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Tourner une série inspirée de l’univers des frères Coen pouvait sembler une idée excellente. Le résultat est l’une des séries les plus intéressantes de la saison passée. Déclinée en dix épisodes, Fargo  la série propose une histoire bouclée dont les personnages ne sont pas censés revenir en deuxième saison, à l’instar du True Detective  de HBO. Comme cette dernière, Fargo  est signée d’un seul scénariste, visant l’estampille « série d’auteur » qui ne peut qu’attirer l’œil de la critique.

Le cadre ? Une petite ville du Minnesota.

Le pitch ? Le Mal incarné s’amuse à bouleverser la vie bien ordonnée de quelques citoyens a priori sans histoire.

Bienvenue à Bemidji, Minnesota, une ville sous la neige où une modeste adjointe du shérif s’apprête à vivre l’enquête la plus insolite de sa carrière.

 

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Lancé en 1994 comme « petite sœur » de Fox, FX Network est devenu un rival de HBO depuis qu’il diffuse des séries originales (The Shield, Nip/Tuck, Rescue Me, Damages, aujourd’hui Sons of Anarchy, Justified, The Bridge, The Americans, Tyrant…) qui se posent comme des dramas à la forte personnalité, affranchis des règles et des tabous des « grands » networks historiques. Avec American Horror Story, la chaîne démontre l’attrait d’une série anthologique qui raconte une histoire indépendante à chaque saison, en changeant de personnages, de lieu voire d’époque. Le concept fait des émules (True Detective) et c’est sans doute ce qu’a en tête FX en commandant à Noah Hawley une série sur le modèle d’« un film des frères Coen ».  

 

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 L'acteur Bob Odenkirk et le scénariste Noah Hawley

Lorsque Noah Hawley, auteur de quatre romans et scénariste de télévision et de cinéma (il est passé dans l’équipe de Bones avant de créer ses propres séries The Unusuals et My Generation – abandonnée par ABC après deux épisodes seulement), rencontre les exécutifs du network, ceux-ci lui donnent carte blanche pour travailler à sa façon, en lui donnant toute la latitude dont il a besoin pour concevoir et développer son idée. 

« C’était juste le bon moment pour un network qui était passé d’une à trois chaînes [FX, FX Sports, FXX la chaîne numérique lancée en 2013], de 10 à 25 séries en 18 mois. Nous sommes arrivés au network juste au moment où ils avaient besoin de matière. Ils avaient engagé Gina Balian de HBO, ils voulaient se distinguer et ils venaient de rencontrer un grand succès avec le concept de série limitée American Horror Story. » 

 

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Hawley rencontre donc les gens de FX en septembre 2012. Leur idée est de transposer Fargo en série, mais sans Marge, le personnage principal du film des frères Coen, interprété au cinéma par Frances McDormand. Pour Hawley, le résultat ne peut être qu’une histoire limitée, un vrai « film de télévision », avec une conclusion en bonne et due forme au terme de la saison. C’est ainsi que se présente le scénario des frères Coen : à la fin du film, Marge retrouve les bras de son mari et reprend une vie normale ; sa rencontre avec le Mal n’aura été qu’une parenthèse dans sa vie, une ouverture sur une violence qu’elle ne comprend pas. C’est l’esprit de Fargo et Hawley ne conçoit pas une série dont chaque saison mettrait les mêmes personnages au contact d’un nouveau crime horrible. 

« Ce qui rendait le film captivant c’était qu’à la fin Marge retourne au lit après l’épisode de la broyeuse [dans laquelle l’un des criminels réduit en bouillie le corps de l’une de ses victimes, inondant la neige de sang] et elle dit : ‘Encore deux mois.’ [Avant son accouchement.] Son mari a remporté le timbre à trois cents, ils se mettent au lit, et on les laisse en sachant que le lendemain elle va se réveiller et que sa vie va revenir à la normale. J’ai dit [aux gens de FX] : Si c’était une série télé, chaque année elle résoudrait une nouvelle affaire complètement folle à la Coen Brothers et ça ne ressemblerait plus à l’histoire de crime authentique que nous voulons raconter. Elle ne sera plus la même personne ; elle finira par devenir un personnage d’Esprits criminels. J’ai dit que ce devait être un film de dix heures. Une anthologie. Si on faisait un second film de dix heures, ce serait une histoire entièrement nouvelle inspirée de l’univers des frères Coen. » Le projet prend donc d’emblée la direction d’une série limitée à la American Horror Story. 

 

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Arrivé avec un pitch d’une vingtaine de pages et le script du premier épisode, Hawley donne aux exécutifs une vision d’ensemble de la saison et souhaite écrire lui-même tous les épisodes : il en a le temps puisque le network prévoit d’annoncer la série en mars 2014, date du début du tournage. Alors que les scénaristes des networks historiques doivent écrire une saison en parallèle du tournage et de la diffusion, une chaîne comme FX permet d’écrire le programme entier avant même le début du tournage, autorisant une maîtrise totale de l’histoire. « J’ai dit : donnez-moi quatre scénaristes dans une pièce et nous définirons les neuf épisodes suivants, et c’est ce que nous avons fait. »  

Au terme de ce travail d’équipe, Hawley est revenu à FX avec le découpage très précis des dix épisodes, un document de 115 pages cette fois. Surprise, alors : les responsables de la chaîne se montrent très attentifs, au cours d’un entretien de trois heures où ils discutent avec lui des différents aspects du show, non pour imposer leurs desiderata mais parce qu’ils s’intéressent vraiment à ce qu’il a à leur dire. Une expérience inédite pour Hawley qui décrit lui-même son expérience antérieure à la télévision comme une « expérience de femme battue » ! (Rappelons que sa série pour ABC My Generation fut annulée en huit jours, sans avoir aucune chance de s’imposer. C’était en 2010, un an après The Unusuals qui n’avait pas dépassé la première saison de 10 épisodes, sur le même network.) Après quelques ajustements, Hawley repartit pour écrire les scripts. Au final, il est donc le seul scénariste crédité, ce qui confère à Fargo le caractère d’une œuvre d’auteur, à l’instar de True Detective et Penny Dreadful. Les frères Coen, qui avaient donné leur accord de principe sous réserve de la lecture du script, le confirmèrent après lecture et figurent au générique en qualité de producteurs exécutifs, mais ils ne sont pas intervenus dans l’écriture de la série. 

 

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La série commence par le même carton que le film : « This is a true story », avec une insistance sur le « true » qui reste visible plus longtemps que les autres mots, suivi de quatre indications également reprises du film : « The events depicted took place in Minnesota in 2006 » (c’était 1987 dans le film), « At the request of the survivors, the names have been changed » et « Out of respect for the dead, the rest has been told exactly as it occurred ». Comme pour le film, cet avertissement est évidemment mensonger. Fargo, dit Hawley, « est une métaphore pour une histoire de crime authentique où la vérité est plus étrange que la fiction. » 

Placer cet avertissement au début de chaque épisode rappelle donc au public que l’histoire qu’il s’apprête à regarder n’est pas racontée comme le sont habituellement les histoires qu’il voit à la télévision (ou au cinéma). Dans la fiction, et notamment la fiction policière, les personnages répondent à des codes qui régissent autant leur personnalité que le déroulement de l’enquête. Mais ces codes ne sont pas forcément respectés par la réalité ; la réalité est bien plus insolite et plus diverse, plus imprévisible que la fiction. 

 

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« Dans une série ou un film traditionnels », explique Hawley, « le héros est toujours là où se trouve l’action. Mais dans la vraie vie, à la fin du film Fargo, quand Bill Macy est arrêté, Marge n’est pas dans les parages car cela se passe dans une autre juridiction et elle n’a pas à être là. » 

On appréciera la façon dont le scénariste assimile la « vraie vie » au film Fargo. La scène de l’arrestation de Bill Macy a son équivalent dans la série, mais plus largement encore Hawley a fait en sorte de jouer avec l’attente du public, qui est de voir les protagonistes (en particulier l’enquêtrice, Molly, et le policier Gus) rencontrer l’assassin qu’ils traquent. Certaines rencontres ont lieu, d’autres pas ; lorsqu’elles se produisent, elles ne tournent pas comme on s’y attendrait, ou elles reposent sur le hasard et demeurent imprévisibles.

 

A suivre dans Arrêt sur Séries 42, fin 2014 !

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