L'HOMME INVISIBLE ET GEMINI MAN : LES JUMEAUX INVISIBLES

un article de Thierry Le Peut paru dans Arrêt sur Séries 41 (printemps 2013)

 

En 1975 et 1976, deux séries traitant le même thème, commandées par le même studio et diffusées sur le même network, virent le jour coup sur coup.  L’Homme invisible  mettait en  vedette David McCallum, l’interprète très populaire d’Ilya Kuryakin dans Des Agents très spéciaux ,  futur médecin légiste fantasque de NCIS.   The Gemini Man,   un an plus tard,  donnait au héros invisible les traits de Ben Murphy.  Comment et pourquoi ce phénomène insolite se produisit-il ? C’est bien ce que nous allons essayer de rendre visible.

 

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Les deux séries L’Homme invisible doivent leur naissance au fait que la firme Universal possédait les droits du roman de H. G. Wells. Productrice du film de James Whale The Inivisible Man en 1933, qui apporta à l’acteur Claud Rains une popularité inédite pour un acteur apparaissant si peu dans un film, la firme avait commandité plusieurs séquelles : The Invisible Man Returns (1940), The Invisible Man’s Revenge (1944) et même The Invisible Woman (1940) et The Invisible Agent (1942), où l’homme invisible affronte la Gestapo ! La rencontre des comiques Abbott et Costello avec le personnage dans Deux nigauds contre l’homme invisible (1951) fut également commise par le studio, toujours présent en 2000 lorsque SciFi Channel commande à son tour une série basée sur le roman, Invisible Man.

En 1975, donc, quelqu’un au studio estima que ce serait une excellente idée de réinventer le thème en surfant sur la vague des séries plus ou moins apparentées au genre super-héros. C’est d’ailleurs au producteur de L’Homme qui valait trois milliards, Harve Bennett, qu’est confiée la tâche de produire cette nouvelle déclinaison. Il s’adresse, lui, à Steven Bochco, alors scénariste au sein du studio. Depuis L’Homme de Fer, en 1967, le jeune Bochco a collaboré à Columbo, The Bold Ones : The New Doctors, Les Règles du jeu, McMillan, Griff et collaboré aussi au scénario du film Silent Running de Douglas Trumbull. Il écrit et produit le téléfilm pilote, que NBC diffuse le 6 mai 1975. L’audience étant satisfaisante, Universal commande une série hebdomadaire diffusable à la rentrée 1975.

S’il signe encore un script pour la série, Steven Bochco n’y est pas impliqué. Pour le remplacer, Bennett fait équipe avec Leslie Stevens. Ce dernier, dont le nom reste associé à la série Au-delà du réel (The Outer Limits) en 1963-1965, avait produit plusieurs séries au sein d’Universal (Opération Vol, Les Règles du Jeu, McCloud, Le Virginien) et venait de produire une série fondée en partie sur l’espionnage et la technologie, Search, avec Hugh O’Brian, Anthony Franciosa, Doug McClure et Burgess Meredith. Stevens, qui signe deux scripts et collabore à un troisième, ne sera pas présent sur tous les épisodes, trois d’entre eux étant produits par Robert F. O’Neill, lui aussi ancien artisan de Les Règles du jeu.

 

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Bennett et Stevens s’entourent d’une poignée de scénaristes pour finaliser les douze épisodes commandés : le vétéran Seeleg Lester avait travaillé avec Stevens sur Au-delà du réel, le jeune James D. Parriott avait signé un épisode de L’Homme qui valait trois milliards, dont il allait devenir l’un des producteurs ensuite, Philip De Guere Jr avait écrit un épisode de Les Règles du jeu et commençait lui aussi sa carrière. Rick Blaine et Brian et Kandy Rehak complètent l’équipe. Si Parriott et DeGuere allaient ensuite produire séparément des séries populaires (L’Incroyable Hulk, Superminds, Simon & Simon, Les Têtes brûlées…) dans le giron d’Universal, Lester arrivait au terme de sa carrière et ne collaborerait plus guère qu’à L’Homme à l’orchidée et Hawaii Police d’Etat. Quant à Blaine et au couple Rehak, ils n’ont guère laissé de marque sur l’industrie télé.

Dès la mise en chantier de la série, NBC (dit-on) réclame des changements dans la tonalité du téléfilm pilote. La relation conflictuelle du héros, le scientifique Dan Westin, et de son patron Walter Carlson, directeur d’une firme privée liée au Pentagone, est gommée au profit d’une relation bon enfant, plus adaptée à un public familial. Dans le processus, le comédien Jackie Cooper est remplacé par Craig Stevens. Hargneux et tenace, voire inquiétant, Jackie Cooper s’efface ainsi devant la mine engageante de Stevens, que l’on avait connu en Peter Gunn dans la série éponyme produite par Blake Edwards à la fin des années 1950. Le personnage, cordial et intègre, devient une figure paternelle amicale et protectrice, bref rassurante. Du coup, c’est toute l’ambiguïté du rapport de Westin à l’armée qui disparaît également, au profit d’enquêtes mêlant l’espionnage et des prétextes policiers. En fait, la série évolue très vite vers la comédie, ce qui fera dire à l’acteur David McCallum, dépité, qu’il avait signé pour Le Fugitif et qu’il se retrouvait à faire Topper – référence à une série de 1953-1955 dans laquelle des fantômes faisaient bouger des objets à la manière de l’homme invisible !

Le concept ainsi édulcoré, le tandem que forment McCallum et Melinda Fee, son épouse à l’écran, pouvait difficilement être autre chose qu’une publicité pour couple modèle, une variante soft de Nick et Nora Charles dans la série des Introuvable au cinéma (et dont Pour l’amour du risque allait bientôt donner une nouvelle version). De fait, Melinda Fee, qui se montra ravie de décrocher le rôle de Kate Westin, n’eut pas l’occasion de faire grand chose d’autre que sourire, essuyer les plaisanteries sexistes de ses partenaires et en rire bêtement pour faire bonne figure. Ce qui ne l’a pas empêchée de déclarer : « Kate Westin est apparue juste au moment où l’on commençait à parler du Women’s Lib [Front de Libération de la Femme]. Elle représentait ce pour quoi les femmes se battaient : des professions séparées, l’égalité, la reconnaissance de leur intelligence et l’éducation. » Sur le papier, peut-être, mais à l’écran Kate Westin, même si elle fait preuve de caractère à l’occasion (spécialement dans le pilote), n’en partage pas moins le travail de son mari et demeure dans son ombre, simple faire-valoir féminin.

L’Homme invisible est diffusée à partir du 8 septembre 1975 sur NBC, le lundi soir à 20 h (qui est aussi l’horaire de L’Homme qui valait trois milliards, la veille sur ABC). Face à elle, Barbary Coast sur ABC et deux sitcoms sur CBS, Rhoda et Phyllis. La première, qui met en vedette Valerie Harper, a débuté l’année précédente et connaîtra quatre saisons. Très vite, l’audience de L’Homme invisible ne fait pas le poids et la série est annulée. Le dernier des douze épisodes filmés ne sera pas diffusé par NBC et la série disparaît officiellement le 19 janvier 1976 avec la diffusion de l’épisode « Otages ».


A suivre dans ASS 41 : l’histoire des deux séries et les raisons (manifestes) de leur échec

 

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