelles du genre, usant de rebondissements osés et combinant le glamour à ses autres composantes pour donner forme à une sorte d’hybride de Judith Krantz et du soap télé, un produit original où des stars du grand écran vinrent bientôt promener leurs visages plus ou moins oubliés, de Helmut Berger à Rock Hudson, Ali McGraw et George Hamilton.

 

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Ironiquement, Dynasty donnait l’un des premiers rôles à celle qui aurait dû, à l’origine, être le fer de lance de Dallas : Linda Evans, l’égérie cette fois de John Derek, qui avait débuté dans le western La Grande vallée auprès de Barbara Stanwyck, laquelle Stanwyck deviendrait la partenaire de Charlton Heston dans Dynasty II, côtoyant pour quelques épisodes son ancienne protégée. Les points communs sont d’ailleurs plus nombreux entre les deux sagas, bien qu’elles fussent – ou parce qu’elles furent – ennemies devant l’Audimat. Plusieurs scénaristes feront ainsi le va et vient de l’une à l’autre, comme Camille Marchetta et surtout David Paulsen, principal artisan de la dernière saison de Dynasty après avoir oeuvré de longues années sur Dallas.

Il faudrait un livre entier, bien sûr, pour écrire tout ce qu’il y aurait à dire de ces deux feuilletons. Nous y viendrons un jour dans ces pages mais on insistera pour l’instant sur l’aspect qui les différencie peut-être le mieux : un certain sens du « réalisme émotionnel » pour Dallas, opposé au « tout événementiel » dans Dynasty. Car en dépit des invraisemblances qui jalonnent inévitablement le parcours de tout personnage de soap Dallas s’est construite sur des personnages qui avaient tous, ou presque, une personnalité à défendre, et un destin à assumer. En deçà des péripéties qui les emportent, les figures fortes du feuilleton portent une émotion dans laquelle il est facile de se reconnaître. A côté de la démesure des Carrington et des Colby, la fortune des Ewing paraît presque accessible, en tout cas familière : ils habitent un « petit » ranch et travaillent dans des bureaux plutôt modestes, sans faire un usage très poussé de signes extérieurs de richesse plus exubérants, comme les jets privés et les voitures de grand luxe. Ce sont avant tout leurs intrigues qui captivent, et de leur faiblesse au fil des ans naîtra l’ennui, lui aussi inévitable. Dynasty fonctionne d’emblée sur un postulat différent : de l’aveu même de ses producteurs, il s’agit d’en mettre plein la vue, de faire passer les Ewing pour des ploucs en leur opposant la fortune extravagante et surtout bien plus ostentatoire des Carrington, fortune acquise pourtant dans la même branche, le pétrole. Dans la saga sise à Denver, au coeur des Montagnes Rocheuses – l’altitude, déjà, nous éloigne du monde des simples mortels -, il y a aussi des émotions et la passion prend diverses formes, mais c’est d’abord à un ballet d’événements nombreux et spectaculaires que nous sommes conviés.

De fait, les personnages de Dynasty auront parfois quelque mal à se trouver et certains, introduits comme « méchants », hésiteront à l’être vraiment ou peineront à le rester, effectuant une sorte de valse-hésitation entre des tendances contradictoires de leur caractère, à l’image d’Adam, fils déraciné en quête de père et de reconnaissance, tour à tour ignoble et touchant, ou de Sammy Jo, qui après avoir épuisé ses ressources d’égoïsme et de méchanceté sera promue « gentille ». Même Krystle, pourtant le personnage-clé du début de la série, peine au fil des ans à se tailler un caractère défini, oscillant entre la femme à poigne et la bobonne à son milliardaire de mari. Sur le plan des intrigues, les scénaristes cultivent volontiers la surenchère et ce sont encore ceux de Dynasty qui iront le plus loin dans le surréalisme des fins de saison, laissant tout le monde sur le carreau lors du mariage d’Amanda avec un prince moldave ou... faisant enlever l’un des personnages par une soucoupe volante au terme de deux saisons de Dynasty II ! Certes, on pourra leur opposer la scène de la douche de Dallas, ou la résurrection elle aussi « surréaliste » de Bobby, mais la comparaison reste en défaveur de la saga texane. Tout cela, bien sûr, eut un prix : car à force de surenchérir au-delà même du « vraisemblable » déjà étendu du soap, les deux feuilletons finiront par tuer ce qu’ils avaient eux-mêmes remis au goût du jour, détournant une partie du public de ces rebondissements à tiroirs, dont l’issue rencontre souvent le vieil adage, celui qui traite d’un éléphant accouchant d’une souris (ou celui de la montagne et du tas de sable). Ils n’en reviendront pas moins à la mode, affectant profondément l’écriture des séries traditionnelles et plus seulement du soap, mais auront à l’époque contribué à la désaffection dont moururent tous les grands soaps du soir.

Cette triste fin mettra du baume au coeur des détracteurs de ce style télévisuel mais les amateurs, eux, retiendront ce que Dallas et Dynasty ont apporté au petit monde des séries, qui après elles ne fut plus tout à fait le même. Et l’on ne parle pas ici de la « petite soeur » de la saga texane, en fait première née mais mise au placard au profit des Ewing de Dallas : Côte Ouest en effet sut s’inscrire dans la veine du soap du soir tout en ne renonçant pas à une ligne dramatique plus exigeante que ses consoeurs, alignant 347 épisodes, donc presque autant que Dallas, en n’oubliant pas de s’intéresser d’abord à ses personnages.

Quoi qu’il en soit des succès et des écarts de nos deux soaps de luxe, ils laissent au paysage télévisuel une galerie de personnages et de scènes marquants. Autant l’univers des Ewing aura mis en avant la force virile, à la fois dans le rapport à la terre, au monde et aux affaires, autant celui des Carrington aura permis l’affirmation de personnages féminins capables d’en imposer à ces messieurs, utilisant en retour le masculin comme objet : si donc Dallas aime à mettre en scène des bagarres bien viriles et à ridiculiser son personnage fort en le jetant dans la piscine de Southfork, Dynasty s’emploie, elle, à engager ces dames dans des pugilats réjouissants dont Krystle et Alexis, la nouvelle et l’ancienne femme du pilier de la saga, Blake Carrington, donnent l’exemple dès la deuxième saison. D’autres leur emboîteront le pas, en passant – la gifle et la contre-gifle qu’échangent Claudia Blaisdel et Sammy Jo dans la quatrième saison – ou carrément en y prenant un plaisir communicatif – Krystle et Alexis de nouveau, dans le bassin des Carrington, puis Sammy Jo et Amanda dans celle de l’hôtel La Mirage, ou d’autres combats encore, dans la boue en particulier. Dallas y goûte à l’occasion, sous la forme d’une gifle et d’un plongeon qui opposent un instant la jeune Jamie Ewing et la très classieuse Marilee Stone, mais ne cessera jamais de préférer les affrontements entre hommes, au besoin à dos de cheval et en renouant avec les poncifs du western.

L’esthétique de Dynasty étant plus citadine que celle de Dallas et son ton plus glamour, son écriture privilégiant de surcroît les ficelles héritées du serial – jusqu’aux passages secrets et aux complots à base de masques et de jeux de rôles -, on a rapidement attribué au show le qualificatif de camp qui, en anglais, caractérise un mélange de mauvais goût extravagant et d’audace iconoclaste. Le modèle en la matière est le Batman de 1966 et l’esthétique camp est étroitement liée à une certaine vision du microcosme gay, forcément intéressé par l’évolution – pourtant timide – du personnage de Steven Carrington, le fils homo du viril Blake. Mais plus largement cette esthétique contribue à faire de Dynasty ce que Dallas n’est pas : un méta-soap, c’est-à-dire un programme qui joue à la fois de l’identification propre au drame et de la nécessaire mise à distance qui permet de savourer les invraisemblances et l’excès sans en rougir. En un mot, Dynasty est vraiment « trop », dans son visuel comme dans ses intrigues, ce que Dallas évitera soigneusement durant ses quatorze années de carrière.

Ce sont là quelques pistes que l’on serait bien avisé de suivre si l’on se lançait un jour dans une étude plus approfondie des soops de luxe version Eighties, mais qui ne sont nullement exclusives. L’usage de la musique, des décors, des costumes contribuent à multiplier les différences signifiantes entre les deux programmes, autant que leur rapport à la culture, celle qui s’expose sur les murs de leurs familles respectives et celle dont ils constituent eux-mêmes des illustrations. Là s’opposent aussi deux inspirations divergentes, même si elles se rencontrent sur d’autres points, celles de deux producteurs qui non seulement ne puisent pas aux mêmes sources mais qui s’adressent également à deux publics différents : Leonard Katzman et Aaron Spelling. L’un s’est formé à l’école des Mystères de l’Ouest et d’Hawaii Police d’Etat, l’autre à celle de L’Ile fantastique et de Matt Houston. Il n’y a pas à dire : ce n’est pas le même monde.

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