publié en septembre 2000 (ASS 2)

par Thierry Le Peut

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Avant The Practice et Ally McBeal, il y avait déjà du David E. Kelley « on the air », même si le personnage en lui-même était moins médiatisé qu’aujourd’hui. En engageant cet ancien avocat pour diriger l’écriture de sa série peuplée d’avocats tous plus compliqués les uns que les autres, Steven Bochco, Monsieur Hill Street Blues, eut une idée de génie. En regardant La Loi de Los Angeles, on trouve déjà la variété et la fantaisie qui feront plus tard le succès des séries précitées. Comme Tom Selleck dans Magnum, Michael Kusak (alias Harry Hamlin, qui partagea un temps la vie de Nicolette Sheridan de Côte Ouest, comme quoi le monde est petit) se déguise en gorille et arrache sa bien-aimée des mains d’un fiancé trop bon chic bon genre (enfin, pour être exact, Magnum avait le masque de gorille, plus rarement la fiancée...). Comme Richard Fish, Arnie Becker use du droit avec cynisme et en profite pour mettre dans son lit toutes les créatures munies d’une poitrine qui passent dans son bureau (à l’exception de sa secrétaire, dont il entretient pourtant les sentiments ouvertement amoureux à son égard). Comme Ally, Grace Van Owen a bien du mal à y voir clair dans sa vie sentimentale, même si elle n’a pas le grain de folie de Dame McBeal (loin s’en faut, pourraient ajouter les mauvaises langues...). Comme John Cage, Stuart Markowitz est complexé par son physique et manque d’assurance dans le monde réel, ce qui lui joue parfois des tours mais ne l’empêche pas de séduire l’une des plus belles femmes du cabinet. Comme Ally encore, Abby Perkins se paiera même le luxe d’embrasser une femme, et plus si affinités !  

On s’en doute, un parfum de scandale a parfois accompagné la série, diffusée sur NBC de 1986 à 1994. « De sensibilité très nettement libérale », écrivait Véronique Denize dans Les grandes séries américaines de 1970 à nos jours (Ed. 8ème Art, 1995, page 102), « La Loi de Los Angeles a été dénoncée, au même titre que Murphy Brown et quelques autres séries, comme contraire aux valeurs républicaines. » De fait, ce n’est pas dans Magnum, d’inspiration plutôt conservatrice (mais « conservatrice libérale », ajouterait Tom Selleck), que l’on verra la société de l’époque dévoilée avec autant de verve et d’acharnement que sous la plume de Bochco, Kelley et quelques autres. Déshérités, homosexuels (et même lesbiennes, une nouveauté à l’époque), handicapés physiques et mentaux, minorités ethniques, tous seront représentés à un moment ou à un autre par les avocats de MacKenzie-Brackman-Chaney et Kusak (d’autres associés s’ajouteront à la liste au fil des ans), eux-mêmes multiethniques puisqu’on trouve dans ces murs des avocats blancs, noirs, gris et autres, tant au plan physique qu’au plan moral d’ailleurs.

Le principe de base de La loi de Los Angeles, qu’il vaut mieux avoir intégré avant de juger la série, c’est que les héros sont avant tout des êtres humains. Ils ont leurs problèmes, leurs défauts, leurs faiblesses, leurs états d’âme (décidément, il en est beaucoup question depuis deux pages), leurs tares, leurs moments de déprime, leurs joies aussi, et leurs heures d’enthousiasme, parfois débordant et communicatif. Ce qui est certain, c’est qu’on ne s’amuse pas tous les jours dans les salles d’audience du tribunal de Beverly Hills, quand bien même les avocats portent des costumes à plusieurs milliers de dollars et dînent dans des restaurants chic. Kuzak (le gorille, rappelez-vous) va même jusqu’à payer lui-même la caution d’une cliente pour lui permettre de voir ses deux enfants, parce qu’il se sent concerné et qu’il a promis à un ami en pleine dépression nerveuse de s’occuper de son affaire. D’un cas à l’autre, comme dans Hill Street Blues et les actuelles Homicide et autres New York Police Blues, ce ne sont pas seulement la misère et les carences d’une société qui sont exposées dans le prétoire mais aussi les limites humaines d’hommes et de femmes qui ont choisi, parfois par calcul, parfois par cupidité, parfois aussi par passion, de consacrer leur vie aux autres, aussi ingrate et difficile que puisse être cette lourde tâche (vous voyez, même en l’écrivant je sombre dans les clichés - imaginez le travail des scénaristes pour éviter ce piège pendant huit ans !).

On aurait tort, cependant, de mettre la réussite de la série au seul compte de David E. Kelley, qui pour être talentueux n’en est pas pour autant unique. Autour de lui, Bochco a réuni d’autres scénaristes au talent reconnu, de Terry Louise Fischer, productrice de Cagney et Lacey, à William M. Finkelstein avec qui il créera également Guerres Privées, une autre série judiciaire, et qu’il retrouvera sur Murder One. Sur le plan scénaristique, La Loi de Los Angeles reprend la structure modulaire de Hill Street Blues, emboitant différentes histoires les unes dans les autres et partageant chaque épisode entre des intrigues ponctuelles, différentes chaque semaine, et d’autres filées sur plusieurs épisodes voire une saison entière. Au final, la série a récolté quinze Emmy Awards et un lot enviable de distinctions diverses, tant pour la réalisation et l’écriture que pour la musique et le jeu des acteurs. De quoi rendre Bochco fier de lui et de son écurie, d’autant qu’il aura marqué non seulement les années quatre-vingt mais aussi la décennie suivante et - qui sait ? - peut-être aussi le début du nouveau millénaire. On n’a qu’un regret, finalement, c’est que la série soit passée entre les mains de France 3 : la chaîne a  déjà sacrifié les génériques de fin en diffusant le même chaque jour, et on n’est pas certain de pouvoir suivre la série au-delà de l’été ! (On a déjà perdu Cagney et Lacey, les saisons 4 et 5 des Drôles de Dames - et j’en passe parce qu’on n’est pas ici pour ça...)

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