publié en mars 2004 (ASS 16)

par Thierry Le Peut

 

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Pendant plusieurs semaines, on pouvait suivre d’affilée un exploit du Sergent T. J. (Tout Jeune ?) Hooker dans les rues de « L. C. » (une grande ville qui ressemble fichtrement à LA) et les péripéties de son collègue Rick Hunter de la police de Los Angeles. Même initiale, même nombre de lettres dont trois communes, même patronyme lourd de signification : Hooker, celui qui « met le grappin » sur les truands (certes, dans le jargon US hooker signifie aussi « prostituée » mais il y a peu de chance que ce soit le sens que préfère le bon Sergent), et Hunter, celui qui les chasse, illustrent une veine policière toujours vivace et qui tient plus de la geste héroïque que de l’énigme ou du police procedural. C’est du moins ce que l’on pourrait d’abord penser et c’est de cela qu’il va être question dans ces lignes.

Hooker et Hunter sont issus de deux écuries parmi les plus prolifiques de la décennie 80, et même au-delà. Le premier, apparu en 1982 sur l’antenne d’ABC (qui la cèdera à CBS pour sa dernière saison), fut commandité par Aaron Spelling et Leonard Goldberg, heureux et richissimes producteurs de Drôles de Dames et Starsky et Hutch, artisans également d’une autre série de flics en uniforme, The Rookies, qui avait duré de 1972 à 1976. Hunter, en revanche, fut produit à partir de 1984 par Stephen J. Cannell, producteur plus jeune que Spelling et amateur de séries d’action dans la veine d’Agence Tous Risques. La première fut créée par Rick Husky qui avait rempli la même fonction sur SWAT (Section 4) en 1975 ; la seconde par Frank Lupo, co-créateur d’Agence Tous Risques et plus tard producteur indépendant, notamment de La Malédiction du loup-garou, Duo d’enfer et Raven. La première avait pour vedette un tandem (puis deux) constitué d’un acteur mûr et confirmé et d’un « bleu » ; la seconde mettait sur le devant de la scène un couple mixte incarné par deux inconnus, dont un ancien footballeur.

Tous ces éléments ont leur importance car nos deux flics éponymes ont des manières différentes même s’ils partagent une vision expéditive et musclée de l’application de la Loi.

Hooker est un « flic à papa », étiquette qu’il assume parfaitement face à son jeune équipier tout frais émoulu de l’Académie de police, où le Sergent est instructeur. Les valeurs de Hooker sont celles d’un monde révolu, d’une Amérique dont les représentants de l’ordre n’avaient pas à avoir honte de leur reflet dans la glace le matin. Un monde où existaient des règles respectées par les bons comme par les méchants : c’est du moins ce que l’on imagine en entendant le Sergent déplorer la mutation de la société, brusquement saisie d’une folie meurtrière qui ne fait pas de quartier et n’épargne personne, surtout pas les innocents. Hooker serait un brave shérif dans une petite ville américaine à peu près tranquille : dans le décor d’une grande ville, il fait figure de dinosaure et l’on pourrait croire qu’il a dormi durant les deux décennies qui ont précédé, tant sa vision du monde et de la justice est obsolète – si tant est bien sûr que sa société idéale ait jamais existé... Sa morale cependant est simple : il n’y a pas à faire de manières avec des criminels qui ne respectent plus rien. Hooker s’en prend à la bureaucratie sclérosante et génératrice d’injustice autant qu’à l’insécurité qui règne dans les rues. La rue est d’ailleurs son domaine : bien que s’étant élevé au grade d’inspecteur, il a choisi de reprendre l’uniforme pour y rester, estimant que c’était là que sa présence était la plus utile, et la plus efficace. Un flic à l’ancienne, proche des gens, voilà ce que veut être Hooker. Du moment qu’il s’agit de braves gens.

 

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L’esprit de Hunter est quelque peu différent. Son père était un truand, il a donc une expérience de « l’autre côté » et il s’en sert à l’occasion pour faire son job. Car c’est bien ce que représente pour lui le métier de policier : pas de grand discours dans sa bouche, ni de théorie sur la société, juste la conviction que quelqu’un doit contenir le crime pour qu’il ne s’empare pas des rues. Celles-ci sont aussi le lieu de travail de ce flic adepte de la manière forte, qui, lui, se montre satisfait de son grade de detective. Mais ce dernier l’autorise à user de prérogatives pour lesquelles le « petit » Sergent doit se battre contre les lourdeurs de la bureaucratie policière. Hunter ne défend pas le système mais entend faire appliquer la loi. Lui aussi se heurte à sa hiérarchie, qui mettra du temps à l’apprécier : les premières saisons voient se succéder plusieurs commissaires dont peu approuvent les méthodes de cet « inspecteur choc », plus soucieux de relations publiques que d’efficacité. La société que dépeint Hunter n’est pas un paradis perdu mais une réalité déjà compromise et pas uniquement par les criminels. Hunter utilise d’ailleurs les petits malfrats pour coincer les gros, là où Hooker a bien du mal à faire la part des choses. Enfin, Hunter est à égalité avec sa partenaire et n’a pas vis-à-vis d’elle l’attitude paternaliste de Hooker avec le jeune Romano : signe de deux écoles tributaires de visions du monde en décalage, Hunter reconnaît une femme comme son égale, en dépit de son propre machisme, alors que Hooker appartient encore à un monde patriarcal. De l’un à l’autre, c’est une génération qui a été sautée et le rapport de Hunter à la société qui l’emploie est plus frontal, plus direct et moins « donneur de leçons ». En bref, plus « jeune ».

Hunter est un démarquage nullement dissimulé de L’Inspecteur Harry, dont le personnage a les traits nets et durs ainsi que le Magnum brandi comme symbole phallique. Autant dire que le but de la série n’était pas de faire dans la série policière « réaliste » et méticuleuse. Peu d’épisodes se passent en fait de poursuites en voiture conclues par des vols planés et des explosions spectaculaires. L’anti-série policière pour les puristes ! C’est là d’ailleurs un point qu’elle partage avec la série de Spelling, qui très vite a eu recours elle aussi aux cascades pour rehausser son attrait visuel. Dès la deuxième saison, le générique d’ouverture est allongé de quelques scènes « choc », destinées peut-être à retenir ceux qui douteraient de la capacité de William Shatner, ex-Capitaine Kirk de Star Trek, à jouer les flics musclés.

Mais ce sont les différences qui finalement seront les plus significatives dans l’affrontement de ces deux flics urbains. Car Hooker se laisse plus durablement enfermer dans le stéréotype de son héros que ne le fera Hunter. Cette dernière en effet évolue beaucoup au cours de ses sept saisons d’existence – soit quatre de plus que Hooker. L’action en reste un élément essentiel mais apprend à se modérer à mesure que son héros mûrit. La procédure policière occupe une place de plus en plus importante dans les enquêtes conduites par l’inspecteur aux épaules de footballeur, dont les conclusions ne sont pas toujours exemptes d’amertume ni de mauvaise conscience. Lorsque l’un des supérieurs de Hunter, poussé à bout par tant de demi-mesure et d’incurie judiciaire, bascule finalement dans le camp des meurtriers, renvoyant le héros à sa propre image de flingueur, le ton n’est pas aussi vindicatif qu’il aurait pu être dans la série d’à côté : confronté au même problème dans un épisode où Shatner fait face à son complice trekkien, Leonard Nimoy, Hooker ne se départit pas de son discours moralisateur. Para-doxalement, alors que Shatner est un comédien plus expérimenté que Fred Dryer, alias Rick Hunter, son personnage ne parvient pas à exprimer une vérité que rencontre parfois l’avatar du Dirty Harry d’Eastwood.

De cette différence essentielle c’est la tonalité des deux programmes qui est essentiellement responsable : là où Hunter, dès le départ, choisit la distanciation et l’humour, qui rendront possible une peinture plus nuancée et un regard plus juste sur le monde, parfois teinté de cynisme ou d’amertume en dépit du caractère fondamentalement ludique du personnage-titre, Hooker s’ancre dans une réalité alternative, « héroïque », où les traits sont trop carrés pour se prêter volontiers à la nuance et à la mise à distance. En deux mots : Hooker est coincé tandis que Hunter est plus « cool ». Le choix du véhicule permet en outre une plus grande latitude aux scénaristes de Hunter : l’inspecteur, au contraire du simple flic de patrouille – fût-il instructeur -, pénètre plus aisément dans les différentes strates de la société et y gagne une variété et un crédit qui font défaut au « Sergent » Shatner. Hunter s’essaie ainsi à différents styles, de la descente de police musclée, en blousons estampillés LAPD, à l’énigme classique où il s’agit de remonter des indices à la vérité. La série explore des milieux très divers tout en conservant un pied dans l’aventure, genre voisin du policier mais qui le côtoie comme ferait un frère ennemi, un faux jumeau : les courses-poursuites restent très présentes et l’inspecteur de LA ne s’interdit pas quelques virées « exotiques » qui l’éloignent franchement du police procedural.

La différence de ton entre les deux programmes ne trahit pas uniquement une divergence de style. Elle implique également une réception différente. Car s’il est toujours possible de s’amuser avec Hunter, dont les enquêtes sont au surplus rehaussées par la musique vitalisante de Mike Post et Pete Carpenter, il est difficile – très difficile – de regarder Hooker autrement qu’avec un sens aigu du second degré – au moins. Si en 1982 T. J. Hooker était déjà daté, quasiment obsolète, quel mot pourrait le qualifier vingt ans après ? Les producteurs ne s’y trompèrent d’ailleurs pas et adjoignirent bientôt à Shatner un autre acteur très représentatif d’une vague Sixties quelque peu révolue : James Darren, qui était l’un des scientifiques égarés Au coeur du Temps, fut aussi un émule d’Elvis Presley, version Troy Donahue, avant de passer à la réalisation. Quant à Heather Locklear, elle faisait essentiellement de la figuration dans ce casting définitivement masculin et rétro avant que son rôle ne soit étoffé parallèlement à son succès dans Dynasty, du même Aaron Spelling.

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