publié en avril 2007 (ASS 28)
par Thierry Le Peut

 

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En 2005, M6 renonçait à poursuivre les rediffusions de la série, après une quinzaine d’années de Petite Maison… à l’heure du déjeuner. La chaîne voulait « passer à autre chose » et programme désormais des sitcoms en rediffusion. Larmes des fans. Mais c’était oublier que M6 possède aussi un petit bouquet de chaînes sur le câble, le satellite et la TNT, dont elle se sert comme plateforme de lancement et parfois de rediffusion. En février 2007, un « événement » se produit donc sur Teva, chaîne des femmes : une soirée spéciale Petite Maison… avec programmation du téléfilm pilote de la série suivi de la mini-série en deux parties La véritable histoire de Laura Ingalls déjà diffusée par M6. Cette soirée de cinq heures est le coup d’envoi de la rediffusion intégrale de la série, non plus seulement au déjeuner mais surtout… au dîner. Tous les jours, vers 19 h 35, la chaîne fait donc résonner le générique de la série sur ses écrans de publicité avant de diffuser un nouvel épisode, que les absents du soir peuvent revoir le lendemain à 12 h 25.

Quelle histoire que celle de La Petite Maison dans la Prairie ! Découverte en 1974 par les Ricains, elle arrive en France dès 1976, sur TF1, et ne cesse ensuite d’être diffusée et rediffusée, en général par tranches de treize épisodes comme c’était la coutume à l’époque. Conséquence : on la découvre par petits bouts, dans une certaine continuité mais sans se douter, alors, que beaucoup d’épisodes sont restés de l’autre côté de l’Atlantique. C’est souvent pour les fêtes que la première chaîne sort et ressort ses épisodes. Jusqu’au jour où la petite M6, cherchant des programmes fédérateurs pour fidéliser son public, rachète les droits de l’intégralité des épisodes et – impensable révolution – les diffuse dans l’ordre, en continu ! Ce n’est donc qu’à la fin des années 1980 que le public français découvre vraiment la série, et en particulier ces épisodes auparavant disparus, que M6 diffuse dans leur doublage canadien. Il n’est pas rare, à l’époque, prise d’une frénésie d’intégrales, d’entendre parler des héros bien établis avec une voix inconnue, parfois nasillarde : Steve Austin, Joe Mannix, même Steve McGarrett ont droit à cet honneur… La différence, ici, est que le public s’entiche très vite de la famille Ingalls à la faveur de cette redécouverte, au point que M6 la rediffuse quasiment en boucle pendant une bonne quinzaine d’années. Le phénomène est tel que la chaîne finit, sous la pression des fans dont certains ne supportent pas d’entendre parler leurs héros avec « d’autres voix », par faire doubler en français les épisodes jadis inédits. Tous les comédiens n’étant pas disponibles (Michel Gatineau, la voix française de Michael Landon, est décédé), ce sont finalement toujours de nouvelles voix qui font parler les Ingalls et leur entourage (Marc Cassot pour Landon), mais bien de chez nous. Enfin, cerise sur le gâteau, un soir d’août 1995, M6 crée l’événement en exhumant LE seul épisode resté inédit après toutes ces années, au point que certains ignoraient jusqu’à son existence : le téléfilm pilote d’une heure trente, celui-là même qui présenta la série aux Américains en 1974, rebaptisé « La genèse » pour sa première diffusion française. Désormais la boucle est bouclée : La Petite Maison dans la Prairie existe en intégralité dans sa version française et c’est ainsi qu’elle est rediffusée encore pendant dix ans par M6, restant inédite en DVD jusqu’à l’an passé, à l’exception de deux coffrets reprenant une sélection d’épisodes des deux premières saisons.

Il est sans doute vain de rechercher les raisons du succès assez extraordinaire – et surtout durable – de cette série. Comme tous les succès populaires qui durent, le sien a souvent fait jaser mais la série est toujours là et le restera probablement longtemps. La découverte de l’intégrale bien ordonnée a finalement décuplé son impact auprès du public, en mettant en évidence une continuité tout de même assez rare dans l’univers des séries puisque les enfants Ingalls ont grandi sous les yeux du public durant près de dix années consécutives : le personnage de Laura Ingalls, égérie de la série (la véritable Laura Ingalls Wilder inspira le show par sa série de livres racontant son enfance), passe ainsi de petite fille à femme mûre pour devenir la protagoniste de la dernière saison (inédite avant M6) en compagnie de son mari. Mais elle n’est pas la seule : si sa sœur Mary a entretemps disparu de la série, l’insupportable Nellie a elle aussi grandi, s’est mariée et a quitté Walnut Grove… pour être remplacée par une copie conforme de ce qu’elle était enfant ! On n’imagine pas une telle continuité dans une série française, et surtout dans un si grand nombre d’épisodes (plus de deux cents). Or, la pierre angulaire de La Petite Maison… est précisément la famille, sur laquelle repose l’essentiel de son imaginaire. En suivant les aventures des Ingalls sur neuf années, le public fait lui-même partie d’une famille vers laquelle il est toujours tenté de revenir.

Les deux griefs majeurs qui sont faits à la série sont probablement sa mièvrerie et la prégnance du religieux. Par mièvrerie, on entend l’abondance de bons sentiments que sert le programme ; mais La Petite Maison… est surtout un mélodrame aux ficelles éprouvées, où ces bons sentiments font cause commune avec une suite de drames que jalouserait n’importe quel soap opera des années 1980. Mort de nourrissons, personnages brûlés vifs, agonies larmoyantes, maladies mortelles ou handicapantes sont le pain quotidien des personnages de la série, qui trouvent dans la famille et la religion les seuls refuges contre la tragique adversité de la vie. Rarement une série aura autant fait pleurer que celle-ci, et pourtant l’impression première qu’elle dégage est celle de la joie de vivre et du bonheur partagé dans un petit coin de paradis.

Walnut Grove, petite ville du Minnesota à l’approche des années 1880. Plum Creek, petite vallée traversée par un cours d’eau au creux de laquelle Charles Ingalls a bâti une maison pour sa famille et une ferme pour la nourrir. Ces deux lieux sont emblématiques de la série, qui ne les quittera qu’exceptionnellement (le début de la cinquième saison se déroule dans une autre ville, la vallée ayant été désertée pour cause de famine). Au moment des adieux, dans le téléfilm de conclusion tourné en 1983, les décors seront détruits solennellement, donnant lieu à l’un des dénouements les plus amers de l’histoire des séries télévisées. Pour les Ingalls, l’installation en ces lieux a la même portée symbolique que pour les Hébreux anciens l’installation en Terre Promise. Le téléfilm pilote, qui conte la longue et difficile quête d’une terre et la première installation au Kansas, est d’ailleurs l’acte fondateur du symbolisme biblique dans la série puisqu’il pose d’emblée le personnage de Charles Ingalls comme la figure du Patriarche qu’il restera durant toute la série. Accessible au chagrin, compatissant et bienveillant, Charles Ingalls est aussi un pionnier fier dont la vie entière repose sur la capacité à faire vivre sa famille et le souci d’élever ses enfants selon les préceptes de Dieu. Pour ses enfants comme pour ses amis de Walnut Grove, il est une incarnation de la force et de la justice mises au service des siens et des autres. Rien d’étonnant par conséquent à ce que même les fans des livres de Laura Ingalls Wilder aient nourri quelques griefs à l’égard de Michael Landon, qui s’empare littéralement du personnage pour bâtir la série sur ses épaules. Pourtant cette figure quasi-divine connaît ses moments de doute, ses spasmes humains de rébellion contre l’Ordre divin, parvenant ainsi à toucher autant qu’elle transmet la confiance. Monolithique certes, Charles Ingalls reste humain dans ses émotions et ses réactions, et sur sa capacité à surmonter les drames de l’existence repose la faculté de la série à demeurer une image de la stabilité et du bonheur alors même qu’elle mobilise les ressorts du mélodrame larmoyant.

On peut s’étonner qu’une série mettant à ce point l’accent sur la religion (Dieu est cité dans à peu près tous les épisodes, les scènes de prêche dans ou hors de l’église sont légion, le symbolisme biblique est souvent envahissant) ait rencontré un tel succès hors du territoire américain. De fait, la religion est bien moins prégnante en France qu’elle ne l’est aux Etats-Unis, où de nombreux programmes font l’apologie de Dieu et plusieurs séries mettent en vedette des anges venus tendre la main aux hommes (Michael Landon sera l’un d’eux, Jonathan Smith, de 1984 à 1989 dans Les Routes du Paradis, mais on connaît aussi Les Anges du bonheur ou Destins croisés, sans compter Code Quantum où les références à Dieu seront fréquentes lors des premières saisons avant d’être gommées à la demande de NBC). C’est sans doute la raison pour laquelle un épisode comme « Le fils », en deux parties, fut écarté de la diffusion sur TF1, Laura rencontrant ni plus ni moins que Dieu ou l’un de ses anges au sommet d’une montagne. Il faut sans doute imputer cette tolérance du public français à la même force qui rend acceptables le mélodrame et les bons sentiments : le contexte historique de la série, où plus qu’un souci de réalisme on doit chercher la volonté de situer l’action dans un passé imaginaire, un temps pionnier recréé, une sorte de « bulle temporelle » qui préserve les héros des attaques de l’Histoire et les fait exister dans un passé lointain similaire à celui des contes. Non que la recréation des années 1880 dans la série soit exempte de réalisme : au contraire, un grand soin est apporté à la description de la vie des fermiers de l’époque et nombre d’épisodes reposent sur la référence explicite aux aléas d’alors – le chemin de fer, la famine, la Grange ou la naissance des coopératives sur fond de capitalisme galopant. Mais le petit monde de Walnut Grove n’en vit pas moins en vase clos, ayant peu de contacts avec l’extérieur et développant essentiellement des intrigues internes, ce qui renforce la symbolique du Jardin d’Eden. La prégnance du religieux renforce la nature de conte de la série en insistant sur l’opposition du Bien et du Mal. Quant à la voix off de Laura, qui conclut un certain nombre d’épisodes, elle ne rappelle pas seulement la parenté littéraire du programme, elle met encore en exergue le regard de l’enfance et sur l’enfance propre au monde du conte.

Si le religieux est omniprésent, l’intrusion d’anges dans la série rattache cependant celle-ci à un procédé courant dans les programmes américains, qui est le mélange des genres. Le contexte de la série la fait entrer dans le genre « western », bien que son contenu l’inscrive dans la veine familiale, mais le sentiment religieux qui l’habite peut être assimilé au merveilleux, voire au fantastique, qui sont des éléments inhérents au conte. La religion comme fondement de la vie en communauté apparaît ainsi comme un élément historique, tandis que son rôle moral et l’intervention du merveilleux relèvent de l’imaginaire. De là, un équilibre qui autorise à faire abstraction des croyances réelles sous-tendues par le substrat religieux du show. Les citations des Saintes Ecritures servent la morale à l’œuvre dans les histoires plus qu’elles n’apparaissent comme du prosélytisme.

La Petite Maison dans la Prairie a durablement marqué l’imaginaire issu de la télévision. Si la télévision américaine a tenté de revisiter le « mythe », ce n’a jamais été avec autant de succès : La Véritable histoire de Laura Ingalls, en 2000, tentait un retour aux œuvres de Laura Ingalls Wilder sous forme de deux téléfilms d’une heure trente, tandis que La Petite Maison dans la Prairie, en 2005, revenait lui aussi aux sources de l’histoire, de nouveau sous forme de téléfilms. Les premiers ont été plusieurs fois diffusés par M6, la dernière en date ayant précédé la reprise de l’intégrale sur Teva, tandis que les seconds l’ont été par TF1 voici quelques mois. Surtout, le tournage d’une nouvelle série familiale dans le contexte historique de la fin du XIXème siècle a amené durant les années 1990 une inévitable comparaison avec le show de Michael Landon : Dr Quinn femme médecin, en effet, retrouvait un peu de la veine de la Petite Maison, mais actualisée et surtout débarrassée de l’omniprésente religion. Moins de bons sentiments, plus de références historiques, de cynisme dans les personnages, Dr Quinn est un peu La Petite Maison post-Danse avec les loups. Au Canada fut également tournée une série qui, se situant dans l’influence de Dr Quinn, évoquait également la saga des Ingalls : Les enfants de Plumfield (Little Men) n’a connu que deux saisons mais repose sur les bons sentiments et la volonté optimiste qui nourrissaient hier la vie des pionniers de La Petite Maison.

A l’heure des « salauds » plébiscités par le public (voir ce mois-ci la couverture du nouveau magazine Episodik), il est certainement réconfortant de constater que Le Petite Maison dans la Prairie réunit toujours un public suffisant pour justifier sa présence sur les écrans. C’est le signe d’un attachement à des valeurs qui s’expriment autrement que dans les discours électoraux du moment, mais aussi au format classique de la série, où le cloisonnement des épisodes n’empêche pas une continuité à l’image de la vie.

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