Un dossier de Thierry Le Peut à découvrir dans Arrêt sur Séries 40 (automne 2012)

 

Terrorisme,  paranoïa,  sécurité intérieure  :  les ingrédients de 24   sont de nouveau au menu d’une fiction américaine qui regarde l’Amérique dans le blanc des yeux.  Mais dix ans ont passé et cette fois la série n’est pas diffusée sur un grand network mais sur une chaîne câblée et payante, Showtime.  Cela change la donne et permet une liberté et une complexité qui ont fait ranger Homeland   dans la catégorie de The Wire   ou Breaking Bad .   Voilà qui est suffisamment audacieux pour aller y voir de près.  Attendue à la rentrée sur Canal+ et déjà favorite chez les sériephages, la série s’apprête à entamer sa saison 2 aux Etats-Unis, où elle a remporté plusieurs récompenses, dont le Golden Globe de la meilleure série dramatique et celui de la meilleure actrice principale pour Claire Danes.  En plus d’être la série préférée de Barack Obama !

 

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En 2001, l’effondrement des Twin Towers à New York amenait les responsables de Fox Network à demander des modifications dans le premier épisode de leur nouvelle série 24 : il paraissait judicieux de gommer ce qui, dans la fiction, rappelait trop directement la réalité. La série, conçue avant l’attentat, allait devenir durant huit ans le reflet de la guerre contre le terrorisme déclenchée par le gouvernement Bush. Produite dans le temps de la stupéfaction et du désir de revanche, elle accompagna les développements politiques et sociétaux qui ébranlaient les Etats-Unis : nécessité d’un contre-terrorisme puissant, limitation des libertés civiques, image des musulmans dans la société, recours à la torture, mensonge au plus haut niveau de l’Etat, manipulation de la société civile. 24, même si son héros était loin d’être exemplaire, avait besoin d’épouser le manichéisme voulu par le gouvernement Bush pour atteindre à l’efficacité optimale. Les polémiques qu’elle a suscitées, notamment dans la légitimation qu’elle semblait faire de la torture, ont été le reflet de ce qui agitait la société américaine au moment de sa diffusion, et témoigné de l’évolution du regard porté sur la guerre contre le terrorisme.

Onze ans plus tard, Homeland arrive dans un contexte différent. Le gouvernement Bush a perdu les élections et cédé la place aux démocrates. Les guerres en Afghanistan et en Irak se prolongent et avec elles les conséquences de la guerre totale contre le terrorisme, dont on perçoit aujourd’hui les mensonges et les limites. Des reportages, des livres, notamment ceux de Bob Woodward (Mensonges d’Etat, Bush s’en va en guerre), de Seymour Hersh (Dommages collatéraux), de Philip Gourevitch (The Ballad of Abu Ghraib), des films ont révélé ce que l’Amérique ne voulait pas voir, ce qui fut dénoncé, nié et finalement démontré, et rappelé au monde la réalité des guerres, au-delà des idéologies. Le mythe de la guerre propre, des frappes chirurgicales, construit de toutes pièces lors de la première guerre du Golfe pour tenter de contrôler l’impact des medias sur les populations, a fait place à une vision plus globale et plus lucide où l’on ne peut plus ignorer les « dommages collatéraux » de la guerre et les mensonges destinés à les minimiser. La rhétorique américaine républicaine cherchant à réduire la guerre à une lutte entre gentils et méchants au nom de la défense de la démocratie dans le monde a donc été remplacée par une vision moins manichéenne, pas seulement à cause du départ des néo-conservateurs du gouvernement Bush mais surtout parce que les Etats-Unis ont estimé qu’ils n’avaient plus les moyens d’une politique agressive et punitive. Dans la guerre d’images qu’est aussi la guerre contre le terrorisme, ce que font les soldats américains et ce que disent les politiques peut être aussi dévastateur que les armes « déloyales » utilisées par les terroristes. Ce que le 11 septembre et ses conséquences ont aussi mis au grand jour, pour ceux surtout qui refusaient de le voir auparavant, c’est l’image dégradée des Etats-Unis dans le monde et le formidable outil de recrutement que cette image constitue pour les groupes terroristes comme Al Qaïda. C’est, aussi, la terrifiante ambiguïté qui résulte des exactions commises des deux côtés : pour l’Amérique comme pour ses ennemis, l’autre est toujours le Diable, qu’on l’appelle Satan ou Axe du Mal.


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Le rôle de la CIA dans la défense des valeurs américaines, et surtout des intérêts de l’Amérique, et la façon dont l’action de cette agence façonne l’image des Etats-Unis dans le monde, la façon aussi dont cette action alimente toutes sortes de théories du complot – tout cela a été dit et redit depuis les années 1950, c’est-à-dire depuis la création de l’agence (en 1947). Mais le 11 septembre 2001 a renouvelé les reproches et les peurs, tout en démontant le mythe de la toute-puissance des renseignements américains, auxquels on a reproché notamment, à l’époque, d’avoir négligé le travail de terrain et de n’avoir pas su prévenir et empêcher les attentats. Dans la guerre contre le terrorisme, la CIA a joué un rôle important et l’on a brusquement entendu (ou ré-entendu) parler des « exfiltrations » secrètes effectuées par l’agence dans différents pays du monde et des centres de détention où elle retenait en toute illégalité des personnes jugées dangereuses pour la sécurité des Etats-Unis. Les révélations concernant l’usage de la torture dans ces camps, et spécialement celui de Guantanamo à Cuba, ont impliqué en premier chef la CIA, dont les agents étaient en charge des interrogatoires dans ces camps. C’est à la CIA qu’est confiée en 2007 la création d’une unité spéciale chargée de traquer Oussama Ben Laden et c’est sous son commandement direct qu’est menée en mai 2011 l’opération du SEAL aboutissant à la mort de Ben Laden au Pakistan. Cette opération est apparue comme le point culminant de la guerre contre le terrorisme mais elle participe également d’une volonté de restaurer l’image de la CIA, dont le nouveau directeur Leon Panetta annonçait en 2009 la fin des interrogatoires « musclés » appliquant des techniques considérées comme de la torture.

C’est dans ce monde non plus en noir et blanc mais en nuances de gris que se déroule l’action de Homeland, dont le personnage principal est justement un agent de la CIA et dont l’épisode pilote montre une opération similaire à celle qui permit de trouver Ben Laden. L’épisode était déjà tourné lorsque se produisit ce coup d’éclat militaire qui permettait au Président Obama de marquer un coup très symbolique en mettant un point final à la traque de l’ennemi n°1 de l’Amérique, dont George W. Bush avait mis la tête à prix dix ans plus tôt. Un événement apprécié différemment par les deux showrunners de Homeland, Howard Gordon et Alex Gansa : pour l’un, cela pouvait diminuer l’intérêt du public pour une histoire fondée précisément sur un attentat préparé par un avatar de Ben Laden ; pour l’autre, au contraire, l’audience importante des images de ce raid diffusées par les médias allait exacerber l’authenticité du raid montré dans l’épisode pilote. Sans le savoir, la série avait anticipé la réalité.


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L’anecdote montre à quel point Homeland est ancrée dans l’actualité. L’usage des drones, accru par Obama pour lutter contre les terroristes en Afghanistan, occupe aussi une place importante dans le développement de l’histoire et illustre la problématique de la série : même si les Etats-Unis ont officiellement renoncé à utiliser la torture – et, de fait, les agents de Homeland ne l’utilisent pas, encore que certaines méthodes « héritées » de l’ère Bush y soient encore visibles, on le verra plus loin -, les moyens utilisés pour réduire la menace terroriste ne laissent pas de poser un questionnement éthique. « C’est un débat qui a lieu à la CIA, d’après nos conseillers », déclare Gansa. « Maintenant, on n’est plus autorisé à pratiquer aucune forme de coercition ou des techniques d’interrogatoire musclées, mais on est autorisé à survoler n’importe quel village, sans suivre aucune procédure, et à tuer tout le monde ? »  Les « conseillers » des auteurs à la CIA ne sont pas nommés mais ils sont souvent évoqués dans leurs interviews. Gordon et Gansa se montrent aussi soucieux de l’image qu’ils donnent de l’islam et des musulmans et ont sollicité les conseils de Muslims Screen & Television qui se présente comme un centre de données accessible aux producteurs et aux scénaristes pour les aider à « présenter des personnages multidimensionnels et des histoires qui transcendent les stéréotypes » et répondre ainsi à la nécessité d’une « meilleure compréhension et d’une représentation appropriée en un temps de grande tension et de suspicion mutuelle entre les Etats-Unis et le monde musulman ». La page d’accueil du site de MOST présente les déclarations de plusieurs personnalités de la télévision et du cinéma, dont Kary Antholis, président de HBO Miniseries, Neal Baer, scénariste de Law & Order, et Howard Gordon justement qui précisait par ailleurs dans une interview : « Nous avons même un imam sur le plateau pour aider les acteurs non musulmans à perfectionner les rituels de la prière. » Les personnages musulmans sont répartis dans la série entre les deux « camps » : à côté des terroristes, on rencontre un jeune imam et sa femme, sincèrement préoccupés de leur communauté et des relations avec les Américains, mais aussi un agent de la CIA, Galvez. Surtout, les auteurs ont tenu à brouiller les lignes en refusant le manichéisme. Ainsi le terroriste Abu Nazir, qui ne peut qu’évoquer la figure d’Oussama Ben Laden, est-il montré dans l’intimité de sa maison et pourvu d’un petit garçon à la faveur d’un épisode (1.09), de manière à l’humaniser, et ses motivations sont interrogées de façon à ce que ses actes n’apparaissent pas déconnectés de son humanité. ( Attention spoiler ! )  De même, la décision de faire du sergent Brody - le Marine libéré après huit ans de captivité en Irak et en Afghanistan - un musulman est destinée à mettre non seulement sa famille (dans la fiction) mais aussi les spectateurs de la série devant leurs propres représentations de l’islam. « Nous avons joué sur les peurs des gens », commente Alex Gansa. « Nous voulions mettre à l’épreuve la présomption du public : le fait qu’il s’était converti à l’islam faisait-il forcément de lui un terroriste ? » On se souvient que la religion de Barack Obama lui-même avait été l’un des arguments de ses adversaires pour mettre en doute sa légitimité, au point qu’il avait dû réaffirmer publiquement sa foi chrétienne. Plus tard, le projet de mosquée à proximité de Ground Zero a enflammé le pays et attisé les sentiments anti-islamiques, autorisant Newt Gingrich, candidat à l’investiture républicaine, à suggérer un test spécifique imposé aux musulmans pour vérifier leur loyauté envers les Etats-Unis.

 

A suivre dans Arrêt sur Séries 40


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