publié au printemps 2009 (ASS 33)
par Thierry Le Peut

 

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Lu dans Marianne (n°622 du 21 au 27 mars 2009, p. 90) : Inspecteur Lewis, la « nouvelle » série de France 3 (chaque dimanche soir à 20 h 30 et des poussière »s), parviendrait à « allier un rythme trépidant à l’américaine avec une intrigue cérébrale à l’anglaise ». Un peu plus loin dans l’article : « pour la première fois, une série britannique réussit à garder les codes d’une intrigue policière ‘à l’anglaise’ tout en s’inspirant des récents grands succès américains comme Les experts ou FBI Portés disparus. »1 Il fallait aller y voir de plus près pour se faire une idée de cette « révolution » du policier british.

En fait de révolution, Inspecteur Lewis se situe clairement dans la descendance de son auguste aînée, Inspecteur Morse, qui adapta les romans de Colin Dexter en donnant au regretté John Thaw (The Sweeney, Kavanagh Q.C.) l’un des plus beaux rôles de la fiction policière. Un inspecteur effectivement cérébral, adepte de mots croisés, de musique classique et de littérature, flanqué d’un assistant moins brillant et moins éclectique. Or, c’est cet assistant, Robert Lewis, que fait revenir Stephen Churchett, déjà scénariste de Morse, dans le téléfilm « Retour à Oxford », prélude à une série d’unitaires de 90 minutes diffusés outre-Manche par ITV1 et produits sous l’égide de Granada. France 3 a annoncé la diffusion de douze téléfilms entre mars et juin 2009.

Propulsé au premier rang, Lewis se révèle un personnage charismatique, ayant gagné en maturité et donc en confiance, devenu un vétéran des services de police d’Oxford, candidat idéal, pour cela même, à la mise à la retraite. C’est ce que lui fait comprendre sans équivoque sa « patronne », Jean Innocent, dès son retour après deux ans de « formation » dans les Iles Vierges. Rétif aux « nouvelles méthodes », à l’informatique, Internet et autres téléphones portables, Lewis fait figure de dinosaure, sans doute, mais sa confiance dans les « bonnes vieilles méthodes ringardes » se révèle payante. Interrogatoires menés « chez l’habitant », parfois autour d’un verre de vin en tête-à-tête intime, gymnastique cérébrale fondée sur la psychologie et la réflexion, telles sont les méthodes de l’Inspecteur Lewis, qui alors qu’il fait encore le deuil de sa femme tuée par un chauffard trois ans plus tôt se retrouve flanqué d’un assistant ancien étudiant en théologie et féru des nouvelles technologies (entendez qu’il sait utiliser un ordinateur et un portable).

Inspecteur Lewis fonctionne donc sur le schéma du tandem de policiers contrastés et finalement complémentaires. Une recette éprouvée, nullement révolutionnaire. A la différence des anciens Morse et Lewis, ou des plus récents Barnaby et Troy, Lewis et son comparse Hathaway fonctionnent toutefois sur un pied d’égalité. Hathaway n’est pas le jeune sergent inexpérimenté et maladroit que connurent Morse et Barnaby ; brillant, posé, il tire peut-être de son année au Séminaire une compassion naturelle et un sens de la psychologie qui lui permettent de rapidement s’adapter au fonctionnement de Lewis. Surtout, loin d’être maladroit, il se montre subtil et capable d’initiative, derrière des dehors volontiers ironiques et réservés. Si, dans le téléfilm d’ouverture, il dissimule difficilement sa perplexité devant un Lewis assoupi par le décalage horaire et affublé d’une chemise « exotique » à son retour des Iles Vierges, qui regarde de travers un téléphone portable et n’accepte qu’en rechignant de revêtir une combinaison stérile sur une scène de crime, il apprend vite à reconnaître en lui un bon enquêteur et demande finalement à travailler avec lui. Dans les épisodes suivants, le tandem fonctionne à merveille, au point de partager des traits d’humour – dans « Expiation », par exemple, Hathaway pose sa main sur celle de Lewis en l’appelant « chéri » parce qu’un directeur d’école croit qu’ils sont venus le voir en tant que couple homosexuel venu inscrire leur enfant ! D’une certaine manière, Lewis et Hathaway recréent le couple Morse-Lewis mais en inversant la donne : le plus jeune est cette fois le plus cultivé, capable de citer Shakespeare et de faire des mots croisés, au grand dam de son acolyte « chevronné ».

Qu’en est-il de ce « rythme trépidant à l’américaine » et de ce croisement entre le policier british (forcément cérébral) et les enquêteurs d’outre-Atlantique (forcément branchés et à la pointe des méthodes modernes) ? On est bien déçu de ce côté-là. Au point que l’on soupçonne le journaliste de Marianne d’avoir simplement suivi la ligne promotionnelle de France 3, désireuse d’appâter le chaland en jouant sur la « modernité » de sa nouvelle fiction. Comme s’il fallait marquer la rupture avec les Barnaby et autres Siska de ses dimanches soir. Une volonté bien vaine : Inspecteur Lewis ne rompt nullement avec les séries britanniques actuelles, de l’Inspecteur Morse, justement (arrêtée en 2002 à la mort de John Thaw), à Meutres à l’anglaise, d’après les romans d’Elizabeth George. Si l’on veut considérer comme un rythme trépidant le fait de voir courir parfois les protagonistes et de voir l’action accélérer à mesure que l’on s’approche du dénouement, force est de reconnaître que ces éléments-là n’ont rien de nouveau. Au contraire, la construction scénaristique d’Inspecteur Lewis emprunte les sentiers familiers aux fans de Meurtres à l’anglaise : une succession de scènes courtes impliquant des personnages croisés et posant des points d’interrogation que l’enquête résout ensuite avec parcimonie tout en semant des cadavres sur la route des enquêteurs. Cérébrale, l’intrigue d’un Inspecteur Lewis l’est en effet, dans la mesure où il est souvent difficile de trouver les liens secrets qui unissent les personnages, et dans la mesure où ceux-ci accumulent les actes et les comportements a priori curieux, explicables uniquement par des révélations qui ne sont faites que peu à peu. Le spectateur se trouve ainsi à égalité avec les inspecteurs, qui explicitent son propre questionnement et s’acheminent avec lui vers la réponse. Fidèle à l’esprit des romans de Colin Dexter et à la lettre d’Inspecteur Morse, « Retour à Oxford » fait une place à la littérature en créant un parallèle entre son intrigue et celle de Hamlet, dont une citation « fortuite » - faite par un personnage secondaire – livre la clé de l’énigme.

De même, il en faut plus que quelques passages à la morgue pour invoquer l’influence des Experts américains. Sans parler d’Affaires non classées (Silent Witness / Autopsie) qui prend pour cadre un institut médico-légal, la morgue, ses couloirs, ses cadavres et son personnel font partie depuis longtemps de la fiction britannique. Et de citer, encore une fois, Meurtres à l’anglaise, qui intègre volontiers cet aspect de la procédure policière. Ici, les rapports de Lewis avec le Dr Hobson, la responsable du département médico-légal, évoquent plutôt ceux de Jerry Orbach avec la médecin-légiste dans New York District, entre humour noir et parodie de séduction. Quelles que soient les apports de la médecine légale, c’est toujours la psychologie des personnages qui prime dans Inspecteur Lewis.

L’ombre de Morse plane constamment sur la série, spécialement dans le téléfilm d’ouverture. Et de plusieurs manières. Explicitement, d’abord : Morse est fréquemment cité – et regretté, notamment dans « Expiation » où l’affaire sur laquelle sur travaillent Lewis et Hathaway croise les réflexions faites plusieurs années plus tôt par le défunt inspecteur, qui se trouva avoir été plus ou moins proche de l’un des personnages aujourd’hui impliqués – et si Lewis plaisante volontiers à son égard, moquant ses méthodes et sa personnalité « intellectuelle », il reconnaît la dette qu’il lui doit et ne dissimule que par le silence le chagrin que lui cause sa perte. On rappelle, au passage, l’une des inconnues de la série-mère : comme Columbo, Morse n’a jamais eu de prénom, et ce n’est pas Lewis qui va aujourd’hui le révéler ! Implicitement, ensuite : dès le retour de Lewis à Oxford, il manque être renversé par une Jaguar arborant sur son capot un félin bondissant, identique à celle qui constitua jadis la « marque » de Morse. L’invitation que lance Hathaway à son partenaire à la fin du téléfilm d’ouverture – à aller boire une pinte – est un autre clin d’œil appuyé aux habitudes de Morse et Lewis, le premier étant amateur de bon vin, certes, mais aussi de bière et de pubs, où il traînait fréquemment son jeune assistant. Enfin, chacun se souvient de l’habitude qu’avait Morse de tomber plus ou moins amoureux de femmes impliquées dans ses enquêtes ; la riche et belle veuve de « Expiation » nous le rappelle, à toutes fins utiles. Eh bien ! Lewis reprend le flambeau en entretenant volontiers le même type de relation avec certains témoins, comme la voisine de « Expiation » (noire, ce qui ajoute à la référence « morsienne » une certaine modernité sociale) ou la chercheuse de « Retour à Oxford ». Comme son auguste mentor, Lewis n’est pourtant pas un Apollon ; mais c’est sa sensibilité qui séduit les femmes, et peut-être la mélancolie qui émane de ce veuf inconsolé, toujours dévoré par la mort absurde de son épouse, sur la tombe de laquelle il se recueille dès son retour à Oxford. Epouse dont la disparition, au demeurant, coïncide avec celle de John Thaw (2002, le dernier téléfilm d’Inspecteur Morse datant, lui, de 2000).

Il est inutile de chercher à comparer Lewis (le titre original) à Inspecteur Morse. La personnalité de John Thaw et celle de Colin Dexter, universitaire créateur du personnage et de ses enquêtes littéraires, fondaient la qualité de la série. Mais les scénaristes de Lewis ne déméritent pas et, si l’on peut leur reprocher de semer les cadavres à la manière des Barnaby, on reconnaîtra aussi que le tandem Lewis-Hathaway a quelques attraits et que leurs enquêtes perpétuent la tradition britannique en matière policière. A vous de juger !


1. « Plus fort qu’Hercule Poirot : l’inspecteur Lewis ! » par Simon Marty in Marianne, op. cit., p. 90.

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