publié en janvier 2007 (ASS 27)
par Thierry Le Peut

 

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Créée par Greg Berlanti qui, associé à Mickey Liddell, a également produit plus récemment Jack et Bobby (rediffusée cet automne par Paris Première mais, hélas, passée en quelques semaines de trois diffusions hebdomadaires à une seule en nocturne), Everwood fut d’abord diffusée chez nous par France 2 le dimanche après-midi avant d’être abandonnée au terme de sa première saison. Série très prometteuse alors, elle n’a hélas pas retenu l’attention des chaînes, Jimmy puis FOXlife se contentant, après France 2, de la saison 1. C’est pourtant un excellent programme, perçu peut-être à tort comme une série pour ados, ce qui expliquerait la désaffection des diffuseurs confrontés à l’incroyable vérité : Everwood est un drama à part entière qui ne se destine pas exclusivement – ni même particulièrement – aux adolescents.

Le docteur Brown n’est pas seulement un neurochirurgien réputé lorsque commence la série, sise alors à New York : c’est carrément un génie dont les opérations sont commentées par ses collègues du pays tout entier et les revues médicales, et le portrait diffusé à des milliers d’exemplaires en couverture de Time Magazine. Pour se hisser à ce degré de renommée, le docteur Brown a cependant consenti un énorme sacrifice : celui de sa famille, qu’il délaisse au profit de sa carrière. Bien que marié à une femme dont il comprendra bientôt qu’elle était extraordinaire, et père de deux enfants, un ado de quinze ans et une fillette de huit, le bon docteur Brown a depuis longtemps cessé de border cette dernière et de jouer au flipper avec l’aîné. En fait, il ne voit que très peu les siens, qu’il enveloppe chaque matin d’un regard protecteur sans réellement les connaître ni les fréquenter. Aussi vit-il un drame multiple lorsque, brutalement, sa femme lui est enlevée et qu’il se retrouve obligé de se souvenir qu’il a une famille, désormais amputée de son membre porteur. Les lendemains seront difficiles : s’il est un héros pour sa fille, le docteur Brown n’est pour son fils qu’un étranger, mal-aimé de surcroît car absent depuis toujours. Et son fils ne lui pardonne pas cette absence, pas plus qu’il n’est prêt à lui pardonner d’être passé à côté d’une épouse merveilleuse.

La décision que prend alors le docteur Brown est la première d’une longue série de maladresses, encore qu’elle soit la seule, apparemment, de nature à lui ouvrir la voie de la rédemption. Il décide en effet de tout plaquer, travail et mégalopole, pour emmener sa famille au cœur des Montagnes Rocheuses, dans une petite ville enneigée du nom d’Everwood. Une charmante bourgade où le bon docteur envisage de dispenser des soins entièrement gratuits tout en vivant sur la richesse accumulée au cours de ses années de pratique. Pour son fils, un trou paumé où il ne connaît personne et où il n’a aucun repère.

Sur ces bases, Berlanti tisse non pas une trame adolescente centrée sur le fils déraciné mais un drame multigénérationnel centré sur le couple père-fils et sur le noyau familial resserré autour d’un « pilier » déficient. Ce n’est pas un hasard si le docteur Brown installe son nouveau cabinet dans une vieille gare désaffectée, promise à la démolition : lieu de passage délaissé où les habitants d’Everwood trouvent soudain la promesse de soins accessibles à tous, asile ouvert par le médecin pour combler sa vie autant que pour dispenser une compétence jusque-là monnayée égoïstement, l’endroit est surtout à l’image de la vie du docteur Brown, un espace en friches auquel il s’agit de redonner un visage avenant, en lui insufflant de nouveau la vie. La métaphore est depuis toujours la figure de style préférée des programmes familiaux, mais elle est filée dans Everwood avec une finesse qui donne aux relations du docteur et de son fils une dimension d’autant plus émouvante qu’elle s’efforce de ne pas donner dans tous les poncifs du genre. Il est bien sûr difficile, sinon impossible, de renoncer à ces derniers ; dès son arrivée au « trou », le fils exilé, Ephram, s’éprend d’une jeune fille du cru – considérée au demeurant comme la plus belle du lycée -, avant d’apprendre qu’elle a déjà un petit ami… plongé depuis six mois dans le coma, dont elle espère que le bon docteur Brown le fera sortir ! On ne peut pas mieux dire combien Everwood est ancrée dans le mélodrame. De même, la relation qui se noue très vite entre le médecin-philanthrope et l’unique généraliste de la ville jusqu’alors, dont le cabinet est installé précisément en face de l’ancienne gare, est-elle cousue de fil blanc, vouée d’emblée à l’opposition entre deux conceptions de la médecine voire de la vie.

De ces facilités, pourtant, la série joue à merveille, et parfois avec la grâce des doigts d’Ephram lorsqu’il s’installe devant le piano familial, délaissé après la mort de sa mère. Ce piano est bien sûr une autre métaphore, et la réticence de l’adolescent à l’approcher est le reflet de son incapacité à admettre le bon docteur dans son nouveau rôle de père, autant que la mort d’une mère aimée. Toute la relation qui se noue avec difficulté entre les deux hommes de la famille tient à ce rejet doublé d’une attirance à laquelle aucun des deux ne sait répondre ; un long effort pour réaccorder deux sensibilités qui ne se sont jamais vraiment rencontrées. Les épisodes sont pleins de ces moments de grâce où le rapprochement, s’il n’est jamais total, apparaît du moins possible. Le talent d’Ephram pour le piano est la promesse de cette possibilité : compromis par une pratique trop peu assidue, il explose cependant lorsque l’adolescent laisse glisser ses doigts sur les touches, devant le regard de son père qui a bien conscience que la grâce qui émane d’Ephram lui échappe pour l’instant. Et lorsque son beau-père reproche au docteur Brown de ne pas pousser Ephram à pratiquer plus souvent, la remarque va évidemment au-delà de la musique. Les premières semaines de la réconciliation sont riches en conflits et en ruptures, signes patents d’une blessure ouverte. Puis les moments de communion apparaissent et se répètent, jusqu’à ce que le docteur puisse dire, enfin, devant la caméra que lui tend son fils, que la plus belle chose qui lui soit arrivée dans l’année écoulée est « d’avoir rencontré son fils ».

Bien que le propos de la série soit de conter cette réconciliation, les personnages secondaires ont bien entendu leur importance. A commencer par la petite sœur, Delia, qui semble tout à fait équilibrée mais qui éprouve de grandes difficultés à faire le deuil de sa maman, en particulier lorsque survient une fête que cette dernière affectionnait spécialement. Le bon docteur aura lui-même, au demeurant, besoin de temps pour admettre l’irréparable : temps pendant lequel il passera pour fou aux yeux de certains de ses concitoyens qui l’auront surpris plus d’une fois… à parler avec sa défunte femme. Une idée « à la Providence » (faire parler le protagoniste avec un personnage mort mais toujours présent) que la série abandonne heureusement au bout de quelques épisodes pour se recentrer autour de ses personnages principaux, essentiellement le père et le fils. Au-delà se présentent, au gré des chapitres - car on verra ainsi chaque épisode -, les « autres » qui ont aussi leurs démons, leurs quêtes, leurs doutes et leurs blessures. Le rival du bon docteur, exaspérant de suffisance et peu suspect de déborder d’amour pour ses prochains, dissimule, on s’en doute, ses douleurs propres et ses limites plus ou moins assumées, dévoilées peu à peu ; sa mère, remariée au chauffeur du bus scolaire, ancienne militaire hissée sur un side-car d’après-guerre (on ne dira pas laquelle), n’a rien à lui envier de ce côté-là, aussi différente soit-elle de son rejeton ; et la fille du suffisant docteur, qui est aussi, incidemment, la belle inaccessible du jeune Ephram (et la fille de Madame le Maire d’Everwood, ce qui occasionne d’autres débats que l’on taira ici), elle attend le réveil de son prince charmant endormi d’un long sommeil sur un lit d’hôpital, s’approchant du nouvel élève dans l’espoir d’accéder aux mains miraculeuses de son père chirurgien et finissant empêtrée dans des sentiments naissants en contradiction avec sa fidélité à toute épreuve au bel endormi… Ouf ! Que les amoureux de drames alambiqués se réjouissent : Everwood a (aussi) de quoi les nourrir.

En citant Norman Rockwell, grand portraitiste de l’Amérique de la grande époque, Everwood se réclame d’une veine volontiers nostalgique qui explique son cadre (une petite ville américaine « typique », même si la neige évoque davantage les trappeurs que les pionniers de l’Ouest) et nourrit tout son propos. La série intègre les problématiques du monde moderne mais les circonscrit à une localité où, par bien des aspects, le temps s’est arrêté quelques décennies plus tôt. L’aventure des protagonistes réside autant dans ce décalage local que dans la thématique familiale. Norman Rockwell est présent en ouverture du deuxième épisode mais le générique tout entier de la série est une suite de dessins évoquant ceux de l’artiste, et présentant ici des scènes de la vie à Everwood : scènes qui sont en fait reprises de la série, où l’on voit le docteur Brown accrocher à l’entrée de son cabinet une pancarte indiquant son nom et sa profession : « family practice » (« médecin de famille »), ou encore Ephram au piano, près d’une reproduction de la maison des Brown à Everwood, accrochée au mur. Ces dessins, accompagnés d’une musique qui peut évoquer le cours du temps en scandant les expériences suggérées par l’image, se joignent à la narration off de chaque épisode (faite par le chauffeur du bus scolaire, comme on le découvre dans le premier épisode) pour faire vivre l’impression que nous entrons dans une fresque du « bon vieux temps » : la voix off, en effet, rapporte les événements de la série comme issus d’un passé déjà clos, comme si le chauffeur de bus, appartenant déjà dans la série à la troisième génération de personnages (la plus âgée), se souvenait d’une époque déjà éloignée dans son propre temps. Everwood se déroule à la fois au présent du drama et au passé de cette narration off, dans une époque aussi coupée du temps du spectateur que la bourgade l’est du monde entier. De cette a-temporalité naît une impression d’universalité, comme dans les dessins de Rockwell. La gare abandonnée dans laquelle le docteur élit domicile est représentative de cette volonté d’a-temporalité autant que de retour au bon vieux temps, comme d’ailleurs d’autres endroits de la petite ville d’Everwood : on n’est donc nullement surpris lorsque, en découvrant le théâtre de la ville dans un épisode (« Le prix de la gloire »), la jeune Delia s’exclame que « on dirait un tableau ancien ». Elle exprime simplement le dessein des producteurs de la série.

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