publié en décembre 2004 (ASS 19)

par Thierry Le Peut

 

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Les barrières blanches (picket fences) qui entourent les pavillons de la banlieue américaine sont un symbole de cette nation. Très naturellement, la question de savoir ce qui se passe derrière ces piquets proprets est devenue l’un des motifs récurrents des productions, pas seulement télévisées, issues des usines hollywoodiennes. C’est sans doute de ce constat très simple qu’est parti David E. Kelley, formé à l’école de La Loi de Los Angeles, pour créer ce qui fut sa première « grande série ». On y retrouve les ingrédients qui feront la renommée du « maître-scénariste » avec ses succès futurs : du drame, de la musique pour adoucir les moeurs, des incongruités en veux-tu en voilà et une pincée d’étrangeté pour souligner la « légèreté de l’être ».

Mal diffusée en France où elle a changé d’horaire et de titre plus souvent qu’à son tour, Picket Fences (successivement Un drôle de shérif  puis High Secret City / La ville du grand secret, étiquette purement commerciale sans rapport avec le contenu du programme et appliquée par TF11) a aujourd’hui reçu la reconnaissance qu’elle mérite grâce à plusieurs diffusions sur le câble et le satellite, ce qui permet enfin de voir la série dans son intégralité et dans l’ordre, sans amputations intempestives. C’est en effet le seul moyen d’en mesurer les grandes qualités : car même si ce n’est pas la meilleure série de Kelley c’est l’une des plus attachantes, peut-être grâce à la prééminence du drame sur le « grain de folie » qui s’emparera plus tard d’Ally McBeal, mais d’un drame fondamentalement humaniste et optimiste en dépit des malheurs et des horreurs que conte la série. Picket Fences fait en outre figure de programme fondateur de la « Kelley’s Touch » dans la mesure où elle intronise des comédiens qui prêteront ensuite leur concours aux autres productions maison : Fyvush Finkel, insupportable avocat opportuniste, retrouvera un rôle analogue dans Boston Public, où se commettra également Kathy Baker, ici mère de famille, médecin et femme politiquement concernée. C’est que Picket Fences est aussi une série excellemment jouée, emmenée par un vieux briscard du grand écran, Tom Skerritt (Dallas dans Alien), et soutenue par plusieurs générations de comédiens talentueux : la série révéla Holly Marie Combs qui s’emploie aujourd’hui à chasser les démons dans Charmed, mais aussi le petit Adam Wylie, Costas Mandylor devenu le héros de Secret Agent Man, ainsi que Lauren Holly. Elle bénéficie en outre de la présence d’un vétéran de l’écran, Ray Walston, l’inoubliable Martien favori (pour ceux qui l’ont connu dans ce rôle), qui par le rôle du Juge Henry Bone marque la série de sa présence tutélaire. Lorsque l’on a assisté aux prises de bec de Walston et Finkel et aux scènes dramatiques qui réunissent leurs deux personnages, on ne peut plus les oublier et l’on tient là l’essence même de Picket Fences, sa nature parfois douloureusement humaine masquée de prime abord par les allures revêches, cyniques ou brutales de ses personnages.

Le titre faisant office de ligne fondatrice et directrice de la série, on ne s’étonne pas que celle-ci s’emploie à révéler les drames que peut abriter une petite ville « typique » de l’Amérique d’aujourd’hui, de même qu’elle dévoile peu à peu des protagonistes souvent plus complexes qu’il n’y paraît. Kelley y applique en outre son goût des tournures judiciaires pour revisiter à sa manière, souvent polémique et enlevée autant que dramatique et touchante, les thèmes traditionnels du programme familial : l’idéalisme inhérent au genre, et que ne renie pas Kelley, se voit ainsi soumis à un point de vue adulte, doux-amer, qui tente de réconcilier un certain optimisme et une dureté réaliste. Les personnages épisodiques sont souvent bouleversants, qu’il s’agisse du nain amoureux interprété par Michael Anderson (celui de Twin Peaks  et de Carnivale) ou du professeur atteint d’une tumeur au cerveau dans le même épisode, « L’étonnant M. Dreeb ». En donnant à ses personnages principaux les fonctions les plus symboliques de la société actuelle (le shérif, le juge et l’avocat d’une part, le médecin de l’autre) et en combinant les points de vue de plusieurs générations, Kelley s’assure de pouvoir explorer à peu près toutes les voies imaginables, d’autant qu’il ajoute au cadre typiquement familial de la série le « grain de folie » qu’il cultivait déjà dans La Loi de Los Angeles et qui l’autorise à distordre à volonté la réalité parfois trop étriquée pour son goût de l’emphase et de l’excès. Picket Fences  est ainsi l’une des séries du « maître » qui sait le mieux exploiter ce que l’on appellera un « hyperréalisme » plutôt qu’un « surréalisme », les excès du scénario permettant de révéler ce que la vie la plus ordinaire recèle d’humanité et de drame.

Car on aurait grand tort de penser que l’univers de David E. Kelley n’est pas un univers réaliste. C’est tout le contraire : les personnages de Picket Fences, comme ceux d’Ally McBeal, tout autant que les situations qu’ils vivent, sont plus proches de nous que ceux de NYPD Blue  absorbés tout entiers par leur environnement. Le monde du 15th Precinct est le nôtre tout en nous restant étranger : si les expériences vécues par ses policiers rejoignent notre propre expérience exacerbée ou fantasmée du réel, leur univers se présente comme un monde autre, clos et oppressant en dépit des échappées personnelles offertes par les personnages. Le postulat policier étant moins fort dans Picket Fences, au profit du familial, la série de Kelley multiplie au contraire les ouvertures sur « notre » univers, par ses décors (maison, petite ville, école, pelouses, cabinet de médecin), ses personnages très communs, ses intrigues issues d’une existence normalisée. Si l’Amérique typique nous demeure étrangère par nature – les épisodes s’ouvrent parfois sur un montage de plans fixes alignant de purs clichés de la « petite ville américaine », avec sa petite église, son école, ses pavillons, ses drapeaux nationaux flottant en devanture -, évoquant pour nous une image quasiment mythique (celle-là même qui sert de cadre « typique » à l’Halloween  de John Carpenter), elle correspond en revanche au quotidien de nombre d’Américains, qui se reconnaissent d’emblée dans la Rome de Kelley (car, pour les non-initiés, l’action se passe à Rome... Wisconsin).

Ce que l’on a appelé la « Kelley’s Touch », ces moments de pure folie qui tirent ses scénarii vers l’improbable pour mieux cultiver l’humour noir et faire échec au cynisme, ne sont finalement qu’un outil dramatique permettant d’exacerber l’ordinaire, le faisant paraître extra-ordinaire alors même que ce qui nous est désigné n’est que le reflet de nos propres existences. Le nain, omniprésent dans « l’imaginaire » kelleyien (sic), stigmatise la différence ostracisée par la société, déclinée à loisir dans toutes sortes d’excentriques et d’originaux. Les morts à répétition, frappant particulièrement les notables de la ville, sont les prétextes à des moments de crise où se révèlent les uns et les autres, et finissent par devenir une inside joke, comme le furent déjà les accidents d’avion dans Dallas (où ils revenaient avec presque autant de régularité que le barbecue Ewing). Les mouvements vaudevillesques qui se jouent dans les décors récurrents de la série – le bureau du shérif, la Cour du Juge Bone, la maison des Brock -, avec leurs joutes verbales et leurs règlements de comptes personnels, tiennent autant de la comédie que du mélodrame, reposant toujours sur une vérité à fleur de peau dans laquelle chacun se reconnaît aisément. Et si certains personnages font plus que frôler la caricature, c’est pour mieux croquer les travers de la vie moderne, où le travail dévore la vie privée et où le doute et la peur de l’engagement condamnent à la solitude. Picket Fences décline ainsi la problématique d’Ally McBeal, intrinsèque également à The Practice ou Boston Public en dépit de leurs tonalités différentes.

Picket Fences est, comme les autres programmes de Kelley, un ensemble show : les moments vécus par les uns et les autres se recoupent, se rejoignent et se heurtent en un ballet aussi humain qu’il est didactique. Au centre du spectacle se tiennent le shérif Jimmy Brock et sa femme Jill, les « normaux » de la série, dont la préoccupation première est l’éducation de leurs enfants dans un monde en proie à toutes les turpitudes et soumis à de multiples dangers : l’injustice, les crimes sexuels, le harcèlement, l’intolérance sont ainsi abordés autant dans leur contexte policier et adulte que dans leurs résonances sur les esprits en formation des enfants Brock, qu’il s’agisse de Kimberly, l’adolescente, ou des deux jeunes garçons, Matthew et Zachary. Au fil des épisodes et des saisons, la religion, clef de voûte de cette Amérique moyenne mise en scène dans la série, s’affirme comme l’un des thèmes fondamentaux de celle-ci, dans son caractère doctrinaire comme dans sa portée individuelle : d’un côté les représentaux officiels des églises catholique et protestante s’affrontent au mépris parfois de leur dignité, de l’autre le shérif Brock est confronté à sa propre difficulté à croire, qui le rend bien incapable d’expliquer à ses enfants en quoi consiste la foi véritable. Dans sa dimension politique et sociale, la religion se heurte aux atrocités commises à Rome et joue un rôle essentiel dans les débats éthiques soulevés lors des nombreux réquisitoires tenus à la Cour du Juge Bone. Poussant l’audace jusqu’à l’absurde, Kelley réalise dans la quatrième saison le fantasme ultime : non seulement faire venir le Pape à Rome (Wisconsin) mais carrément le faire comparaître devant la Cour en qualité de témoin, harcelé par la Défense !

Série audacieuse et simple à la fois, ouverte chaque semaine par un thème musical mi-entraînant mi-mélancolique de Stewart Levin, Picket Fences réussit à plaire et toucher à la fois, à faire réfléchir son public tout en le divertissant, l’appâtant par ses situations bizarres pour mieux le prendre au piège de l’émotion et du sens critique. Une gageure qui suffit à lui ouvrir les portes de ce monde si changeant que d’aucuns appellent : les grandes séries. Petite grande ou grande petite, ensuite, c’est juste pour discutailler.

 

1. L’honnêteté intellectuelle pousse à reconnaître qu’il existe bien un rapport entre ce titre opportuniste et le contenu de la série : celle-ci se donne pour postulat l’observation de ce qui se passe derrière les « barrières » d’une petite ville américaine typique, et le titre français fait intervenir l’idée de « secret » dissimulé au coeur d’une ville. Mais il le fait en évoquant un « grand secret » unique, enjeu de la série dans son entier, alors que la série a pour objets les « secrets » ordinaires de gens ordinaires. C’est en cela que le titre de TF1 – dont on regrette qu’il soit resté accollé au programme – est un mensonge sur le contenu, créant une attente inappropriée au produit.

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