un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries 11 (décembre 2002, encore disponible)

 

Le sexe n’a pas toujours joui d’une entière liberté d’expression sur l’écran, qu’il soit grand ou petit ( l’écran... ). Pourtant l’homosexualité s’est toujours exprimée dans les œuvres d’Hollywood et d’ailleurs, empruntant des chemins détournés pour dessiner sur l’écran blanc des silhouettes et des interrelations susceptibles d’être comprises par une partie du public sans effaroucher, ni la censure, ni le gros de l’audience. Il en va des séries comme du cinéma. En cathodie comme ailleurs, les couples homosexuels ( c’est-à-dire constitués de deux personnes du même sexe ) sont légion, même si pendant longtemps il n’a jamais été question de s’assumer comme tels. Le petit panorama que nous vous proposons ici ne prétend pas à l’exhaustivité, car il y faudrait un livre. Il s’offre comme une balade à travers les âges télévisuels, une balade en forme de survol, à la recherche des amants inavoués ou cachés de la culture télé.

 

Jack Coleman - Dynasty 

 

12 janvier 1981, 21 h. ABC programme le pilote-fleuve de sa nouvelle saga conçue pour écraser Dallas, champion des sondages depuis qu’un plaisantin a eu la bonne idée de tirer sur J.R. Dynasty conte l’histoire d’une famille de pétroliers tout-puissants de Denver, Colorado, sur fond de troubles au Moyen-Orient et de manoir de 48 pièces. A la tête de l’Empire Carrington, un patriarche aux tempes argentées dont le moindre des soucis n’est pas son fils Steven, post-adolescent désoeuvré et mal dans sa peau qui croit avoir trouvé l’amour dans les bras... d’un autre homme ! Nous sommes en prime time et Steven Carrington vient de jeter un pavé dans la mare du tout-télé hollywoodien.

Un pavé, vraiment ? Certes, faire de l’un des protagonistes d’un feuilleton destiné à une grande écoute, rouleau compresseur d’un grand network dans la lutte pour l’audience, un homosexuel, voilà qui a de quoi surprendre. Dès le pilote, la nature de la « tare » de Steven, et de sa culpabilité, ne fait aucun doute lorsqu’il affronte son père, bouche méprisante et regard fulminant, au coin d’une cheminée luxueuse. Et même si la productrice, Esther Shapiro, avoue avoir voulu y aller en douceur, craignant d’effaroucher le public, le fait est là : Steven est homosexuel et l’essentiel de ce qui lui arrive dans la première saison découle, plus ou moins directement, de cette vérité.

 

Steven, homo complexé dans Dynasty

  

Le personnage, cependant, ne va pas révolutionner la représentation des homosexuels dans les séries. Discrète, la caméra ne montrera jamais autre chose que deux mains d’homme se caressant sur une table de restaurant, ou deux mâles se donnant l’accolade. Pour le reste, l’évolution affective de Steven le portera plutôt vers les femmes. En neuf ans de Dynasty plus un téléfilm de réunion, le gentil Steven réussira à se marier plusieurs fois, même si on lui connaît aussi quelques aventures homosexuelles. Le fait est que ses relations homosexuelles ne resteront jamais très longtemps à l’antenne et ne seront que timidement explicitées, au contraire de ses déboires hétérosexuels avec Sammy Jo et Claudia. Il faudra attendre le téléfilm de réunion de 1991, conclusion au feuilleton, pour voir le personnage mener une vie de couple apparemment stable avec un homme.

Steven Carrington est d’abord défini comme un jeune homme indécis, incapable d’assumer la lourde responsabilité de son nom et, partant, de reprendre dignement l’héritage paternel. Si l’univers mondain de Dynasty est plus évolué que celui, terrien et sudiste, de Dallas, Blake Carrington n’en vénère pas moins un idéal de puissance dont la virilité évidente se traduit en contrats et en rapports de force tactiques et financiers. Tout le contraire de ce que respecte le timide Steven, fils indigne qui, au début de la saga, rentre de New York, capitale intellectuelle du pays. Alors que son père n’aime rien tant que le pouvoir et l’action, juché au sommet d’un building en érection au milieu de la Ville, le fils, lui, recherche la solitude et la paix, un livre en main, dans la bibliothèque du manoir familial. Il se plaît à parler culture et en possède d’ailleurs une conséquente dans les domaines de la littérature et de la musique. Ses alliés au sein de la famille sont des femmes : Fallon, sa soeur, elle-même en rébellion contre les responsabilités imposées par son nom, et Krystle, la seconde femme de son père, tendre ingénue égarée au milieu des puissantes gens. En dehors, c’est encore vers une femme que le porte sa nature introvertie et timorée, sexuellement indéterminée, en la personne de Claudia Blaisdel, névrosée qui sort avec peine d’une dépression nerveuse.

 

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Générique de Dynasty : Steven apparaît sur fond de derrick éjaculant à la face du ciel. Elégant.


Introversion, timidité, goût de la culture et de la réflexion : l’image que renvoie Steven à la communauté homosexuelle est celle d’un cliché tenace qui voit dans les gays des hommes sensibles à la vie sexuelle complexée. Steven, bien sûr, a aussi un problème avec sa mère, qui l’a abandonné enfant alors qu’il lui était très attaché. Sa première expérience hétérosexuelle, il l’aura avec une femme mariée, puis il épousera un garçon manqué insouciant et irresponsable qui ne tardera pas à l’abandonner également. L’enjeu de Steven, au cours de la première saison, est de prouver qu’il peut travailler de ses mains, comme un homme donc, sur un champ pétrolifère. D’épisode en épisode, son homosexualité est explicitement ramenée à une impuissance inavouée : confié aux mains expertes d’une prostituée par son employeur (Dale Robertson, figure légendaire de cow boy, à la virilité traditionnelle), il préfère la discussion à l’amour et s’en fait une amie. L’incapacité du personnage à assumer ses responsabilités d’homme est ainsi mise en parallèle avec son impuissance sexuelle. Le personnage aura tant de mal à évoluer que son interprète, Al Corley, l’abandonnera à son tour. Réintroduit sous les traits d’un autre comédien, Jack Coleman, Steven gagnera en dureté et mettra un moment son homosexualité entre parenthèses pour tenter de fonder une famille.

Hors écran, les comédiens qui prêtent leurs traits à Steven sont hétérosexuels et le répètent à qui veut l’entendre, Coleman ne cachant pas sa crainte d’être catalogué dans un rôle d’homosexuel. Par une sorte d’ironie mordante, le feuilleton subira de plein fouet la tempête du Sida lorsque la peur de la maladie fera beaucoup parler d’un baiser échangé par Krystle et Rock Hudson, guest star prestigieuse de quelques épisodes, mort de la maladie quelque temps plus tard. Un autre acteur de la saga, Doug Keenan, qui jouait le domestique Tony, décède lui-même et alimente lui-même les colonnes d’une presse saisie par la psychose.

Le rapport de Dynasty à l’homosexualité n’est pas exempt d’ambiguïté, comme le soulignait Stefan Peltier dans son ouvrage sur le feuilleton1. Steven mettra très longtemps, en effet, à devenir un homosexuel assumé, affichant plutôt la culpabilité et le refoulement comme constitutives de l’homosexualité. Il reste cependant l’une des tentatives les plus prégnantes de mettre l’homosexualité en prime time et a démontré qu’un homo (quoique complexé) pouvait faire un personnage durable.


Avant Dynasty : l’homosexualité en question

   

Durable mais pas premier : Steven Carrington avait été préfiguré dans quelques personnages de la décennie 70, pour la plupart épisodiques. L’idée d’un fils de bonne famille incapable de contenter une femme mais cherchant à trouver l’absolution dans le mariage avait déjà fourni matière à l’un des premiers épisodes de Dallas, en 1979. Dans « Les fiançailles », Lucy tombait amoureuse du jeune et séduisant Kit Mainwaring III qui lui proposait finalement le mariage. Las ! à la veille de la célébration, le bellâtre lui avouait ses penchants pour la gent masculine et rompait les fiançailles, au grand dam du clan Ewing dont seul le fils le plus compréhensif, le gentil Bobby, connaissait l’insoupçonnable vérité. Non seulement l’intrigue annonce celle de Dynasty mais le physique et l’âge de Kit, comme ses rapports avec son père ne sont pas sans ressemblance avec la figure de Steven.

Si l’homosexualité est parfois suggérée ou mentionnée dans des programmes comme Soap ou Family, elle est également abordée de front dans des séries policières jouissant d’une large audience dans les années 70. Elle est ainsi l’idée maîtresse de l’épisode « Les jours se ressemblent » de Starsky et Hutch, en 1977, sans être jamais nommée. Le tandem de detectives y enquête sur le meurtre d’un policier qui menait double vie et côtoie un milieu interlope peuplé de travestis et de minets escrocs. La « différence » du policier est mise en question et associée à la dissimulation, au mensonge et à la culpabilité : le titre original, « Death in a different place », insiste sur cette différence attribuée par métonymie au lieu et qui plonge les enquêteurs dans la perplexité. Au terme de l’aventure, Starsky s’interroge même sur la prédestination de certains équipiers mâles à entretenir des relations quasi exclusives qu’un observateur malavisé pourrait mal interpréter.

De fait, le couple que forment Starsky le brun et Hutch le blond possède cette ambiguïté qui transforme parfois d’innocents équipiers en icônes gay, à l’instar de leurs voisins d’Albion Lord Brett Sinclair et Danny Wilde. Un journaliste du magazine Mad Movies écrivait que ceux qui voyaient dans les héros d’Amicalement Vôtre un couple gay n’avaient rien compris à l’amitié virile. Peut-être est-ce le journaliste lui-même qui se méprend sur l’ambiguïté évidente de ces séries qui jouent effectivement, et non accessoirement, sur une imagerie tendancieuse. Certes, Wilde et Sinclair, comme Hutch et Starsky, sont avant tout des amis et l’on ne peut accuser leurs géniteurs de les avoir formatés délibérément comme des couples gay : à eux quatre, ils constituent une merveilleuse illustration de cette amitié « virile » qui existe entre les mâles. Mais la mise en scène de cette amitié possède aussi, et sans que cela revête un caractère honteux, des codes propices à une identification, ou une récupération, homo-sexuelle.

Le tandem des Mystères de l’Ouest, dans la seconde moitié des années 60, utilisait sciemment une iconographie gay. On connaît aussi les soupçons pesant sur le couple Batman-Robin, voire sur celui que forment le milliardaire Bruce Wayne et son majordome Alfred. Or, la tendresse qui existe entre Starsky et Hutch est bien plus explicite que celle de ces prédéces-seurs illustres. Dans plusieurs épisodes cette tendresse est physique et équivoque : on voit ainsi Starsky prendre dans ses bras son équipier drogué dans « Tant va la cruche à l’eau » (a.k.a. « La jalousie du gangster »), et l’inverse dans « L’épidémie », où c’est Starsky qui s’effondre dans les bras de son partenaire. D’autres épisodes les montrent en train de danser ensemble ou se regardant dans le blanc des yeux d’un air langoureux. Tout cela, bien sûr, ne fait pas d’eux des homosexuels, pas plus que Stone et Keller dans Les Rues de San Francisco, mais ce sont évidemment des caractères qui les prédisposent à une identification par le public gay. Si l’on en croit un épisode de Will & Grace diffusé vingt ans plus tard, les flics de la Côte Ouest sont ainsi devenus des icônes gay à part entière, au même titre que West et Gordon : l’un des homosexuels de la série, en effet, invoque leur image et choisit de se travestir en Starsky pour la nuit d’Halloween ! Juste retour des choses qui donne tort au journaliste de Mad Movies (car ce qui vaut pour les deux yankees vaut aussi pour leurs homologues trans-atlantiques) mais qui démontre surtout que, dans cette affaire-là, il n’y a pas de quoi fouetter un chat.2

Le thème du flic honteux qui donne libre cours à ses penchants dans sa vie privée sera plusieurs fois repris par les séries policières. Si celui de « Les jours se ressemblent » affichait une normalité mensongère à travers un mariage en apparence réussi, ce n’est pas le cas en revanche de celui que met en scène un épisode des Rues de San Francisco, « Un bon policier mais... » (déjà tout un programme). Homosexuel, le policier en question cache sa vie privée à ses collègues et se retrouve bien malgré lui sous les feux des projecteurs lorsqu’une enquête l’oblige à révéler son secret. Dans cette histoire diffusée quelques mois avant l’épisode de Starsky et Hutch, au printemps 1977, l’appel à la tolérance prime toutefois sur le malaise qui exsude de « Les jours se ressemblent ». La même intrigue sera reprise quelques années plus tard dans un épisode de Hill Street Blues, « Le crime », lorsqu’un policier sera amené à révéler sa double vie pour innocenter un collègue.

  

Les années 80 et 90 : l’avancée


Les années 80 vont constituer un pas supplémentaire dans le progressif recul du tabou homosexuel. Avec Steven Bochco et la « révolution sociale » des séries, Hill Street Blues et La Loi de Los Angeles en tête, l’homosexualité devient une question comme une autre, abordée de loin en loin au fil des épisodes. On discute des droits des homosexuels, de la maladie qui les frappe et qui est un temps associée à « leur » milieu, de la discrimination dont ils sont victimes, et peu à peu un personnage récurrent devient lui-même homosexuel. Mieux : les femmes obtiennent droit de parole et de cité, notamment à travers le personnage de C.J. Lamb en 1990, qui fait souffler un vent de scandale dans les bureaux de La Loi de Los Angeles.

Au cours de la décennie, on croise toutes sortes d’homosexuels, un barman dans Hollywood Blues d’Aaron Spelling, déjà producteur de Dynasty et qui récidive en faisant de l’un des personnages de Melrose Place un homosexuel, des marins ou des étudiants dans 21 Jump Street de Stephen J. Cannell, et bien sûr les « amants » de Steven dans Dynasty, hommes politiques ou financiers. La plupart sont jeunes et beaux, à mi-chemin du cliché de l’homo culturiste et des impératifs du prime time, mais pas tous. Certains vivent ouvertement leur sexualité « différente », d’autres partagent la culpabilité de Steven Carrington et se débattent avec des sentiments contradictoires, quand ce n’est pas avec leur famille.

La plupart, cependant, ont du mal à sortir du placard et restent des personnages épisodiques ou, s’ils sont récurrents, malgré tout secondaires. On s’habitue à eux, leur image est plus facilement acceptée mais ils gardent un côté « pittoresque », à l’image du secrétaire maniéré de Murder One, et restent dans l’ombre, comme George Fraley dans Profiler. De tels personnages, toutefois, dont l’homosexualité devient un élément de caractérisation comme un autre, témoignent de l’évolution désormais effective : l’homosexualité, qui n’a pas forcément besoin d’être explicitée même lorsqu’elle est évidente, n’est plus un « sujet » obligatoire, qui amène avec lui son lot d’interrogations et de cas de conscience. Elle est là, comme la couleur de peau ou de cheveux : elle est devenue un élément quantifié, matière à quota comme, vingt ans plus tôt, la présence de comédiens noirs en prime time.

A l’occasion, cette « particularité » fournit la matière d’un épisode centré sur l’exclusion, la discrimination, la haine. Ainsi, dans Profiler, l’épisode « La femme idéale », en 1998, où George Fraley enquête avec Sam Waters dans sa ville natale et affronte de vieux démons. Mais la présence des gays peut se faire plus discrète et leur permettre de se fondre dans le paysage.

Présence ne signifie pas forcément acceptation, cependant. Admis dans les séries, les homosexuels et les lesbiennes peinent encore à gagner leur autonomie : ils sont là mais, même récurrents, ils manquent de vie propre et ne savent pas encore, pour la plupart, assumer leur quotidien en toute simplicité. Les esprits bien-pensants veillent pour les en empêcher : un épisode de Thirtysomething (Génération pub) montrant deux homos dans le même lit, en 1991, coûte beaucoup d’argent à la chaîne ABC dont les annonceurs désertent le navire le soir de la diffusion. Un an plus tard, l’épisode « Chasse à l’homme » de Code Quantum soulève la même controverse et les mêmes menaces de la part des annonceurs qui refusent d’associer leur nom à un thème aussi polémique. Preuve que l’égalité n’est pas encore atteinte et que le sujet fait toujours partie de ceux qui fâchent.

Le chemin de croix continue donc, en douceur : l’ancienne femme de Ross, dans Friends, vit sans honte son amour pour une autre femme, préfigurant le couple Melanie-Lindsay de Queer as Folk. Kevin Williamson, homosexuel, crée le personnage de Jack dans Dawson pour montrer à la jeunesse qui plébiscite la série qu’un personnage homosexuel possède le même potentiel qu’un autre, mais il est dépossédé de sa série en partie, dit-on, à cause de l’évolution de ce personnage. Bientôt Joss Whedon suit le mouvement en rendant l’une des protagonistes de Buffy contre les vampires, autre série acclamée par le jeune public, amoureuse d’une fille. Des protestations se font entendre mais aucune levée de boucliers : Tara, la lesbienne, est plutôt bien accueillie et c’est sa disparition qui fera plus tard réagir les fans. Entretemps, une autre série « jeune », Dark Angel, a mis en prime time un autre récurrent lesbien sans que personne s’en émeuve. La sexualité d’Original Cindy n’est toutefois pas mise en avant et se limite à quelques reparties, au contraire de la relation nouée entre Willow et Tara dans Buffy, où l’on suit le couple dans l’intimité (raisonnable) de l’alcôve.

 

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Le boom de l’an 2000

 

On est bien loin des années 60 : revenant sur la Terre du passé à l’orée du troisième millénaire, Monsieur Spock ne reconnaîtrait certainement plus le paysage télévisuel alors dominé par les westerns et les séries d’espionnage ! Pourtant il manque encore quelque chose aux homosexuels alors que le monde s’apprête à basculer en une nuit dans le vingt-et-unième siècle. Une vie digne de ce nom, une personnalité dont l’homosexualité ne serait pas l’unique caractère dominant, la concentration de contradictions rebattues. Jack dans Dawson est un personnage intéressant mais qui, avec le temps, s’enlise dans le doute ou le marivaudage. La version britannique de Queer as Folk fait donc l’effet d’une bombe en 1999, au point de rester inédite aux Etats-Unis, ce qui force les curieux à se la procurer par d’autres voies. L’homosexuel accède bien au vedettariat chez l’Oncle Sam lorsque NBC lance Will & Grace, sitcom autour d’un gay garanti à 100%, mais l’aimable Will fait pâle figure auprès de ses cousins anglais : lui fait toujours défaut ce qui manquait à ses prédécesseurs américains, une vie amoureuse et sexuelle digne de ce nom. Le coeur de Will & Grace n’est pas l’homosexualité, prétexte à des situations drôlatiques et à une confrontation de clichés entre Will et son ami Jack (ami, pas amant) : c’est la relation entre deux trentenaires célibataires, Will et son amie Grace, aussi incapables tous les deux d’avoir une relation stable et suivie.

C’est pourtant le contrecoup du brûlot anglais qui va amener la « révolution » sur les écrans américains, au point de faire passer l’avancée des deux décennies précédentes pour un comité de parrainage dirigé par de gentilles bourgeoises. Enfin, la version américaine de Queer as Folk montre ce qu’avaient osé montrer les Britanniques mais jamais les Américains : des gays assumant pleinement leur sexualité et la vivant sans fausse pudeur devant la caméra. Le ton se veut sulfureux, comme dans l’original, mais très vite on se rend compte que la véritable révolution n’est pas dans l’étalage de corps nus. Pour la première fois, bien loin des homosexuels partageant sagement le lit de Thirtysomething, la télévision ose montrer des gays faisant l’amour, exactement comme elle peut montrer un couple hétérosexuel. Pour la première fois, une série s’attache à suivre, semaine après semaine, la vie sentimentale de gays et de lesbiennes sans se soucier des vieux tabous et en leur donnant la préséance.

L’an 2000 a marqué un tournant qui n’essaimera pas de sitôt, certainement, sur les grands réseaux, mais qui n’en demeure pas moins le point culminant des progrès accomplis depuis trente ans. Inutile de se leurrer : si Showtime, chaîne payante, a fait de Queer as Folk sa série-fétiche, c’est parce que la série entérine aussi l’ouverture d’un énorme marché, celui du public gay et lesbien qui plébiscite la série. Mais qu’importe, si le résultat est là : une série attachante, ni plus ni moins que les autres. C’est bien ce qui en fait le prix, comme va vous le démontrer en pages suivantes Sébastien Marrot.

 

Notes

1. Stefan PELTIER, Dynastie, apologie de la démesure, ...Car rien n’a d’importance (future DLM), 1994.

2. Les lecteurs curieux qui n’ont pas eu le bonheur de nous suivre depuis le premier numéro pourront peut-être essayer d’en lire plus dans notre Hors-série #2, paru en octobre 2000 et aujourd’hui épuisé (mince !), où il est question des flics des Seventies et essentiellement de Starsky & Hutch.

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