Un article de Thierry LE PEUT

paru dans Arrêt sur Séries 5 (juin à août 2001)

 

Bien qu’étant officiellement devenu Territoire américain en 1900, sous le président William McKinley, Hawaii n’apporta une cinquantième étoile au drapeau américain que le 21 août 1959. Ce n’est qu’un petit peu plus d’un mois plus tard que l’archipel devient le cadre exotique d’une nouvelle série titrée Hawaiian Eye, également diffusée sous le titre Diamond Head. L’idée des producteurs, William T. Orr en tête : développer des intrigues policières classiques sur fond de hula et de palmiers ensoleillés, en reprenant le schéma standard du tandem de détectives.

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Hawaiian Eye est en réalité un spin-off, une série dérivée de l’un des succès de la Warner Bros. de l’époque : 77 Sunset Strip. Créée par Roy Huggins, le futur créateur du célèbre Fugitif, celle-ci mettait en scène deux enquêteurs, Stu Bailey (héros d’un roman de Huggins) et Jeff Spencer, lesquels se passaient le relais de semaine en semaine en occupant tour à tour le premier plan d’une histoire, ce qui permettait de tourner plus d’épisodes en une saison que pour une série classique. A l’époque, 77 Sunset Strip inaugurait en quelque sorte le policier d’une heure, la moyenne étant encore une demi-heure par épisode, comme Peter Gunn, Mr Lucky ou Staccato avec John Cassavetes. Très vite, nous raconte la petite histoire, Huggins entra en conflit avec le producteur William T. Orr sur la tonalité dominante de la série, Orr voulant introduire de la comédie là où Huggins souhaitait un programme réaliste. C’est le premier qui gagna, imposant le personnage de Kookie, un teenager blond qu’incarnait Edd Byrnes, très vite propulsé au rang de star adulée de la série. A noter que le héros, Stu Bailey, était interprété, lui, par Efrem Zimbalist Jr, père de Stephanie qui deviendrait bien plus tard l’héroïne de Remington Steele, également future vedette de Sur la Piste du crime, l’une des productions phares de Quinn Martin dans les années soixante. 

77 Sunset Strip allait durer six ans, d’octobre 1958 à février 1964, et encourager la Warner à lancer plusieurs séries dérivées du même schéma. C’est ainsi qu’apparurent successivement Bourbon Street Beat, interrompue au bout de 39 épisodes (une seule saison), Hawaiian Eye et Surfside 6. Cette dernière dura deux saisons et 74 épisodes mais la plus populaire fut Hawaiian Eye : quatre saisons et 134 épisodes.

 

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C’est le 7 octobre 1959 que fut diffusé le premier épisode de cette série, intitulé « Malihini Holiday », sur le réseau ABC. A la même heure le mercredi soir, de 9 à 10 heures, CBS programmait la série The Millionaire et NBC le Perry Como’s Kraft Music Hall. La série ne changera de case que pour la dernière saison, 1962-1963, se déplaçant au mardi soir de 8 h 30 à 9 h 30. Dès le premier épisode, Efrem Zimbalist Jr apparaît dans le rôle de Stu Bailey, introduisant les nouveaux personnages comme le feront, bien longtemps après lui, Bobby Ewing dans Côte Ouest ou Kelly dans Melrose Place. Cinq jours plus tôt, cependant, l’un des héros de la nouvelle série, Tom Lopaka, était apparu dans l’épisode « Only Zeroes Count » de la série-mère, préparant déjà le terrain. La formule de Hawaiian Eye est identique à celle de 77 Sunset Strip : deux héros bien de leur personne et indépendants, de jolies filles et un faire-valoir comique, en l’occurrence le chauffeur de taxi joueur de ukulele, Kim, qui a l’avantage d’avoir une famille nombreuse disséminée dans l’archipel et toujours prête à donner un coup de main. Les détectives se nomment cette fois Tom Lopaka et Tracy Steele, un ancien policier, et ont leur bureau dans un hôtel de luxe, le Hawaiian Village Hotel. Outre le précieux Kim, ils disposent d’un atout de charme en la personne de Cricket, chanteuse et photographe interprétée par l’actrice Connie Stevens, alors débutante mais déjà vue dans deux épisodes de 77 Sunset Strip, en 1958 et 1959.

 

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Le tandem de Hawaiian Eye était incarné par deux acteurs quasiment inconnus. Le premier, Anthony Eisley (de son vrai nom Fred Eisley), était apparu dans une courte série, Bonino, en 1953. Les adeptes des Envahisseurs se souviennent probablement de lui dans le rôle de l’un des « Believers », dans deux épisodes de la série, « Les Défenseurs » et « La rançon ». Son acolyte, en revanche, est autrement plus connu, même si, âgé de vingt-quatre ans en 1959, il faisait alors ses débuts. De son vrai nom Konrad Robert Falkowski, Robert Conrad se fit remarquer, dit-on, du producteur William T. Orr en accompagnant une actrice à une audition. Il fut ainsi le premier acteur engagé pour Hawaiian Eye, qui allait lui apporter une notoriété suffisante pour le propulser quelques années plus tard à la tête d’une autre série, universellement connue celle-là : Les Mystères de l’Ouest. Pour l’heure, cependant, notre jeune comédien n’était apparu que dans quelques épisodes de séries, notamment du catalogue Warner, avec laquelle il était sous contrat : Maverick, Lawman, Colt 45, et un film intitulé Thundering Jets. Membre, pendant un temps, d’un trio de jazz, livreur, ouvrier sur un chantier naval, Conrad s’était intéressé à la comédie en se disant qu’il pouvait faire mieux que certains acteurs qu’il voyait se produire. Sa rencontre avec Nick Adams, vedette de la série The Rebel, lui mit le pied à l’étrier : Adams en effet lui permit d’obtenir une carte de la Guilde des Acteurs et lui trouva un agent, Henry Rackin. Celui-ci, directeur de casting aux Ziv Studios, le fit engager pour de petits rôles dans les séries Sea Hunt, Bat Masterson et Highway Patrol (l’ancêtre de CHiPs, avec Broderick Crawford). Puis ce fut le contrat avec la Warner, studio pour lequel le comédien avait toujours rêvé de travailler ! Pour jouer Thomas Jefferson Lopaka (on appréciera l’alliance de l’américanité et de l’exotisme dans le choix du nom...), Conrad toucha d’abord 250 dollars puis 315 lorsque la série trouva son public. 

Le départ d’Anthony Eisley à la fin de la troisième saison entraîna en 1962 l’arrivée d’un nouveau personnage, Philip Barton, incarné par Troy Donahue qui venait de tenir la vedette dans une autre série Warner, Surfside 6, elle aussi dans la mouvance de 77 Sunset Strip. Sensiblement du même âge que Conrad, Donahue avait débuté au cinéma en 1957 et interprété plusieurs rôles de jeunes premiers avant d’apparaître dans plusieurs séries, dont Rawhide, Maverick, Colt 45, La Grande Caravane et, en 1960, 77 Sunset Strip. Un temps marié à l’actrice Suzanne Pleshette (alliée-ennemie de David Vincent dans l’épisode « La mutation » des Envahisseurs, en 1967), Donahue était en quelque sorte la coqueluche des adolescents de l’époque, faisant la couverture des magazines et déplaçant les foules à chacune de ses apparitions. Le genre de stars qu’Aaron Spelling fera figurer au temps du has been dans quelques-unes de ses productions populaires, La Croisière s’amuse et L’Ile Fantastique en 1981 et Matt Houston en 1982 pour ce qui concerne notre Troy.

 

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Seule femme de la série (régulière tout au moins, car la gent féminine était l’un des atouts maîtres du programme), Connie Stevens avait débuté pour la Warner en 1957. Elle aussi se fit les dents sur deux épisodes de 77 Sunset Strip avant d’interpréter le rôle de Cricket Blake. Elle fut également la partenaire de Troy Donahue dans les films Parrish et Susan Slade en 1961 et tous deux figurent en 1963 au générique de Palm Springs Weekend avec... Robert Conrad ! Un petit monde auquel se rattache également Grant Williams, alias L’Homme qui rétrécit au cinéma (en 1957) mais aussi partenaire de la blonde Connie Stevens et de Troy Donahue dans Susan Slade. Williams était par ailleurs rodé aux séries puisqu’avant de compléter l’équipe de Hawaiian Eye en décembre 1960, dans le rôle du détective Greg MacKenzie, il était apparu dans Gunsmoke, Texas John Slaughter (une production Disney diffusée chez nous dans le Disney Channel de France 3 voici une quinzaine d’années) et Bonanza entre autres. A noter que sa filmo indique aussi une apparition dans le film Ecrit sur du vent de Douglas Sirk en 1957, avec Rock Hudson et Lauren Bacall. Ce qui n’est pas rien ! 

Le casting régulier de Hawaiian Eye était complété par des acteurs peu connus dont deux d’origine hawaiienne, Poncie Ponce et Douglas Mossman. Le premier prêtait vie au chauffeur de taxi Kazuo Kim et le second à un autre acolyte des détectives, Moke. Mossman tiendra également un rôle régulier dans Hawaii Police d’Etat, celui de Frank Kemana, en plus d’apparitions dans une poignée d’épisodes, et on le retrouvera plus tard dans Magnum et Waikiki Ouest. Quant au troisième larron, Mel Prestige, qui interprétait l’allié « officiel » des héros, le Lt Danny Quon, il n’a guère laissé de traces dans le paysage télévisuel mais on peut mentionner au moins sa contribution en 1978 au téléfilm Retour à Gilligan’s Island, « revival » d’une série mythique aux States mais inédite chez nous.

 

de l’autre côté des étoiles

 

William T. Orr, le producteur exécutif de Hawaiian Eye, est l’homme qui sut gérer le succès de 77 Sunset Strip en introduisant le personnage comique de Kookie, provoquant le départ du créateur de la série, Roy Huggins. On le retrouve donc, très logiquement, aux commandes des produits dérivés que furent Bourbon Street Beat et Surfside 6 mais également, avant cela, au poste de producteur exécutif des séries Cheyenne, Casablanca et King’s Row en 1955, Conflict en 1956, Sugarfoot, Maverick et Colt 45 en 1957 et enfin Bronco et Lawman en 1958. Jusqu’en 1965, il continuera de produire des séries pour la Warner, parmi lesquelles The Alaskans, The Gallant Men, Temple Houston et F Troop.

 

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Ed Jurist, producteur de la série, se signalera plus tard en écrivant ou co-écrivant environ 54 épisodes de Ma Sorcière bien-aimée, contribuant également, au début des années 70, à la série MASH. Au rayon « collaborateurs de l’ombre » de Hawaiian Eye, on signalera encore la présence de scénaristes dont le nom sera associé à d’autres productions notables du petit écran, notamment Philip Saltzman, Lee Loeb, Sam Ross et Robert Hamner, qui travailleront tous sur Le Fugitif pour Roy Huggins. Les réalisateurs sont pour beaucoup d’entre eux connus des amateurs éclairés de séries : Irving J. Moore, Richard Sarafian, Robert Sparr, Charles Rondeau contribueront par la suite à la production des Mystères de l’Ouest, Leslie H. Martinson travaillera sur Batman ou Dallas et Robert Douglas sur Les Rues de San Francisco. Quant à l’un d’entre eux, un certain Robert Altman, il fera la carrière que l’on sait au cinéma. 

Un mot encore, sur le thème musical de la série, que les curieux peuvent entendre sur un CD anglo-saxon, Television’s Greatest Hits Volume II (TeeVee Toons). D’un exotisme assez... étonnant, il fut composé par le tandem Mack David / Jerry Livingston, qui prêta son concours aux chansons d’Alice au pays des Merveilles et de Cendrillon et signa également les thèmes de 77 Sunset Strip, Bourbon Street Beat et Surfside 6, ainsi que des séries Cheyenne, Bronco et The Alaskans.

 

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