Un article de Thierry LE PEUT

paru dans Arrêt sur Séries n°30 (janvier 2008, aujourd’hui épuisé)

 

Profondément retouché par Patrick McGoohan qui deviendrait une star internationale grâce à la série, le personnage de John Drake reste l’une des déclinaisons les plus marquantes de l’agent secret à la télévision. Certains y voient une touche de réalisme à la John Le Carré, d’autres un démarquage très net de la version « romantique » incarnée par James Bond. Mais, au-deà des références, John Drake demeure un héros capable de surmonter l’injure du temps, une forme de redresseur de torts engagé dans les méandres de la géo-politique internationale, une figure morale au sein d’un monde fait de compromis.

  C’est cette figure que nous vous convions à redécouvrir à travers la première saison de la série. John Drake y faisait ses premières armes dans un format qu’il abandonnerait par la suite, celui de la demi-heure. Mais tout commence, comme nous l’allons voir, avec un immigré ukrainien, à la porte du siècle dernier…

 

0 - mc goohan big 

 

L’histoire de Destination Danger est indissociable de celle d’un certain Louis Winogradsky, né le 25 décembre 1906 à Tokmak, en Ukraine. Fuyant les pogroms, Isaac et Olga Winogradsky, Juifs, émigrèrent en Angleterre en 1912. Tandis qu’Isaac dirigeait un petit cinéma, ses enfants Louis, Leslie et Bernard intégraient l’école de Rochelle Street. Mais en 1926 la vie de Louis prenait un tournant décisif : il remportait un concours de Charleston à l’Albert Hall. Devenu Champion du Monde de Charleston, il faisait son entrée dans le show business en changeant son nom : Louis Winogradsky disparaissait au profit de Lew Grade. Avec son frère Leslie, qui prenait le même patronyme, et avec Joe Collins, le père de Joan et Jackie Collins, il dirigea dès 1933 une agence artistique qui allait représenter des acteurs tels que Ralph Richardson et Laurence Olivier. Pendant ce temps, l’autre frère de Lew, Bernard (devenu, lui, Bernard Delfont), faisait son propre chemin dans le show business où il prendrait un jour la direction de la société musicale EMI.1

Bien sûr, c’est ce que fit ensuite Lew Grade qui nous intéresse ici. Selon son neveu Michael Grade2, « quand il était danseur de vaudeville, avant la guerre, il travailla beaucoup sur le continent et construisit un réseau de contacts, puis il commença à travailler sur des numéros qu’il jugeait susceptibles de bien marcher en Angleterre. Alors il devint agent, représentant les numéros qu’il avait vus sur le continent. En plus, il avait toujours aimé voyager, il avait une curiosité infatigable pour la façon dont le monde marchait et les endroits où se trouvaient les affaires intéressantes. Il pensait tout simplement que le monde était plus grand que Shaftesbury Avenue et Leicester Square, qui étaient les lieux où étaient concentrés les agents, et que c’est en voyageant qu’on faisait des affaires. En tant qu’agent il fut l’un des premiers à se rendre en Amérique, où il représenta Bob Hope, son premier grand coup. Là il se fit des contacts et ses affaires explosèrent. C’est en voyageant en Amérique à cette époque qu’il vit la télévision commerciale et se dit : ‘C’est ça, l’avenir.’ C’était un visionnaire. » 3 Ce visionnaire, qui aimait à dire qu’il savait ce que le public voulait parce qu’il en faisait lui-même partie, créa donc la première télévision privée du Royaume-Uni, entièrement financée par la publicité : alors que le credo de la BBC était d’informer et d’instruire, celui d’ATV – Associated Television -, la compagnie de Grade, et d’ITV son réseau de diffusion serait de divertir. Dans ce but, Grade programma des soap operas, des émissions de jeux et de variétés, des comédies et des séries américaines, toutes choses que dédaignait la BBC. 4

 

109 - drake

 

Mais il ne suffisait pas à ce visionnaire de modifier radicalement le paysage télévisuel britannique. D’entrée, Lew Grade comprit que pour devenir lui-même un acteur important du jeu de la télévision commerciale il devait produire ses propres programmes non seulement pour le marché britannique mais également pour l’exportation : « Seul un fou produit des films de télévision pour le seul marché britannique », disait-il. « Sans la garantie d’un débouché américain, il y perdra sa chemise. » 5 C’est sur une impulsion que Grade décide de produire, en 1955, avec une productrice américaine, Hannah Weinstein, une série fondée sur les exploits de Robin des Bois. Un pari fou, sans doute : sur les £500.000 de capital de la toute neuve ITC, International Television Company, créée pour distribuer ses séries dans le monde entier, Grade en prélève 390.000 et confie le rôle principal à un acteur américain, Richard Greene, star populaire durant les années 1930 mais dont la carrière est alors sur le déclin. Mais les actionnaires d’ITC acceptent de soutenir ce pari, et grand bien leur en prend : car The Adventures of Robin Hood, diffusée aux Etats-Unis sur CBS à partir de septembre 1955, est un énorme succès qui durera jusqu’en 1959, totalisant 143 épisodes. Greene deviendra une star, ouvrant la voie à la reconversion des acteurs de cinéma à la télévision et amassant une confortable fortune. Quant à Grade, il réalise un coup de maître qui fait de lui, au milieu des années 1950, un homme avec lequel la télévision doit désormais compter.

 

Mais un coup de maître, s’il permet de se faire connaître, ne suffit pas pour durer. Au cours des années suivantes, ITC produit plusieurs séries « historiques » dont aucune, hélas, ne renouvelle la percée de Robin Hood aux Etats-Unis : The Adventures of Sir Lancelot, avec William Russell, ne dure qu’une saison (1956-1957), de même que The Buccaneers avec Robert Shaw (1956-1957 également) et The Adventures of William Tell avec Conrad Phillips (1958-1959). D’autres titres marquent les premières années d’ITC, tout aussi évocateurs mais également limités dans le temps : The Scarlet Pimpernel (Le Mouron Rouge) – 18 épisodes seulement en 1955 -, The Count of Monte Cristo (39 épisodes en 1956), Sword of Freedom (39 épisodes, 1957) ou The New Adventures of Charlie Chan (39 épisodes, 1957). ITC produit également Fury aux Etats-Unis, avec Peter Graves, une série familiale dont un étalon est la vedette durant 116 épisodes, de 1955 à 1960, ainsi que Hawkeye and the Last of the Mohicans, avec John Hart et Lon Chaney Jr (39 épisodes, 1957). Tous ces programmes ont une durée d’une demi-heure, format en vogue à l’époque, et attestent l’ancrage historique des productions britanniques d’alors. Certains, toutefois, essaient d’investir le domaine plus contemporain de la série policière (The New Adventures of Charlie Chan, avec J. Carrol Naish) et de l’espionnage (OSS, 26 épisodes, 1957, dont l’un des producteurs, William Eliscu, avait réellement travaillé au sein de l’OSS), mais sans grand succès.

 

Ralph Smart entre en scène

 

Arrive l’année 1958. Ralph Smart, qui a produit, écrit et réalisé des épisodes de The Adventures of Robin Hood, The Adventures of Sir Lancelot, William Tell et The Buccaneers depuis 1956, conçoit pour ITC une série d’action susceptible de rivaliser avec ce que font les Américains à l’époque, tout en gardant un côté british inimitable : il s’agit de The Invisible Man, libre adaptation du roman de H. G. Wells où un scientifique, Peter Brady, devenu invisible à la suite d’un incident de laboratoire, décide de mettre ce « don » au service de son gouvernement en déjouant les complots et traquant les espions venus du froid. The Invisible Man ne sera pas un succès phénoménal (26 épisodes en 1958-1959) mais représente aujourd’hui le trait d’union entre deux époques d’ITC, celle des séries historiques illustrant le swashbuckling hero à la Errol Flynn, chevalier, gentilhomme ou pirate, et celle des programmes ancrés dans la modernité. Ralph Smart y fait équipe avec les artisans du futur succès de Destination Danger : Aida Young, production supervisor sur William Tell et qui ira ensuite exercer ses talents au sein de la Hammer, Ian Stuart Black, romancier et scénariste qui oeuvrera notamment sur Dr Who et The Champions, David Tomblin, assistant réalisateur qui fondera avec Patrick McGoohan la société Everyman Films pour produire Le Prisonnier, et un jeune scénariste prometteur dont le pseudonyme, Tony O’Grady, cache en fait Brian Clemens, future cheville ouvrière de Chapeau Melon et Bottes de cuir et des Professionnels.

 

1202

 

C’est vers Ralph Smart que se tourne Lew Grade pour concevoir la série qui renouvellera le succès populaire de Robin Hood. Deux tentatives, en 1959, ont déjà échoué : la première, The Four Just Men, réunissait un casting international – l’Anglais Jack Hawkins, les Américains Dan Dailey et Richard Conte, l’Italien Vittorio De Sica – autour d’un concept annonciateur du futur Amicalement Vôtre, à savoir des justiciers indépendants jouant les redresseurs de tort à travers le monde ; la seconde, Interpol Calling, empruntait la voie plus traditionnelle du récit policier en faisant de Charles Korvin un enquêteur d’Interpol. L’une et l’autre ont vécu une seule saison de 39 épisodes. Elles sont importantes, toutefois, pour comprendre que Destination Danger ne surgit pas un beau jour de l’esprit de Ralph Smart mais s’inscrit dans une démarche volontaire d’ITC pour moderniser le « héros britannique » mis en scène dans ses séries. 6 John Drake, le héros imaginé par Smart, sera un agent secret. Le personnage est nouveau sur le petit écran : le succès des romans de Ian Fleming mettant en scène James Bond depuis 1953 a certes suscité plusieurs tentatives d’adaptation à la télévision, mais n’a encore donné naissance à aucun personnage récurrent. En 1954, CBS a diffusé dans le cadre du Climax Mystery Theater un Casino Royale d’une heure, avec Barry Nelson dans le rôle de Bond. NBC a alors envisagé une série filmée à la Jamaïque sous le titre Commander Jamaica, pour laquelle Fleming a même écrit un script, mais sans suite. En 1958, CBS a de nouveau envisagé une série et Fleming aurait écrit six histoires, finalement publiées dans le recueil For Your Eyes Only. Entretemps, le producteur Kevin McClory a écrit, avec Jack Whittingham, un script intitulé James Bond, agent secret, resté également sans suite faute de financement mais qui a donné lieu à une plainte en justice de McClory et Whittingham contre Fleming, dont le roman Thunderball serait directement inspiré du script en question. Plainte qui a abouti à une décision en faveur de McClory. Or, Jack Whittingham est précisément le scénariste qui signe le premier épisode de Destination Danger, « La clé », puis l’épisode 5, « Au fond du lac ». A l’orée des années 1960, le « culte » de Bond est au plus haut en librairie, et il ne faudra plus que deux ans pour que naisse son adaptation définitive au cinéma, avec Sean Connery dans le rôle principal. 7

 

Et McGoohan créa John Drake

 

Tel est donc le contexte dans lequel naît John Drake. A la télévision, il est le premier personnage récurrent à profiter du succès populaire des romans de Fleming. Pour faciliter la vente au marché américain, Smart en fait un agent de l’OTAN, basé à Washington. CBS, qui avait porté Bond à l’écran en 1954, achète la série pour la diffuser au cours de l’été 1961, en remplacement d’Au Nom de la loi avec Steve McQueen. Mais, faute de promotion par le network, la série passe inaperçue et disparaît très vite de l’antenne, où elle sera restée d’avril à septembre. Ailleurs dans le monde, l’accueil est plus chaleureux : en Australie, en Allemagne de l’Ouest, en Finlande et au Liban, Drake rencontre la faveur du public, tandis qu’au Canada il entre dans le Top Ten des programmes les plus regardés. L’échec américain, toutefois, est déterminant dans la décision d’ITC de ne pas renouveler la série au terme des 39 épisodes de la première saison. Mais, dans les deux ans qui suivent, le succès de Dr No, qui fait de James Bond un héros de cinéma, et de l’espionnage en tant que source d’inspiration de plus en plus populaire, notamment avec la série Chapeau Melon et Bottes de cuir, ainsi que l’attention portée par le monde à Londres, ville « tendance » en pleines « Swinging Sixties », poussent ITC à reconsidérer la question : Drake est alors rappelé, en 1964, et dans une version plus étendue : ses nouvelles aventures se développent dans un format d’une heure, permettant de mieux explorer le personnage, et l’agent secret travaille maintenant pour la Grande-Bretagne, au sein d’un service appelé M9. Diffusées par CBS en 1965 et 1966, d’abord en remplacement estival puis durant la saison suivante, ces nouvelles aventures remportent cette fois un énorme succès ; la critique les compare à Des Agents très spéciaux, en faveur de John Drake : « Les intrigues sont ingénieuses, pas à l’eau de rose », et « les dialogues sonnent juste. Tous les scripts sont complexes ». 8

 

204

 

La faveur dont jouit John Drake auprès de la critique tient à cette complexité, à un certain degré de réalisme instillé dans ses aventures. Au départ, pourtant, le personnage semblait taillé dans le même roc que James Bond : « dur, coriace, prompt à la gachette et tout aussi redoutable avec les femmes ». 9 Mais cette approche du personnage ne plaisait pas à Patrick McGoohan, le comédien choisi pour l’incarner. McGoohan, qui commençait à être remarqué au cinéma, avait surtout bâti sa carrière sur le théâtre mais c’est dans un téléfilm diffusé sur ITV, The Big Knife, que Lew Grade l’avait remarqué en 1958. McGoohan l’avait ensuite convié à une représentation de Brand, adapté d’Ibsen, pièce dans laquelle la critique salua la prestation de McGoohan, sacré meilleur comédien de théâtre de l’année 1959. La pièce fut retransmise ensuite sur la BBC. Ce n’est pas elle pourtant qui, semble-t-il, convainquit Lew Grade qu’il tenait là l’acteur idéal pour incarner John Drake : « C’était la manière dont il bougeait, comme une panthère, ferme et déterminé », confiera-t-il en effet. 10 McGoohan s’opposa très vite à la définition première de son personnage : « Je veux que Drake soit coulé dans le moule héroïque, comme le héros de western classique, ce qui signifie qu’il doit être un homme bon. » 11 Cette conception de « l’homme bon » pesa très lourd dans la façon dont McGoohan allait transformer John Drake. Clive Donner, l’un des réalisateurs de la première saison, rapporte dans le livre de Robert Sellers comment le comédien fit entendre ses exigences dès les premiers épisodes ; dans une situation où Drake devait utiliser une arme, McGoohan refusa tout simplement. « Pat fut extrêmement clair quant aux valeurs auxquelles il croyait. S’il n’était pas d’accord avec ce qui était prévu, s’il ne l’approuvait pas, alors il ne le faisait pas. Je n’ai aucune idée de ce qui avait été établi au préalable entre Ralph et Pat, mais j’eus le sentiment qu’ils avaient dû passer des heures à discuter, à tracer les grandes lignes. Quand même, ce n’était que le deuxième script et nous étions déjà face à une situation où Pat affectait directement le style de la série. C’est comme ça que la nature du personnage de Pat fut définie, et conservée ensuite. Ce sont ses règles qui ont fait la série, elles ont donné le ton. » 12 Une déclaration reprise par Brian Clemens : « Le personnage de Drake fut vraiment modelé à partir de la personnalité de McGoohan. Il insista pour rester froid, presque ascétique, créant une sorte de mystère autour de lui. »13 Et McGoohan lui-même : « J’ai essayé autant que possible d’en faire un personnage énigmatique, espérant que vous ne seriez jamais sûr de ce qu’il allait vraiment faire la séquence d’après. Son arme principale contre ses adversaires est son intelligence. » 14

Le premier script prévoyait déjà que Drake aurait une scène « romantique » avec sa partenaire féminine. McGoohan s’y refusa et, par la suite, fit retirer des scripts toutes les scènes similaires. Embrassé durant le tournage par une partenaire, alors qu’il s’y était opposé, il serait entré dans une colère folle, criant que « personne n’enlace John Drake. Personne ! » 15 Cette attitude démontre à quel point la morale personnelle de McGoohan affecta le personnage de Drake. Plusieurs fois, dans la presse, il évoqua cette hostilité à toute scène exposant Drake dans les bras d’une femme, expliquant qu’il souhaitait ainsi préserver ses filles, encore jeunes, tout en refusant de galvauder un geste, le baiser, dont abusaient des personnages comme Bond. « Pour moi un baiser est quelque chose de magique qui revêt une grande signification – et non juste un moyen de satisfaire le caprice d’un scénariste ou d’un réalisateur de télévision. Dans Secret Agent [le titre américain de Destination Danger durant la diffusion de 1965-1966], je ne me suis permis d’être embrassé qu’une seule fois, par l’actrice Jane Merrow. C’était un baiser d’amitié, en accord avec l’histoire. » 16 Le comédien refusa d’ailleurs le rôle de James Bond, en partie dit-on parce qu’il n’approuvait pas la moralité du personnage ; pour la même raison, il aurait refusé également d’interpréter le Saint à la télévision, permettant à Roger Moore d’accéder au statut de vedette qu’il gagna lui-même en incarnant, à sa manière, John Drake.

 

La série est lancée

 

Si donc il avait été pensé à l’origine comme une figure stéréotypée, John Drake évolua dès la première saison vers une personnalité moins caricaturale. Capable d’utiliser avec adresse les armes à feu, il s’y refuse pourtant aussi souvent qu’il existe un autre moyen de régler une situation. Doté d’un charme qui ne laisse pas insensible la gent féminine – dont il croise au moins une représentante dans chacune de ses aventures –, il n’en reste pas moins éloigné, se comportant (presque) toujours comme un parfait gentleman. La caractéristique majeure de Drake est son professionnalisme, qui ne va toutefois pas sans implication émotionnelle : bien qu’on le décrive comme froid, « presque ascétique », il perd parfois son calme devant le spectacle de la violence gratuite et accepte certaines missions officieuses, à titre personnel. McGoohan ira jusqu’à le comparer à Jésus Christ : « Tous les héros depuis Jésus Christ ont été moraux. Il n’était pas un lâche. Comme John Drake Il menait ses batailles avec acharnement mais honneur. J’espère ne pas avoir l’air de blasphémer en disant que, à mon avis, Il aurait pu apprécier un programme comme Secret Agent. » 17 Le comédien, toutefois, était bien conscient que Destination Danger était une série d’action ; même si Drake utilisait son intelligence plutôt que ses poings et une arme, chaque épisode comporte au moins une bagarre. McGoohan insista donc pour approuver chaque combat, qu’il souhaitait ensuite réaliser lui-même aussi souvent que possible.

On peut penser que les exigences de McGoohan eurent une incidence sur la manière même d’écrire et de filmer les aventures de John Drake. En « expurgeant » les scénarii des interludes romantiques et en insistant pour détourner le héros des armes, le comédien recentra la série sur la profession de Drake et plaça l’ingéniosité avant la force. En outre, McGoohan donna à Drake une diction rapide, lapidaire, que beaucoup de critiques avaient déjà remarquée dans le jeu du comédien au théâtre. Or, cette manière de parler colle tout à fait à l’impression d’urgence que dégagent les aventures de l’espion : dans un format court d’une demi-heure, tout doit aller vite. Drake est souvent placé dans des situations où sa survie dépend de sa vitesse de réaction ; délaissant la manière forte, il doit faire appel à son intelligence et à sa ruse, même s’il répugne à utiliser les gens que le hasard ou le travail ont mis sur sa route. Drake n’est pas un homme qui planifie tout. Il possède un talent pour la manipulation et la réussite de ses missions repose parfois sur des machinations qui annoncent celles de Mission : Impossible ; mais sa « méthode » s’appuie bien plus souvent sur l’improvisation. Chargé d’une mission, il se lance dans l’action en n’ayant souvent aucun plan, se fiant à son instinct pour réagir aux incidents. Le personnage naît ainsi d’une sorte d’osmose entre les particularismes de son interprète et les exigences du format dans lequel il évolue. Interrogé en 1961 par le magazine Photoplay, McGoohan livra son avis sur la série : « Cela aurait pu être épouvantable et au-dessous de tout. Mais je ne pense pas que ça le soit. Il y a des épisodes ridicules qui font bouillir mon sang dès que je les vois, mais dans l’ensemble nous avons mis en boîte quelques films plutôt honnêtes. » Pour le réalisateur Clive Donner, qui dirigea deux épisodes de la première saison, « tous les aspects de la production étaient très soignés, les décors, le casting, les techniciens, du début jusqu’à la fin. Je pense que nous avions tous le sentiment que ce n’était pas de la camelote, ce n’était pas de la merde, nous ne nous contentions pas de le produire en série, et cela rendait l’atmosphère agréable. Les scripts, aussi, étaient raisonnablement bien troussés, bien écrits […]. Et nous avions des acteurs vraiment formidables. » 18

 

3302

 

Les 39 épisodes de la première saison furent tournés aux studios MGM de Borehamwood en 1959 et 1960, puis diffusés sur le réseau de chaînes régionales d’ITV entre septembre 1960 et avril 1961, date à laquelle ils furent visibles aux Etats-Unis sur CBS. Ralph Smart, producteur de la série, écrivit plusieurs épisodes et ajouta volontiers sa touche personnelle aux scripts écrits par d’autres scénaristes. Il réalisa aussi deux épisodes, McGoohan passant lui-même derrière la caméra pour l’un des derniers, « Aventures de vacances » (1.37). Les autres réalisateurs choisis avaient tous une expérience, souvent longue, partagée entre le cinéma et la télévision. Charles Frend (9 épisodes) fut monteur sur plusieurs films d’Alfred Hitchcock (Sabotage, Jeune et innocent et… Secret Agent) durant les années 1930 avant de devenir réalisateur ; il avait travaillé sur Interpol Calling juste avant Destination Danger. Peter Graham Scott (7 épisodes) avait commencé comme monteur et assistant réalisateur dans les années 1940 et, dans les années 1950, avait réalisé plusieurs téléfilms pour ITV ainsi que des films pour le cinéma. Michael Truman (5 épisodes) avait été monteur lui aussi durant les années 1940 et resterait l’un des principaux réalisateurs de la seconde version de Destination Danger. Seth Holt (4 épisodes) fut assistant monteur puis monteur et enfin réalisateur, tandis que Terry Bishop (4 épisodes) avait réalisé depuis 1955 des épisodes des principales séries d’ITC. Anthony Bushell (2 épisodes) était également comédien (il avait participé à The Four Just Men et The Invisible Man et tenu un rôle régulier dans Quatermass and the Pit) et producteur. Pennington Richards était lui aussi familier des séries d’ITC puisqu’il avait réalisé plusieurs épisodes de The Buccaneers, dont il était producteur, et il avait débuté comme opérateur et directeur de la photographie. Enfin Clive Donner (2 épisodes) et Julian Amyes (un épisode) avaient eux aussi œuvré au cinéma avant de se tourner vers la télévision. Au début du tournage, un réalisateur de seconde équipe fut engagé pour filmer des extérieurs pendant que l’équipe principale tournait en studio : il s’appelait John Schlesinger, avait fait l’acteur dans plusieurs séries (dont The Adventures of Robin Hood, The Buccaneers et Ivanhoe) et se ferait bientôt un nom de réalisateur remarqué avec Billy Liar, Darling, Midnight Cowboy et Marathon Man.

Dans ses mémoires de réalisateur pour la télévision britannique, Peter Graham Scott (qui devait retrouver Patrick McGoohan sur le tournage de L’Auberge de la Jamaïque au début des années 1980) écrit que les histoires de Destination Danger étaient souvent écrites pour permettre l’utilisation de nombreux décors préexistants dans les studios de Borehamwood : « Parce que le studio disposait d’un vaste stock de vieux décors de films, les scripts devaient être taillés sur mesure pour tout ce qui était disponible. Un rendez-vous entre Drake et un assistant occasionnel pouvait être brusquement arrangé dans une chapelle ou une salle de balle de style Habsburg, juste parce qu’elles étaient là. Chaque histoire devait avoir une scène extérieure de jardin, de forêt ou de jungle parce que MGM disposait d’une serre pleine de plantes exotiques entretenue par un célèbre jardinier. » 19 Quoi qu’il en soit, la déclaration d’intention de Ralph Smart au lancement de la série évoquait l’usage de décors originaux et variés pour susciter l’intérêt du public : « Il est dans nos intentions d’utiliser des décors pittoresques et intéressants, aussi bien que de réaliser une série passionnante et pleine de mouvement. Aujourd’hui, la télévision peut apporter des images du monde entier dans le foyer de chaque téléspectateur. La popularité des documentaires de voyage prouve qu’il y a beaucoup d’intérêt pour les contrées lointaines. Dans Danger Man, nous avons l’intention de parcourir le monde afin d’y situer l’action de nos intrigues. » 20 

Destination Danger n’a pas créé la mode des aventures exotiques, pas plus qu’elle n’a inventé le personnage du héros agent secret. Pourtant, elle fut la première série télévisée, appelée à connaître une popularité internationale, à investir le terrain de l’espionnage sous un angle crédible. Les intrigues que propose la première saison paraissent embryonnaires à l’aune de ce que sera la série dans sa version étendue d’une heure, mais elles possèdent déjà la nervosité et la complexité qui feront plus tard la réputation de la série, au point que Richard Meyers, dans son TV Detectives, y verra la meilleure série d’espionnage tournée pour la télévision durant la vague d’espionnite des années 1960. John Drake fera de Patrick McGoohan une star, et le comédien le mieux payé d’Angleterre. Quant à Lew Grade, il aura des raisons de se montrer reconnaissant envers l’acteur et envers Ralph Smart : car Destination Danger, une fois devenue un hit, sera l’un des fers de lance d’ITC, sa meilleure vente à l’étranger avec Le Saint. Mais, pour tout dire, ceci est une autre histoire…

 

Notes

1. Nous suivons ici la mini-biographie de Jon C. Hopwood sur le site Internet Movie DataBase.

2. Michael Grade fut d’abord journaliste au Daily Mirror puis contrôleur adjoint des programmes de divertissement de London Weekend Television en 1973 et directeur des programmes de la BBC en 1986, avant de diriger Channel 4 entre 1988 et 1997. Parmi les décisions qui firent de lui un homme important de la télévision britannique, celle d’annuler Dr Who qu’il considérait comme un gaspillage d’argent public, celle d’encourager une série comme EastEnders devenu un succès et l’introduction en Angleterre de séries américaines comme Urgences et Friends. (Source : Internet Movie DataBase.)

3. Cité par Robert SELLERS dans Cult TV, The Golden Age of ITC, Plexus, 2006, p. 13-14.

4. Ces remarques s’appuient également sur le livre de Robert SELLERS, op. cit.

5. Cité par R. SELLERS, op. cit., p. 14.

6. On lira à ce propos les remarques de James CHAPMAN dans Saints and Avengers, British Adventure Series of the 1960s, I.B. Tauris, 2002, p. 19-21.

7. Nous tirons ces informations du livre James Bond, licence de tuer, de Jean Marc PALAND et Jean Marc PINSON, Edilig, 1987, p. 8 à 11.

8. Cité par Richard MEYERS, TV Detectives, Barnes, 1981, p. 111.

9. Dixit Robert SELLERS, op. cit., p. 42.

10. Interview publiée en 1987 dans Classic Images Magazine, propos recueillis par Barbara PRUETT, cités par Roger LANGLEY dans Patrick McGoohan, Danger Man or Prisoner ?, Tomahawk Press, 2007, p. 71.

11. Cité par R. SELLERS, op. cit., p. 43.

12. Ibid., p. 42-43.

13. Ibid., p. 45.

14. Propos recueillis par John WYVER dans Primetime n°9, cités par Jacques BAUDOU et Philippe FERRARI dans Destination Danger, 8ème Art, 1991, p. 172.

15. La scène se serait déroulée pendant le tournage des épisodes d’une heure. Elle est rapportée par Roger LANGLEY, op. cit., p. 82-83.

16. Cité par R. LANGLEY, op. cit., p. 83. L’auteur précise en note qu’il s’agit de l’épisode « L’enlèvement », dans la première saison d’une heure.

17. Ibid., p. 81. Citation extraite de TV Radio Mirror, août 1966.

18. Cité par R. SELLERS, op. cit., p. 42 et 48.

19. Peter Graham SCOTT, British Television : An Insider’s History, McFarland, 2000, p. 146-147, cité par James CHAPMAN, op. cit., p. 18.

20. Cité dans Dave ROGERS, Daring to be dangerous, Top Secret, vol. 1, n°1, août 1985. Nous empruntons nous-même la citation au livre de J. BAUDOU et P. FERRARI, op. cit., p. 172.

 

0 - poster

 

 

Tag(s) : #Dossiers

Partager cet article

Repost 0