Titre original : Hatufim

Titre anglais : Prisoners of War

Article publié dans Arrêt sur Séries 40 (automne 2012)

 

5

 

Hatufim est le titre original de la série israëlienne qui a inspiré Homeland. Diffusée du 6 mars au 22 mai 2010 sur la chaîne Channel 2, elle a reçu l’Israel Academy Award for Television en juillet 2010. Lors de sa première diffusion, la série fut un record d’audience qui surprit même son créateur et producteur, Gideon Raff, déjà surpris que Channel 2 en ait fait un programme-phare : « Je ne pensais pas que la plus grande chaîne voudrait de la série, encore moins qu’elle la diffuserait le samedi soir. C’était courageux. »1 Aujourd’hui, la saison 2 s’apprête à être diffusée et compte quinze épisodes, soit cinq de plus que la première, laquelle est désormais disponible en DVD en Angleterre où elle a été diffusée sur Sky Arts 1 en mai 2012.

« Mon attention a été attirée sur Prisoners of War (le titre anglais de Hatufim, dont le sens en hébreu est « enlevé », ndlr) quand j’ai reçu un appel de mon agent, Rick Rosen, qui revenait d’Israël », raconte Howard Gordon, qui a adapté la série pour le public américain. « Il représente Keshet, la société de production responsable de In Treatment2, entre autres – et il m’a dit, très sûr de lui : ‘Je tiens ta prochaine série.’ Il me l’a décrite rapidement et ça avait l’air bon, alors j’ai suggéré que nous pourrions travailler dessus avec Alex (Gansa, partenaire de Gordon sur The X Files et de nouveau sur 24 lors des deux dernières saisons, ndlr), qui se trouve être lui aussi un client de Rick. » 3

Les deux séries sont cependant très différentes. En Israël, le retour des prisonniers de guerre est un sujet très sensible et le gouvernement négocie avec les terroristes pour récupérer ses soldats, échangés contre des terroristes emprisonnés. L’une des conséquences en est le sentiment de culpabilité qui hante les soldats ainsi ramenés chez eux, car les terroristes qu’on a libérés pour les récupérer commettent en général de nouveaux attentats. C’est cette problématique que met en scène Hatufim en racontant le retour de deux soldats après dix-sept ans de captivité au Liban. Non seulement ils doivent composer avec cette culpabilité, accrue par la suspicion qui pèse sur eux au sein même de l’armée où l’on craint qu’ils n’aient révélé des informations compromettantes à l’ennemi ou qu’ils n’aient été « retournés », mais ils retrouvent une famille pour qui la vie a continué durant leur absence et dans laquelle ils craignent de n’avoir plus leur place.

 

3

 

« En Israël, nous voulons que nos gars reviennent à la maison, nous l’exigeons du gouvernement, qui souvent paie le prix fort pour récupérer les otages », explique Gideon Raff. « Mais nous avons besoin d’un happy ending. Nous ne voulons pas entendre parler de ce qui se passe après la libération, le syndrome post-traumatique et la réinsertion dans la société. Pourtant le retour à la maison n’est que le début. Pour certains, ce qui suit est même plus difficile que la captivité. » 4

Hatufim s’intéresse à deux soldats libérés mais aussi à leurs familles. L’un des protagonistes est d’ailleurs la femme d’un troisième soldat qui, lui, n’est pas revenu. Si le soupçon est bien un élément de la série, celle-ci ne donne pas dans le thriller paranoïaque aussi franchement que son adaptation américaine. Pas d’équivalent, par exemple, de Carrie Mathison, et les services secrets ne jouent pas le rôle éminent que leur donne la version US. Les bases mêmes de la série israëlienne n’ont en fait pas de sens pour les Américains. Le retour des prisonniers n’a pas la même importance aux Etats-Unis, qui ne sont pas en guerre avec leurs voisins mais avec des pays au-delà des mers, et dans des guerres ponctuelles et non un état de guerre permanent comme en Israël. En outre, les Américains refusent toute idée de négociation avec les terroristes. Le retour du Marine Brody est donc la conséquence d’une opération militaire qui de surcroît n’était pas destinée à le libérer mais à démanteler un groupe terroriste : Brody est resté huit ans prisonnier et rien dans la série n’indique que son pays ait tenté de le retrouver.

 

2

 

« Homeland est un pur thriller – est-il ou non un terroriste ? », souligne Raff. « Ce qui est pertinent pour le public américain, c’est l’ennemi intérieur, de savoir si le héros a été retourné ou non. Le public israëlien est plus intéressé par les relations, la trajectoire émotionnelle, les secrets et le suspense. » 5 Les moyens mis en œuvre expliquent en partie la différence, bien sûr, puisque chaque épisode de Hatufim coûte 200.000 $, une broutille pour les producteurs US où un épisode de série dépasse le million.

Les deux séries étant tournées en parallèle, les auteurs de Hatufim ont pu tirer profit des enseignements de Homeland saison 1 pour leur deuxième saison, qui elle-même servira aux auteurs américains pour écrire la suite de Homeland. Gideon Raff, qui a collaboré avec les auteurs américains et est crédité du titre de producteur exécutif sur Homeland, se dit d’ailleurs très satisfait du résultat, quand bien même les deux séries sont très différentes. La société Keshet a également fourni les moyens de production pour le tournage en Israël au début de la série américaine : c’est là, en effet, qu’a été filmée la séquence liminaire, censée se dérouler à Bagdad, et la production s’est déplacée de nouveau en Israël pour le tournage de la saison 2 cet été.

Homeland a été honorée d’un IFF Achievement in Television Award par l’Israel Film Festival, aux Etats-Unis, en mars 2012. « Cette année marque un tournant important dans la relation entre Hollywood et l’industrie du divertissement israëlienne », a déclaré le directeur de l’IFF, Meir Fenigstein, en se félicitant d’avoir œuvré depuis longtemps au rapprochement des deux industries.6 Cette collaboration, qui a déjà vu plusieurs séries israëliennes adaptées pour le public américain, comme In Treatment et The Naked Truth, une série policière confiée par HBO au producteur de Dexter Clyde Phillips, promet de se développer avec de nombreux projets : NBC a commandé une adaptation de Timrot Ashan sous le titre Midnight Sun, un thriller à base de conspiration qui se déroule dans un kibboutz en Israël mais en Alaska pour le public US ; le studio Lionsgate, producteur de Mad Men, a lui acheté les droits de Yellow Peppers, une série familiale autour d’un enfant autiste, et confié le développement à Brenda Hampton, créatrice de Sept à la maison, en collaboration avec le créateur de la série originale, Keren Margalit.  Thierry LE PEUT

 

Notes

 

1. Propos recueillis par Michael Hogan pour The Guardian in « Loved Homeland ? Wait until you see its inspiration, Hatufim », http:// www.guardian.co.uk / tv-and-radio / 2012 / may / 05 / homeland-hatufim-gideon-raff

2. In Treatment, diffusée entre 2008 et 2010 sur HBO, est une série adaptée du format israëlien BeTipul créé par Hagai Levi.

3. « Interview with Homeland creators Howard Gordon and Alex Gansa », http:// www. channel4.com / info / press / press-packs / interview – with -homeland-creators-howard-gordon-and-alex-gansa

4. voir note 1.

5. Ibidem

6. Propos rapporté dans « Showtime’s David Nevins and producers Howard Gordon and Alex Gansa to be honored at Israel Film Festival », par Gregg Kilday, Hollywood Reporter.com, 29 février 2012, http:// www.hollywoodreporter.com / race / showtimes-david-nevins-producers-howard-296094

Tag(s) : #Arrêt sur Télé

Partager cet article

Repost 0