Un article de Thierry LE PEUT

paru dans Arrêt sur Séries 8 (mars 2002) 

 

 

1984. Un an plus tôt, NBC a lancé une série d’action d’inspiration volontairement « bande dessinée », qui casse la baraque : Agence Tous Risques. Concept simple, cascades à gogo, héros sympathiques, la recette a fait mouche et le network espère peut-être renouveler l’expérience en commandant une nouvelle série d’action où des héros sans peur et sans reproche combattent les méchants partout où ils sévissent. C’est Michael Sloan, futur concepteur du Kung Fu  nouvelle mouture, qui est chargé de donner forme à cette idée orientée arts martiaux et castagne.

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C’est en travaillant avec Glen A. Larson que Michael Sloan se fait remarquer à la fin des années 80 : producteur et scénariste sur Quincy, M.E., on lui doit aussi (en partie) les scénarii de deux épisodes de Galactica. C’est lui que Viacom, la société qui possède les studios Paramount, va chercher en 1982 pour ressusciter la série « culte » des années 60, Des Agents très spéciaux, avec Robert Vaughn et David McCallum. Le résultat est un téléfilm intitulé chez nous Le retour des agents très spéciaux et de l’autre côté de l’Atlantique The Man from UNCLE : The Fifteen Years Later Affair. Pour l’occasion, Sloan, qui possède désormais sa propre maison de production à son nom, travaille avec les producteurs Nigel Watts et Terry Morse, Jr ainsi qu’avec le réalisateur d’origine anglaise Ray Austin, ancien cascadeur reconverti dans la direction d’acteurs. C’est précisément ce quatuor qui concocte, moins d’un an après la diffusion du téléfilm sur CBS, en avril 1983, le nouveau concept de NBC où l’on retrouvera d’ailleurs, le temps d’un épisode, deux des acteurs principaux du Retour des agents très spéciaux, David McCallum et George Lazenby (c’est l’épisode « Otages »).

 

le ninja et le rebelle

 

L’idée de départ de The Master, qui deviendra en Europe L’Homme au katana, n’est pas à proprement parler originale. Les années 80 montrent un goût prononcé pour les arts martiaux à la sauce US, via, en général, des comédiens de seconde zone comme Chuck Norris, propulsé au rang de star pour avoir affronté Bruce Lee sur grand écran, ou Michael Dudikoff qui sera dans plusieurs téléfilms le redoutable American Warrior.

Le héros de The Master est un Américain exilé au Japon où il a appris l’art meurtrier des ninjas, dont il a intégré la confrérie à force de ténacité et de maîtrise. John Peter McAllister s’est battu durant la guerre de Corée, en qualité de pilote, et s’est finalement installé au Japon parce que, dit-il, il en aimait les gens et la philosophie. Mais voilà qu’au bout de trente ans il apprend qu’il a une fille aux Etats-Unis. Elle lui a même envoyé une photo d’elle, seul élément dont il dispose aujourd’hui pour la retrouver (car la maligne n’a pas laissé d’adresse). McAllister décide donc de quitter sa terre d’accueil pour rentrer au pays, ce qui au sein des ninjas est considéré comme une trahison : l’un d’eux, particulièrement redoutable et opiniâtre, Okasa, se met à traquer le traître après l’avoir blessé juste avant son départ du Japon. 

Voilà une belle idée, qui sera d’ailleurs reprise, avec quelques aménagements, par Frank Lupo lorsqu’il jettera les bases de son Raven huit ans plus tard. McAllister, comme Raven, est à la fois un homme qui fuit et un homme qui cherche. Sans famille, il court après celle qu’on lui a volée. A ceci près qu’ici, Sloan ne s’étend guère sur le pourquoi du comment et ne dispense que les éclaircissements minima. On appréciera d’ailleurs la simplicité avec laquelle le personnage est exposé en quelques scènes au début du premier épisode : vieux sage dans sa maison de papier sur les murs de laquelle se dessinent soudain des ombres furtives (mais peu discrètes, ce qui ne manquera pas de surprendre pour des ninjas), le héros se révèle un guerrier implacable dont les coups peuvent être mortels. Dans sa fuite, il emmène avec lui une valise contenant un véritable attirail de Maître ninja, dont on découvrira rapidement l’utilité. La scène de la fuite est en elle-même une épure : aucun dialogue, un brin de brume sur un aérodrome perdu au milieu de nulle part, l’ennemi surgissant soudain avec dans la main une de ces étoiles qui serviront d’emblème au héros et qui, pour l’heure, va se planter dans l’épaule de ce dernier. Le visage du bad guy, toujours muet, souligne sans ambiguïté la haine qui lie désormais les deux hommes, quand bien même aucun indice ne vient l’expliquer.

 

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L’Homme au katana ne recherche pas la complexité. Les scénarii suivent au contraire un déroulement très linéaire axé essentiellement sur les situations, non sur le développement des caractères. Après avoir présenté ses deux personnages principaux en quatre minutes, le temps de deux scènes d’exposition bien troussées, le premier épisode introduit très vite ce que les théoriciens de l’écriture appellent une « complication », à savoir un événement déclencheur qui amène l’histoire et lance le récit. En l’occurrence, le jeune Max Keller, une tête brûlée sans famille réputée pour semer la pagaille partout où elle passe, prend dans son camion - un van identique à celui que conduit Barracuda dans Agence Tous Risques - une jeune femme en détresse poursuivie par un shérif corrompu et hargneux qui, dit-elle, a voulu la violer. Une poursuite en voiture, une cascade spectaculaire et une tentative de flirt plus loin, on retrouve Max dans un bar où, heureux hasard, arrivent aussi le shérif hargneux et le Maître ninja fraîchement débarqué du Japon. S’ensuit une bagarre opposant les partisans du shérif et le tandem insolite formé par le rebelle et le Maître ninja qui, en passant, fait la démonstration de sa grande maîtrise et mouche proprement l’assistance. Cette fois, le schéma de la série est en place : le jeune et le vieux ne se quitteront plus et se feront une spécialité d’aider les familles en détresse partout sur leur chemin.

 

une main secourable qui agit dans l’ombre

 

Ce qui séduit, finalement, dans cette série qui aligne sans honte les clichés du film d’action « à deux balles », c’est cette sorte de naïveté qui indique très vite que l’on se trouve dans un pur divertissement. Situations convenues et souvent invraisemblables, dialogues à l’emporte-pièce, réalisation marquée par les gros plans suggestifs sur un regard ou un gadget, tout ici a un côté « bande dessinée », à condition de choisir dans celle-ci la veine comic books plutôt que la B.D. dite « artistique ». La voix off du jeune rebelle (sans cause, évidemment) souligne cette inspiration en accumulant elle-même les poncifs, du genre « Un ninja dans un bar... bonjour les dégâts ! » On finit par ne plus s’étonner des développements parfois saugrenus imaginés par les scénaristes à seule fin d’amener une scène d’action : dans « A la recherche du passé », par exemple, le Maître se donne beaucoup de mal pour expédier une voiture dans l’Océan alors qu’il avait réussi à la semer. Dans « Max », il s’introduit dans un immeuble en l’escaladant presque à la seule force de ses mains, alors qu’il était aussi simple d’entrer par la grande porte, et nonobstant le fait qu’il n’a en réalité rien à faire dans cet immeuble ! C’est pourtant là que Sloan place, contre toute logique, un affrontement final entre le héros et sa Némésis japonaise, Okasa. 

Les combats, ingrédient essentiel de la série, se déroulent souvent dans le noir et en tenue de ninja, ce qui permet de masquer assez facilement l’inexpérience de Lee Van Cleef, interprète du Maître (l’acteur a à l’époque près de soixante ans), en le remplaçant par sa doublure. Sloan a engagé pour régler ces combats un spécialiste qui endosse d’ailleurs le rôle d’Okasa : Shô Kosugi était connu aux Etats-Unis pour avoir joué divers ninjas dans Enter the Ninja, en 1981, ou The Last Ninja et La revanche du Ninja en 1983. 

Son héros, Sloan le désigne lui-même dans une réplique de « A la recherche du passé » comme « une main secourable qui agit dans l’ombre ». McAllister et Max reconstituent le tandem Maître-disciple de séries elles-mêmes très comic books, notamment Batman, modèle du genre. L’aspect « divertissant » des arts martiaux est mis en avant par le recours systématique aux gadgets comme l’étoile des ninjas, le katana, les griffes dont se servent les héros pour immobiliser la lame d’une épée ou (dans le cas du Maître) escalader la façade d’un immeuble, et, kitsch suprême, les boules de gaz que ne cesse de jeter le Maître pour dissimuler ses mouvements et disparaître tel un fantôme. On aura même droit à un lasso digne de Wonder Woman et à un bâton lanceur de fil électrifié, sans compter une scène impressionnante (!) où le Maître arrête une flèche en pleine course. Si Lee Van Cleef a l’adresse et la sagesse arborées en son temps par David Carradine dans Kung Fu, il plonge en revanche les deux pieds dans l’imagerie mythique du ninja.

 

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Les histoires ne sont ni pire ni meilleures que l’ordinaire du road movie à base de castagne. Les deux héros se déplacent d’une ville à l’autre et apportent leur aide à ceux qui en ont besoin, lorsqu’ils ne sont pas embarqués malgré eux dans une aventure impromptue. Comme dans Agence Tous Risques, les poursuites en camion, les petites villes gangrenées par la corruption, les jeunes femmes en détresse et les entreprises familiales menacées par les gros promoteurs sont monnaie courante ici. On mesurera le manichéisme des conflits au nom du bad guy de « Le convoi », Hellman... l’homme de l’enfer ! Un épisode qui, au passage, duplique l’histoire de « Bataille rangée », un segment d’Agence Tous Risques diffusé un an plus tôt sur la même chaîne. L’humour est également très prisé par les scénaristes, souvent référentiel : on cite Rocky ou Steve McQueen (lors d’une course-poursuite dans les rues de San Francisco...), ou encore la série western Hopalong Cassidy que diffusait en 1949... NBC. Le titre de l’épisode « The Good, the Bad and the Priceless » est lui-même des plus évocateur et renvoie autant aux succès de Van Cleef dans le western spaghetti qu’à la nature déjà référentielle de ce genre. On rangera dans la même catégorie le « Tigre de Java » qui joue sur le rôle le plus emblématique de l’acteur indien Kabir Bedi, celui du Tigre de Malaisie dans le feuilleton Sandokan. 

On notera, avant de fermer la page, que Timothy Van Patten, partenaire de Van Cleef dans la série (et demi-frère, à la ville, de Dick et Joyce Van Patten), n’a pas fait une grande carrière d’acteur, préférant se tourner vers la réalisation en dirigeant des épisodes de Homicide, New York Undercover, Les Anges du bonheur, The Sentinel, Le Visiteur ou encore Les Soprano. Acteur en 1978 dans la série The White Shadow, il est également apparu dans St Elsewhere et en 1989 dans True Blue, une série policière. 

 

Lee Van Cleef

 

Icône du western italien depuis ses rôles dans Et pour quelques dollars de plus et Le bon, la brute et le truand, Lee Van Cleef est né le 9 janvier 1925 dans le New Jersey et a quitté définitivement la scène le 16 décembre 1989, en Californie. Entre les deux, une centaine de films et presque autant de participations à des séries télé. C’est dans la peau d’un bad guy, déjà, qu’il débute en 1952 face à Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Loin de sélectionner ses rôles, il tourne alors jusqu’à dix films par an, prêtant son nom et son visage « en couteau » à des productions souvent mineures mais continuant d’apparaître aussi dans des films plus « reconnus », comme L’Homme qui tua Liberty Valance en 1962, La chevauchée des sept mercenaires en 1972 ou New York 1997 en 1981. A la télévision, on peut croiser son visage dans des épisodes de Zorro (« Bienvenue à Monterey »), Au Nom de la loi (« L’otage »), Les Incorruptibles (« Tueur sans gages ») ou La Quatrième dimension (« Vengeance d’outre-tombe »). Citons parmi ses autres apparitions les séries : Gunsmoke, Laredo, Le Proscrit, Rawhide, L’Homme à la carabine, Maverick, Hawaiian Eye, Bonanza, 77 Sunset Strip, Mr Lucky, The Alaskans, La grande caravane, presque uniquement des westerns.

 

  Theme by Bill Conti

 

Né en 1942 à Providence, Rhode Island, Bill Conti n’est certainement pas étranger à vos oreilles, même si son nom ne vous dit rien. Mondialement connu pour la musique de Rocky, dont le thème musical Gonna Fly Now a battu des records de vente et continue d’être populaire, il a composé aussi plusieurs génériques de séries télé, à commencer par celui de Dynasty en 1981. A peine un an plus tard, il remet le couvert sur un nightime soap avec le thème de Falcon Crest, puis ceux de Scandales à l’Amirauté et des Colbys, le spinoff de Dynasty. On lui doit encore le thème d’Ohara, une série policière avec Pat Morita, un peu dans la veine de L’Homme au Katana. Citons enfin la mini-série Nord et Sud, dont la musique est disponible sur un CD, couplée avec celle du film L’Etoffe des héros.

 

PayneNinja

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