Un article de Thierry LE PEUT

pru dans Arrêt sur Séries 8 (mars 2002) 

 

Lancée dans le sillage du succès remporté par les cinq films de la saga cinématographique, La Planète des Singes - la série télé débute en 1974 sur CBS. Elle marque avant tout la volonté de la 20th Century Fox de ne pas lâcher la poule aux oeufs d’or et de rentabiliser au maximum les impressionnants décors, costumes et maquillages réalisés pour les besoins de la saga. Produite par Stan Hough, réalisée par des artisans aguerris de la télévision, s’appuyant sur la seule star à avoir participé à presque tous les films, le comédien Roddy McDowall dans le rôle d’un chimpanzé, la série a souvent été considérée comme un avatar dégénéré des longs-métrages mais reste l’un des programmes les plus rediffusés dans le monde, malgré ses 14 petits épisodes. Au terme de notre exploration de l’univers Planète des Singes, amorcée en septembre dernier, il est temps de porter notre regard sur ce petit bijou qui vient de sortir en DVD. Direction : la Terre, en l’an 3085.

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Burke, Galen et Virdon

 

La scène se passe en 1968. La Planète des Singes, qu’Arthur P. Jacobs aura eu bien du mal à faire accepter par un studio, est un succès à travers les Etats-Unis. Le monde suivra bientôt mais, pour l’heure, les heureux producteurs se retrouvent dans le bureau de Richard Zanuck, le boss de la 20th Century Fox, celui qui a eu le courage de donner sa chance à un film bien improbable. Il y a là Jacobs, Mort Abrahams, le producteur associé, et Stan Hough, l’un des directeurs de production de la firme. On se congratule, on se tape dans le dos, on se félicite d’avoir eu du flair. Et puis, en sortant, l’un de ces bonshommes, en l’occurrence Stan Hough, lâche une idée, comme ça, du bout des lèvres, dans l’euphorie du moment : « Pourquoi ne feriez-vous pas une suite ? »

 Voilà. L’idée était lancée. Elle recueillit d’abord des regards incrédules : chacun était déjà bien heureux d’avoir bouclé le premier, on ne pensait guère à remettre le couvert. N’empêche que cette phrase fit son chemin et on sait aujourd’hui ce qu’il en advint : non pas une mais quatre séquelles vinrent gonfler le pactole amassé par la Fox qui venait de se trouver là sa plus belle poule aux oeufs d’or depuis l’enfant-star Shirley Temple.

Il était donc assez logique, finalement, que Stan Hough se retrouvât impliqué dans le projet d’une série télévisée inspirée de l’univers de Pierre Boulle, considérablement agrandi depuis le premier film, en 1967. Nous sommes alors en 1974, la Fox continue d’engranger des dollars avec l’exploitation du cinquième film de la saga, tout en dépensant moins puisque le budget alloué par la compagnie n’a cessé de se réduire comme une peau de chagrin d’un film à l’autre. Déjà, les derniers développements de la saga ressemblaient davantage à de gros téléfilms qu’à des superproductions cinéma. Une situation dont n’avaient pas manqué de se plaindre les réalisateurs, notamment Jack Lee Thompson qui avait signé les deux derniers titres, et les acteurs. Dans un press tour en 1998, Roddy McDowall évoquait cette politique étrange de la Fox qui, au lieu de donner à la saga les moyens de ses ambitions, la condamnait au contraire à la modestie en la privant de ressources. Et il savait de quoi il parlait puisque, à l’exception du deuxième, Le Secret de la Planète des Singes, il avait participé à tous les films de la série ainsi qu’au show télévisé subséquent.

 

le casting

 

La production de la série télé La Planète des Singes s’inscrit donc dans cette politique du « on ferme peu à peu les robinets mais on en veut encore » qui devait conduire la saga à l’expiration. La Fox a conservé précieusement durant toutes ces années l’essentiel des décors, des costumes et, surtout, les précieux maquillages conçus par John Chambers et largement rentabilisés depuis par le savoir-faire de Dan Striepeke. Arthur P. Jacobs, dit-on, avait déjà songé à une série télé depuis plusieurs années mais il s’était laissé convaincre par la Fox de poursuivre l’aventure au cinéma jusqu’au cinquième film. Le passage au petit écran n’est donc pas une décision prise à la légère et le studio est prêt. Pour superviser la production, Stan Hough est associé à Herbert Hirschman, qui a produit et réalisé pas mal de séries depuis le milieu des années 50, notamment Dr Kildare, Perry Mason et Le Virginien. Les décors seront quant à eux placés sous la houlette de Stuart A. Reiss, qui avait travaillé sur le troisième opus cinéma, Les Evadés de la Planète des singes. Côté acteurs, la continuité avec la saga sera assurée par Roddy McDowall, qui après avoir été Cornelius et César deviendra Galen, le nouveau chimpanzé vedette. Reste donc à trouver les humains qui lui seront associés pour constituer le casting pluriel d’une série hebdomadaire. 

C’est Ron Harper, connu pour sa participation à plusieurs séries, en particulier Le Commando Garrison en 1967, qui est engagé le premier dans le rôle de l’astronaute Alan Virdon, le plus âgé des deux héros de la série. Son cadet, Pete Burke, sera finalement interprété par un acteur débutant, James Naughton, découvert dans la série Faraday and Company en 1973. Le premier a 38 ans, le second 28, tous deux ont un corps athlétique que l’on pourra mettre en valeur à l’occasion, même s’il n’est pas prévu que les personnages se promènent durant chaque épisode en caleçon de jungle, comme Charlton Heston et James Franciscus dans les deux premiers films.

 

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Urko le gorille et Zaius l'orang-outang, la force et la science 

 

Puisque planète des singes il y a, les simiens se doivent d’être eux aussi bien représentés. On a évoqué le chimpanzé Galen, copie du Cornelius des premiers films, mais il n’est pas le seul personnage à faire le lien avec la saga cinéma. Zaius, le représentant des orangs-outangs, figure éminente du monde scientifique des singes, tenant de l’obscurantisme simiesque, est lui aussi de la partie. Le rôle est confié à Booth Colman, qui s’est d’ailleurs produit sur scène dans la compagnie de Maurice Evans, titulaire du rôle au cinéma. Il n’apparaîtra pas dans tous les épisodes mais son rôle restera déterminant dans le sort réservé aux héros. Pas aussi déterminant cependant que celui du troisième « régulier » singe, un gorille, cette fois, le belliqueux Général Urko. Conçu comme le pendant du Général Ursus qu’interprétait James Gregory dans le deuxième opus, partisan de l’anéantissement total de la race humaine et finalement artisan de la destruction de la planète des singes, Urko est un beau spécimen de gorille, pas très futé mais sacrément costaud et toujours prêt à dégainer son revolver pour couper court à toute discussion. C’est Mark Lenard, familier des séries mais dont le rôle « culte » allait être, avec l’amplification du phénomène Star Trek, celui de l’ambassadeur Sarek, père de Spock le Vulcain aux oreilles pointues de la saga SF estampillée Roddenberry. Dissimulé derrière le masque sombre d’Urko, Lenard fait tout simplement merveille dans la série et s’impose comme l’une de ses figures majeures. 

D’un épisode à l’autre, on croisera une jolie galerie de personnages incarnés par des acteurs plus ou moins connus des amateurs de séries. Dans cet « ordinaire » de la petite lucarne, on retiendra notamment William Smith, l’inusable second rôle qui tient la vedette dans la série western Laredo mais que l’on connaît surtout pour ses innombrables apparitions dans la plupart des séries marquantes de ces quarante dernières années ; Jacqueline Scott, qui revêt deux fois le masque de chimpanzée et qui fut la soeur de Richard Kimble dans Le Fugitif ; Roscoe Lee Browne qui joue le curieux robot The Box du film L’Age de cristal (en voilà, une autre série culte des 70’s !) ; Morgan Woodward que les fans connaissent comme le Punk Anderson de Dallas mais qui, à l’instar de William Smith, figure dans la plupart des séries depuis les origines ; John Hoyt dont l’un des (nombreux) rôles fut celui du Dr Philip Boyce, le premier médecin de l’Enterprise dans le premier pilote de Star Trek ; ou encore Beverly Garland, la future maman de Laura Holt dans Remington Steele, d’Amanda King dans Les deux font la paire et de Loïs Lane dans Loïs et Clark.Du beau monde donc, auquel on ajoutera un second rôle de cinéma (John Ireland, partenaire de Kirk Douglas dans Spartacus) ou une future vedette du petit écran, Marc Singer alias Mike Donovan dans V et incarnation « culte » de Dar l’Invincible au cinéma. 

Mentionnons enfin quelques acteurs que l’on avait déjà croisés dans l’un ou l’autre des films, comme Normann Burton qui joue le père de Galen dans « L’interrogatoire », Woodrow Parfrey qui est Veska dans « Retour vers demain » et Bobby Porter, Cornelius dans La Bataille de la Planète des singes, que l’on retrouve en enfant chimpanzé dans « Retour vers demain » et « Le bon grain ».

 

les personnages

 

La série reprend le point de départ des deux premiers films, qui servit d’ailleurs aussi au troisième, simplement inversé : deux astronautes s’écrasent sur la planète et découvrent 1/ qu’elle est gouvernée par des singes parlants et intelligents, 2/ qu’il s’agit de la Terre qu’ils ont quittée un certain temps auparavant. On entendra parfois l’un ou l’autre astronaute évoquer son monde d’« il y a au moins cinq cents ans », en fait la Terre sur laquelle ils ont échoué se situe mille cent cinq ans après la leur. Partis en 1980 (on discute encore de la date exacte, qui ,n’est pas mentionnée dans la série, mais c’était avant le 19 août 1980 puisque c’est à cette date que l’astronef a été « détourné »), ils se retrouvent le 21 mars 3085 après avoir traversé, dans la région d’Alpha du Centaure, un « remou radioactif » (dixit la traduction française) qui les a poussés à actionner le dispositif de retour à la base avant qu’ils ne soient emportés par l’orage cosmique et ne s’écrasent sur la surface de la planète. 

Trois à l’origine, les atsronautes ne sont plus que deux après l’accident, le Colonel Alan Virdon et son équipier Pete Burke. Le troisième homme, Jones (Shaughnessy dans la v.f. !), n’a pas survécu. A la différence de Taylor et de Brent qui, dans les deux premiers films, se retrouvaient seuls face à une armée de singes, Burke et Virdon constituent un héros bicéphale bientôt augmenté d’un troisième larron, le susnommé Galen, chimpanzé de son espèce. Un choix qui permet, en plus de plaider comme dans les films pour le rapprochement des deux espèces et la tolérance en général, une plus grande variété dans les sujets abordés ultérieurement et le point de vue adopté. 

Galen en effet joue le rôle de Rem dans L’Age de cristal (ou de Spock et Data dans Star Trek) : curieux de mieux connaître ses partenaires, il s’initie à leurs coutumes et à leur mode de pensée tout en les faisant bénéficier de ses connaissances sur le monde des singes. De ce point de vue, il est une copie du Cornelius du premier film. McDowall, cependant, a déclaré que, des trois rôles qu’il avait joués dans la saga, celui de Galen était le plus satisfaisant pour un acteur parce qu’il lui permettait d’aborder différentes facettes. Très vite, en effet, le talent du comédien sera mis en avant et poussera les scénaristes à faire adopter diverses personnalités d’emprunt à Galen, au gré des aventures du trio : archéologue dans « Les gladiateurs » et « Au-delà des sommets », assistant de Zaius dans « Le tyran », médecin dans « Le chirurgien » ou encore fermière dans « L’interrogatoire », il endosse ainsi des rôles variés qui permettent d’insuffler à la série un humour bienvenu et parfois savoureux. La plupart du temps, il traîne derrière lui ses deux serviteurs auxquels il adresse des reparties cinglantes en les qualifiant tour à tour de « vauriens », d’« empotés » ou de « maladroits », singeant de la sorte l’attitude générale de ses congénères à l’égard des humains. Une manière de prendre le personnage au pied de la lettre en soulignant son talent inné de l’imitation dans ce qui apparaît comme un renversement de perspective sur la planète des singes : pour ces derniers en effet, comme en plaisante Zaius dans le premier épisode, ce sont les humains qui sont capables d’imiter mais totalement dépourvus d’intelligence.

 

BURKE ET VIRDON

 

Virdon et Burke ont eux-mêmes des caractéristiques différentes, même si elles ont tendance à s’effacer au fil des épisodes alors qu’elles étaient bien marquées au début de la série. Virdon, l’aîné, est celui qui est le plus attaché au monde qu’il a perdu. Dans les premiers épisodes, il ne songe qu’à trouver le moyen d’y retourner et espère rencontrer quelque part sur la planète des humains évolués qui détiendront toujours, peut-être, la science indispensable à un retour sur la Terre du XXème siècle, les singes étant trop peu évolués pour construire des fusées et même des avions. A la fin du premier épisode, il prend le risque d’être capturé pour récupérer à l’intérieur de l’astronef, juste avant qu’il ne soit détruit par Zaius et Urko, le disque magnétique contenant toutes les données du voyage passé et d’un éventuel retour sur la Terre de 1980. Ce disque est au centre de l’épisode suivant, « Les gladiateurs », puisqu’il est perdu par Virdon et retrouvé par un chimpanzé, Barlow, à qui Galen va tenter de le reprendre. Au début de l’épisode 3, « Pris au piège », Virdon parle encore de trouver un ordinateur pour lire le disque, et entraîne ses compagnons dans une ville abandonnée où il espère trouver ce qu’il cherche. L’idée était intéressante car elle permettait d’entretenir d’un épisode à l’autre une continuité susceptible d’alimenter des développements futurs. Malheureusement, elle sera très vite abandonnée: lorsque le trio trouve enfin un ordinateur dans « La ville oubliée », il est bien question du savoir humain déposé dans la machine mais plus du tout du disque magnétique, que l’ordinateur aurait pu permettre de lire. On ne saura jamais si les scénaristes avaient prévu d’y revenir, les épisodes suivants s’étant éloignés de cette trame originale pour lui préférer des développements latéraux. 

Le désir de Virdon de « rentrer à la maison » s’explique d’abord par la famille qu’il a laissée derrière lui. Dans le premier épisode, il évoque sa femme et son fils, dont il retrouve plus tard une photographie dans l’astronef. Cette photo réapparaît dans « La ville oubliée », où Zaius s’en sert pour imaginer un moyen détourné d’arracher des informations à l’astronaute. Enfermé avec un garçon d’une dizaine d’années, Virdon évoque alors son propre fils, qui aurait à peu près le même âge. Dans un épisode ultérieur, « Le chirurgien », l’astronaute, blessé, prononce dans son délire le nom de sa femme, Sally. Virdon est donc tout le contraire du Taylor incarné en 1967 par Charlton Heston, qui se caractérisait par sa solitude et son mépris du genre humain. Dans son rapport avec le gamin de « La ville oubliée » et la femme qui leur tient compagnie dans leur prison, il apparaît comme un père et un mari attentionnés, aimants, ce qui permet de souligner la dimension émotionnelle du personnage. 

Cette caractérisation marque aussi le « rééquilibrage » du concept au format de la télévision. L’un comme l’autre, les deux protagonistes humains de la série sont de « braves gars » qui ont l’occasion, au cours de leurs pérégrinations, de démontrer leur attachement à des principes consensuels et leur sens de la débrouillardise. Le prototype du « héros américain » tel que le présentent beaucoup de séries, d’autant que Virdon s’apparente de plus à ces héros projetés loin de chez eux et qui n’aspirent quà retrouver la douceur du foyer : un modèle illustré par bien d’autres, du mythique Ulysse (qui, je vous le concède, n’était pas Américain...) à l’attachant Sam Beckett de Code Quantum. La photographie de famille conservée précieusement par Virdon (du moins jusqu’à « La ville oubliée », puisqu’il n’est pas dit que l’astronaute a pu récupérer son bien) a ici valeur d’icône, aux yeux du personnage sans doute mais aussi à ceux d’un public très familier avec ce thème du « retour chez soi » et de l’attachement au foyer. Un thème que beaucoup, à l’instar de Donald Bellisario dans Code Quantum mais aussi dans plusieurs épisodes de ses autres séries Magnum et JAG, associent à l’image du pilote américain (l’un des modèles du héros) qui pour désigner le retour à la base emploie fréquemment l’expression « rentrer à la maison ». 

Pete Burke, lui, semble s’adapter plus facilement à son nouvel environnement. Dans le premier épisode, il évoque son enfance passée à Jersey City, à rêver d’aller dans les étoiles, et conclut par un rappel à la réalité qui tranche avec l’espoir auquel s’accroche son compagnon : « Chez nous c’est ici, maintenant, et tu le sais. » Visiblement sans attache dans son époque, Burke est le plus boy-scout des deux hommes : c’est lui qui s’emporte le premier contre Urko devant le Conseil Supérieur de Central City, le comparant à Hitler, Staline et Mussolini, et qui se lance au secours d’un lutteur qu’il croit agressé dans « Les gladiateurs », alors qu’il s’entraîne simplement pour combattre dans l’arène. Plus jeune que Virdon, il est donc souvent plus impétueux même si les différences entre les deux hommes ne sont jamais véritablement mises en avant.

 

galen : l’apprentissage de la vérité

 

Ce qui définit le trio vedette de la série, c’est son attachement à des principes immuables et sa capacité d’indignation devant l’injustice, l’intolérance et la bêtise. Si dès le deuxième épisode on peut dire que le chimpanzé Galen est parfaitement intégré au groupe qu’il forme avec ses compagnons humains, c’est que le premier épisode s’est attaché à souligner ce qui le différencie des autres singes. 

D’abord très content de son sort, fils d’un notable de Central City qui fut très ami avec le père de Zaius, l’éminent Conseiller orang-outang, Galen aspire à devenir l’assistant de celui-ci afin de satisfaire son goût pour la recherche, en digne chimpanzé (rappelons, pour les non-initiés, que les chimpanzés et les orangs-outangs, comme Zaius, représentent l’élite culturelle de la société des singes, la force et la brutalité étant l’apanage des gorilles, en général soldats et policiers). Sa première apparition a lieu dans le bureau de Zaius, avec qui il converse très amicalement, sans qu’il soit même question des humains. C’est l’arrivée d’Urko, le chef de la police, qui introduit la question humaine puisqu’il apporte la nouvelle du crash de l’astronef. Une nouvelle qui suscite l’incrédulité de Galen : « Les humains sont des ouvriers, des fermiers et des domestiques, pas des techniciens. Cela relève de l’imagination ! » On sent donc que jamais le jeune chimpanzé n’a remis en question la place des humains dans la société. Plus tard, dans une réplique de « L’étalon », il reconnaîtra qu’il a mis bien des années à parler à des humains autrement que pour donner des ordres. Lorsque Zaius évoque d’autres faits étonnants liés à de précédentes expériences avec des astronautes, l’apprenti chercheur trouve cela « fascinant » : le mot, emprunté au célèbre M. Spock, traduit l’intérêt tout scientifique qu’éveillent en lui les révélations de Zaius, qu’il considère apparemment comme une sorte de maître à penser.

 

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Mais c’est précisément son esprit scientifique, dénué de toute mauvaise conscience et surtout de peur, qui va conduire Galen à s’interroger et faire germer en lui la graine de la sédition. A son « fascinant », Zaius répond par un « C’est surtout illégal » qui laisse le chimpanzé perplexe. « J’avais toujours pensé que les humains étaient des animaux sans importance », dit-il à Urko ce soir-là, alors qu’ils se rendent dans le village près duquel s’est écrasé l’astronef, Zaius l’ayant chargé de veiller sur les humains afin d’éviter qu’Urko ne les tue sans procès, l’empêchant ainsi de les étudier. Sa rencontre avec les deux hommes ne fait qu’accroître sa curiosité et achève de remettre en question la conception simpliste qu’il se faisait des humains : « Vous êtes très originaux, pour des humains », avoue-t-il au terme d’une première entrevue, qu’il souhaite prolonger un peu plus tard. Il réagit cependant vivement lorsque Virdon et Burke prétendent venir d’une époque où les singes étaient des animaux sauvages. A ce stade, l’esprit de Galen est encore prisonnier du conditionnement de la culture ambiante qui regarde ce genre de propos comme une hérésie. Plus tard, d’ailleurs, lorsque Galen aura ramené les astronautes à Central City, Zaius refusera d’écouter ses interrogations, dressant la puissance du tabou devant le désir de vérité de son cadet.

L’apprentissage de la vérité que fait Galen depuis l’intrusion d’Urko dans le bureau de Zaius est donc dirigé, malgré eux, par ces deux figures symboliques de la société des singes : Urko représente à lui seul la brutalité des singes dominants sur l’humanité asservie, tandis que Zaius est le garant de l’obscurantisme simien. Il appartient donc au chimpanzé, comme dans les films, de défendre la vérité débarrassée du carcan des tabous, mais si Cornelius et Zira aidaient Taylor et Brent sans franchir la limite qui ferait d’eux des hors-la-loi dans leur propre société, Galen lui va être poussé à passer cette limite, bien malgré lui et précisément par ceux-là mêmes qui sont censés garantir la société des singes de ce genre de conduite « déviante ». Revenu à la prison pour avoir une nouvelle conversation avec les astronautes, Galen est témoin de l’évasion organisée par Urko lui-même pour fournir à un garde gorille le prétexte à abattre les deux humains sans procès. Ne pouvant se rendre complice d’un meurtre, le chimpanzé intervient et se trouve en un instant projeté de l’autre côté de la limite : l’instant qu’il faut pour que le garde gorille meure de sa propre main lorsque Galen se jette sur lui. Le coup de feu est parti accidentellement mais pour Galen cela ne fera aucune différence : aux yeux des singes, le crime qu’il a commis est passible de la peine de mort. D’autant qu’on retrouve sur le jeune chimpanzé un livre écrit par les humains d’avant l’holocauste, livre dont la seule possession est déjà un crime capital. « Pourquoi, Zaius ? », questionne alors Galen, qui n’a plus désormais le choix de la route à suivre. « Pourquoi la vérité serait-elle considérée comme un crime ? » 

On retrouve donc dans le personnage de Galen le contenu social de la saga cinéma. La contestation du pouvoir fondé sur l’assujetissement d’une autre espèce, la force des tabous qui permet à un petit nombre d’asseoir cette puissance abusive, l’usage systématique de la force pour éteindre les flammes de la colère et empêcher toute remise en question du système établi, le refus du doute perçu comme une faiblesse par les gorilles et une menace par les tenants de la « science » officielle, tout cela est repris directement des films et simplement adapté ici, mais de manière intéressante. Galen possède dans tout ce premier épisode une profondeur qu’il ne retrouvera plus par la suite, lorsque son art du travestissement et sa curiosité parfois prudente devant les comportements humains le transformeront peu à peu en élément comique du trio. Parce qu’il pose les fondations de la série à venir et que ces fondations reposent sur le sol fertile déjà travaillé par le roman et les films, ce premier épisode est sans nul doute le meilleur de la série, celui où l’on trouve le plus de formules générales sur la société des singes et la place qu’y tiennent les humains.

 

mais sur quelle planète sommes-nous ?

 

Dans la chronologie « officielle » de la saga, l’arrivée de Virdon et Burke sur la planète des singes a lieu près de neuf cents ans avant celle de Taylor, située en 3955 (bien que la date 3978 apparaisse clairement dans le premier film sur le tableau de commandes de l’astronef). On doit donc considérer que le Zaius de la série est un lointain ancêtre de celui du film. Surtout, les deux astronautes devraient être les premiers à avoir atterri sur la planète, leur souvenir s’étant peut-être perdu dans l’oubli ou ayant simplement été banni lorsque Taylor, à son tour, débarque au milieu des singes. Mais, surprise, Zaius et Urko dans le premier épisode font état de deux autres visiteurs de l’espace arrivés dix ans plus tôt et tués avant d’avoir pu être questionnés. Une manière, peut-être, de faire référence aux films tout en plaçant la série sur un autre point de l’espace-temps afin d’en établir d’emblée l’indépendance par rapport aux faits déjà connus. Toujours est-il que les deux « pionniers » évoqués par Urko ne seront plus mentionnés ensuite. 

On notera cependant que Virdon et Burke auraient dû avoir connaissance au moins des noms de Taylor et Brent puisque ceux-ci avaient quitté la Terre huit ans avant eux. De plus, c’est en 1973 que Cornelius, Zira et Milo ont débarqué sur la Terre, apportant avec eux la révélation d’un futur peuplé de singes intelligents. L’idée, parfois avancée, que ces événements auraient pu être gommés des annales officielles ne tient pas la route : comment un événement de cette importance, largement répercuté par les médias et en particulier la télévision, aurait-il pu tomber dans l’oubli en sept ans ? Il est plus simple de reconnaître que les scénaristes n’ont pas voulu s’insérer dans la chronologie de la saga afin de ne pas alourdir ce nouveau produit, destiné à divertir même ceux qui n’auraient pas suivi l’action des cinq films. En ne tenant aucun compte des événements que les astronautes étaient censés connaître, ils pouvaient en outre reprendre le moment fondateur de la saga, déjà partagé par Taylor et Brent, celui où ils se trouvent pour la première fois en face de gorilles à cheval et réalisent qu’ils sont sur une planète gouvernée par les primates. 

De même, l’idée de montrer des humains moins primitifs que ceux des deux premiers films est avant tout une commodité de scénario qui permet des développements autrement plus intéressants : s’ils ne croisaient que des sauvages tout juste capables de grogner, l’odyssée de Burke et Virdon tournerait vite en rond et les réalisateurs se retrouveraient avec une pléthore de personnages simiesques à diriger, ce qui poserait d’énormes problèmes de logistique au département maquillage, sans parler des dépassements de planning dus aux trois heures et demie nécessaires pour réaliser un faciès de singe décent. Cette fois, en revanche, le choix prend sens dans la chronologie : on a vu, dans le dernier film, les singes et les humains cohabiter juste après la destruction de la plupart des grandes villes. A cette époque, juste au début du troisième millénaire, les singes savent parler (ils l’ont appris après la grande révolte impulsée par César en 1991) et les humains n’ont rien perdu de leurs facultés intellectuelles. En revanche, leur entente avec les singes, et en particulier les gorilles, est problématique. Entre 2001 et 3085, ces rapports se sont nettement dégradés et les humains, tout en conservant leur faculté de parler, sont devenus les serviteurs, voire les esclaves, des singes.

 

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L’étape suivante sera l’assimilation des humains à des animaux et leur dispersion en dehors des villes construites par les singes, qui les chasseront afin de les exterminer ou d’en faire des animaux domestiques. Les hommes alors perdront peu à peu l’usage de la parole et régresseront à l’état sauvage. On peut s’étonner qu’une telle régression se produise en à peine neuf cents ans alors que l’espèce s’était à peu près maintenue durant plus de mille ans mais on invoquera alors les effets des radiations émises par l’explosion des bombes nucléaires lors de l’holocauste, et peut-être des effets secondaires de la peste apportée de l’espace en 1983, qui commença par décimer les chiens et les chats, poussant les hommes à adopter le singe comme animal domestique favori. 

Sans chercher à gommer les contradictions inhérentes aux développements successifs apportés dans la saga, on est bien forcé d’accepter ce postulat pour admettre la vision qu’offre la série. Compte tenu des décors et accessoires déjà réalisés pour les longs-métrages, celle-ci présente une société parvenue à un degré d’évolution qui stagnera désormais, aucune découverte majeure (ou mineure) n’étant faite dans les neuf cents ans qui séparent les événements de la série de l’arrivée de Taylor. 

Un journaliste de TV Guide écrivait en visitant le plateau de la série en 1974, pendant le tournage de l’épisode « Le bon grain », que les gorilles en uniforme semblaient sortis d’un film de Robin des Bois tandis que les humains ressemblaient aux fermiers bibliques de Cecil B. De Mille. Si le look des gorilles est conforme à celui des films, c’est la première fois en effet que les humains portent des tuniques épaisses et des pantalons de toile. A l’époque de César (en 2001 donc), ils arboraient encore les vêtements de la société fraîchement éteinte. Depuis, réduits à cultiver les terres des singes et à servir dans leurs maisons, ils ont adapté leur garde-robe, devenue fonctionnelle. La plupart sont donc vêtus maintenant de sacs à patates, à moins que leur fonction n’impose le port d’un uniforme particulier, comme la combinaison bleue du personnel médical.

 

un carrefour d’influences

 

Esthétiquement, la série emprunte à plusieurs époques. L’Antiquité façon De Mille est une référence visible non seulement dans les costumes mais également dans certaines situations et dans les noms de certains personnages. Ce n’est pas une surprise, la création d’un univers différent du nôtre, alliant une vision post-apocalyptique du monde et la volonté de donner forme à une civilisation originale, puise souvent dans le fonds gréco-romain ou biblique. Les scénaristes de Galactica s’inspireront de l’Exode des hébreux et rempliront les épisodes de noms empruntés à la mythologie, du patriarche Adama au lieutenant Apollo en passant par Cassiopée ou Atlantia. J. Michael Straczynski baptisera aussi ses stations spatiales et ses vaisseaux Babylon ou Agamemnon, puisant aux mêmes sources, tandis que l’univers de L’Age de cristal, contemporain de La Planète des singes, partage avec celle-ci le mélange des styles. On croise donc, au gré des déplacements de Virdon, Burke et Galen, des noms aux consonances hétéroclites, du romanisé Sestus (« La déception ») au mythique Remus (« Le bon grain »), des anglo-saxons Barlow ou Dalton (« Les gladiateurs ») aux exotiques Yalu ou Bandor que l’on croirait sortis d’un conte hindou. Noms en -a, en -us, en -o mais aussi noms en -ar, en -or ou en -ix, voire en -es, composent un panel onomastique réjouissant mais somme toute convenu, comme on en trouve dans les bandes dessinées bon marché ou, à la télévision, dans une série fantastico-mythique comme le dessin animé Tarzan inspiré d’Edgar Rice Burroughs, lequel d’ailleurs utilisait lui-même toutes ces sonorités dans ses romans héroïco-épiques, qu’il s’agisse de Tarzan ou de son autre héros John Carter, l’homme de Mars. 

Pour les situations, on s’arrêtera sur l’épisode « Les gladiateurs » où l’influence de l’imagerie antique n’a pas besoin d’être commentée. On y voit un préfet de village permettant à l’agressivité de « ses humains » de s’écouler en leur offrant des spectacles sanglants inspirés des combats de gladiateurs. Les rencontres ont lieu dans une arène et leur déroulement obéit à un rituel aussi sacralisé que celui que nous a transmis l’Antiquité à travers maintes représentations plus ou moins conformes à la réalité. Le vainqueur reçoit une épée avec laquelle il doit achever le vaincu sous les cris hystériques d’une foule au bord de l’explosion. Contrariée, l’assistance explose d’ailleurs effectivement et menace de transporter sa colère et sa violence à l’extérieur de l’arène. Pour le costume, le lutteur vedette, Tolar, s’inspire de l’Hercule immortalisé dans une pléiade de péplums, tunique légère ne cachant rien du torse puissant et bracelets de force pour assommer l’adversaire. 

L’autre inspiration majeure de la série est le western. Filmée dans les décors naturels du Fox Ranch, dans les montagnes de Santa Monica, parfois sur les côtes de la Californie du sud où l’action est censée se dérouler, la série tire profit des grands espaces et des collines à perte de vue, s’arrêtant de loin en loin sur une petite ferme isolée ou un village rustique. Dans les colonies d’humains, administrées par des Conseillers nommés par le Conseil supérieur de Central City, les hommes sont les métayers de notre Moyen-Age et les singes sont les seigneurs. Dans « Le tyran », l’un d’eux abuse de sa position pour s’enrichir en enlevant aux fermiers la quasi-totalité de leurs récoltes. Dans « Les gladiateurs », on l’a vu, le préfet local organise des jeux pour apaiser son peuple. Dans « Le libérateur », ce sont des humains qui vendent leurs propres congénères pour travailler dans les mines. On oscille constamment entre l’influence du western, avec l’omniprésence des fermiers et la toute-puissance des milices, les poursuites à cheval et les fusillades, et celle du système féodal mâtiné d’Antiquité classique.

 

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Les humains semblent aussi autorisés à vivre seuls dans de petites communautés soumises aux caprices des singes. On le voit dans « Pris au piège » ou dans « La déception », où les gorilles organisent des représailles contre les villageois à la suite du meurtre d’un chimpanzé. Ces derniers peuvent également être fermiers, comme la famille qui donne asile à Galen et à ses compagnons humains dans « Le bon grain ». 

Enfin, holocauste oblige, La planète des singes a aussi recours aux décors post-apocalyptiques, à l’instar de L’Age de cristal. Deux épisodes utilisent le même décor censé représenter San Francisco en ruines, « Pris au piège » et « La ville oubliée ». Dans le second, on découvre que dans ces rues dévastées, arides, vivent des hommes, des femmes et des enfants livrés à eux-mêmes, parfois prêts à tout pour un peu de nourriture et soumis, eux aussi, à la volonté des singes, lorsque ceux-ci s’aventurent dans ces zones désertiques issues d’un passé oublié. Dans les sous-sols de ces grandes villes sont stockées les connaissances de la civilisation disparue, à l’intérieur d’ordinateurs probablement toujours alimentés par des batteries solaires. Dans « Pris au piège », en effet, une lampe continue de fonctionner dans une galerie de métro souterraine, tandis que dans « La ville oubliée » les héros découvrent des ordinateurs encore en fonction. Liées à une évolution technologique réduite désormais à la portion congrue, ces lieux ne sont pourtant pas étrangers à l’univers du western, fait aussi de villes fantômes qui sont autant d’asiles ou de pièges, selon les cas. Jouant encore sur le mélange des styles et des époques, le scénariste de « La ville oubliée » a l’idée, en outre, d’enfermer plusieurs personnages dans les ruines d’un hôtel luxueux construit pour une Prima Donna du XVIème siècle, ajoutant l’ambiance gothique à celles, déjà mêlées, du western et de l’apocalypse.

 

un monde de fermiers et de bourgeois

 

La richesse des décors, qui composent d’un épisode à l’autre un univers cohérent dans lequel on trouve facilement ses repères, constitue l’un des points forts de la série, même si ces décors n’ont rien d’original. Si le film de 1967 tirait un parti intéressant de la Ville Centrale construite tout exprès, notamment dans la séquence de la poursuite où Charlton Heston courait, égaré, d’un toit à l’autre en bousculant un public de singes surpris et horrifiés, la série ne s’en servira guère, se contentant d’un plan fugace dans le premier épisode. Elle lui préférera les petits villages, plus modestes, où de nouveau on relève plusieurs influences : d’une part le modèle « troglodyte », avec des maisons de terre, construites parfois contre une paroi rocheuse, d’autre part une inspiration plus familière puisée dans le passé pionnier de l’Amérique, avec des maisons de bois aux murs recouverts de chaux.

Les premières sont habitées par les singes et se caractérisent par une architecture toute en courbes, entre la hutte et l’igloo. Les murs nus, percés de fenêtres rondes ou carrées souvent dépourvues de volets mais munies de rideaux intérieurs qui préservent l’intimité, révèlent un goût de la simplicité qui n’empêche pas le sens de l’esthétisme et du confort. La maison du préfet Barlow, dans « Les gladiateurs », est le modèle de ce type d’habitation. Agrémentée de plantations entretenues avec goût par le préfet lui-même, elle occupe une place centrale dans le village et est précédée d’une petite barrière comme on en voit dans les banlieues résidentielles « à l’américaine », en plus rustique. Un banc devant la maison souligne que celle-ci n’est pas qu’un endroit où dormir et travailler mais un vrai lieu de vie, où l’on prend le temps de se reposer, et, pourquoi pas ?, de se recueillir. Une fois passée la porte de bois, sur laquelle est dessinée la tête de singe qui sert d’emblème au gouvernement simien (on la retrouve dans la plupart des épisodes, ici sur une porte, là sur un drapeau), on découvre un intérieur très douillet où la pierre et le bois s’imposent comme les matériaux de base. Cheminée, large fauteuil, tapis de peau, plantes en pot suspendues au plafond ou arrangées avec goût sur des étagères, livres épais, tout ici révèle la présence d’un maître de maison cultivé et soucieux de bien-être. 

On retrouve ce caractère accueillant chez les parents de Galen, dans « L’interrogatoire », avec en outre une distinction entre lieu de vie et lieu de travail. Tandis que Madame se détend dans le fauteuil du salon en tricotant, Monsieur travaille à son bureau dans la pièce voisine. Si donc l’esthétique des singes se veut relativement dépouillée, il n’en révèle pas moins un goût du confort et du raffinement qui trahissent l’embourgeoisement d’une partie de la population simienne. En passant d’un épisode à l’autre dans les bureaux spacieux des « responsables » de villages, conseillers ou médecins, on découvre à côté des objets de pure représentation, comme les bustes du Législateur ou de personnalités importantes et les bannières accrochées aux murs, un ensemble d’objets insolites qui n’ont rien à envier à l’attirail de bureau inventé par nos sociétés modernes, allant du simple presse-papier aux bougeoirs plus ou moins raffinés. D’un lieu à l’autre, d’ailleurs, on retrouve les mêmes objets, comme cette sorte de récipient à double tête de cheval que l’on aperçoit sur la table de travail de Zaius et sur celle du préfet Barlow. La vaisselle démontre le même souci de raffinement lorsqu’elle orne la table d’un dîner officiel, comme dans « Le tyran », ou qu’elle agrémente l’intérieur du Dr Leander dans « Le chirurgien ». La recherche est également culinaire, Leander, par exemple, goûtant particulièrement le jus d’abricot qui semble un nectar raffiné chez les singes. 

Si les films accordaient davantage d’importance aux lieux de travail, comme la salle du Conseil de Central City ou le bureau de Zaius, la série nous fait ainsi entrer dans l’intimité travaillée des singes, révélant une société qui n’est pas sans similitude avec notre société de consommation, un cadre social caractéristique où la notion d’aristocratie joue un rôle majeur. On remarquera de ce point de vue le chariot « de luxe » des parents de Galen dans « L’interrogatoire », signe extérieur de l’ascension sociale, que possède aussi l’assistante de Zaius, Carsia, dans « Au-delà des sommets ».

Les gorilles, de leur côté, empruntent à l’Antiquité l’aménagement de leurs quartiers généraux. Urko trône ainsi sur un large fauteuil à l’ample dossier monté sur une estrade, entre un drapeau rouge portant l’emblème de son gouvernement et une carte de Californie peinte sur le mur, où sont représentés à l’aide de signes les villages importants de la côte Ouest.

 

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Urko 

 

A l’autre extrémité de l’échelle sociale, les humains ont eux aussi leur habitat, à mi-chemin entre la cabane primitive et la maison de fermier façon Petite maison dans la prairie. Un long plan de « Les gladiateurs » nous révèle la petite ferme de Tolar et de son fils Dalton, fleurant bon la nostalgie des cottages d’antan, simples mais agréables à vivre. Un bâtiment rectangulaire surmonté d’un toit de chaume, que jouxte un petit puits fonctionnel. Si la porte apparaît plus finie que celles des maisons de terre des singes, l’intérieur est aussi plus dépouillé. De petites fenêtres ornées de rideaux de toile épaisse, un mobilier en bois, de grandes jarres en terre, des écuelles de terre ou de bois (que l’on retrouvera chez les parents de Galen) constituent tout le luxe de la maison. Le revêtement abîmé des murs révèle une attention plus aléatoire à l’esthétique. De même, dans « Pris au piège », la hutte des Miller montre la simplicité extrême dans laquelle vivent les humains, un sac de toile remplaçant la porte d’entrée. Dans « Les pêcheurs », où les héros séjournent dans une colonie de gens de mer, ce sont des filets de pêcheurs qui remplissent le même usage.

Plus libre de s’étendre sur les aspects les plus quotidiens de l’univers des singes, la série développe ainsi les éléments contenus dans les longs métrages et prend le temps d’explorer, par touches successives, ses côtés les plus triviaux (voir encadré « Signes et objets de la Planète des Singes »). Ainsi se dessine peu à peu un monde régi par des lois très strictes, où chaque rôle est clairement défini : aux gorilles l’administration de la police (la force), aux orangs-outangs les postes à responsabilité et les rênes de la vie politique (l’influence et la ruse), aux chimpanzés les tâches administratives et la pratique des sciences (le pragmatisme, qui explique aussi que les chimpanzés soient parfois fermiers). Au sein de cette société, les rapports sont à l’image de toute bureaucratie, fondés sur l’ambition et les luttes intestines. L’assistante de Zaius, dans « Au-delà des sommets », complote dans l’ombre pour assassiner les membres du Conseil supérieur de Central City, tandis que le chef de district de « Le tyran » distribue des pots de vin pour enlever à un chimpanzé la charge de préfet, avant d’organiser un complot contre Urko, dans le dessein de prendre sa place. Galen, d’ailleurs, joue de cette ambition démesurée pour tendre un piège au parvenu. A l’occasion, on découvre que la corruption et la tricherie sont très mal vues des singes et que l’intrigant, déjà, avait été confiné à une charge subalterne de chef de district durant vingt ans parce qu’il avait été pris à tricher à l’école militaire. Les mêmes jeux d’influence bureaucratiques apparaissent dans d’autres épisodes, notamment « Les gladiateurs » et « L’étalon » où l’on apprend qu’un conseiller de village a été muté pour avoir déplu à Urko. Ce qui n’empêche pas ce dernier, au demeurant, de s’autoriser lui-même toutes les tricheries pour arracher la victoire lors de courses de chevaux qu’il affectionne tout particulièrement.

 

les pèlerins du libéralisme

 

Dans ce contexte insolite, les héros sont parfois amenés, comme dans d’autres histoires de voyage temporel, à semer sur leur passage des bribes de leur savoir d’un autre âge. On les voit ainsi aider un médecin à trouver un remède contre la malaria (« Le remède »), un inventeur à mettre au point une aile volante (« Au-delà des sommets »), un chirurgien à pratiquer un nouveau type d’opération (« Le chirurgien ») ou des pêcheurs à utiliser des filets pour augmenter leur productivité (« Les pêcheurs »). Ce faisant, ils s’improvisent réformateurs et doivent composer avec les multiples superstitions en vigueur tant chez les humains que chez les singes. Dans « Le chirurgien », par exemple, ils lèvent la malédiction pesant sur une jeune fille en expliquant des principes simples d’hématologie, un mot qui ressemble à lui seul à un programme hérétique ! Ici, l’apport de la science rejoint ce qui apparaît très vite comme une « mission » des héros, classique dans les séries télé : réconcilier les gens entre eux et faire en sorte que la vie soit meilleure après leur départ. On pourrait presque les comparer à des pèlerins, recherchés certes, et souvent amenés à utiliser la force physique, mais pèlerins malgré tout.

 

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Leurs initiatives ne sont cependant pas toujours bien inspirées et se retournent parfois contre ceux-là mêmes qu’il ont voulu aider. Dans « Le tyran », ils ont l’idée de reprendre de force aux gorilles un chargement de grain qu’ils ont emporté, afin de rendre aux fermiers spoliés de quoi subsister. Le résultat est la mort de l’un des fermiers et la destruction de leur grange par les gorilles. La suite de l’histoire montre comment les héros vont tirer vengeance du responsable de la tuerie mais cela ne ressuscite pas le fermier mort et ne consolera pas son frère, unique survivant désormais sans moyen de subsistance. De même, dans « Les gladiateurs », l’intervention de Burke au milieu d’un combat conduit, par un enchaînement de circonstances, à la mort d’un père. On protestera, bien sûr, que c’est « pour la bonne cause », en l’occurrence la fin des jeux de l’arène et une plus grande dignité pour les humains puisque la leçon a profité aussi au préfet de la ville, amené à changer sa façon de faire et à respecter davantage les humains. Seulement voilà : on apprend quelques épisodes plus tard, dans « L’étalon », que le préfet a été muté sur ordre d’Urko, en manière de représaille, et on se demande bien ce qu’il est advenu des humains dans tout cela ! 

Heureusement, ce ne sont là qu’exemples isolés. La plupart du temps, l’intervention de nos pèlerins conduit effectivement à une amélioration, même si dans le contexte d’une société si policée il ne peut s’agir que d’améliorations ponctuelles et modestes. Mais c’est là un postulat que l’on retrouve dans d’autres programmes du genre, à commencer par Code Quantum où les changements provoqués par le héros concernent Monsieur et Madame Tout-le-monde et n’affectent pas, en général, la marche du monde (à l’exception d’épisodes de la dernière saison où Sam Beckett rencontre Marilyn Monroe ou un ancêtre de Martin Luther King). Il n’en reste pas moins que chaque amélioration rend le monde un peu meilleur et peut être considérée comme une Bonne Action : le code du boy-scout est donc respecté. 

Le rôle de Galen, Burke et Virdon est le plus souvent d’aider un personnage à se réaliser ou de lui ouvrir l’esprit. C’est le cas dans « Les gladiateurs », où leur arrivée encourage le fils d’un glorieux lutteur à suivre son instinct qui lui dicte de ne pas perpétuer la tradition paternelle et de ne pas tuer. Refusant l’idée du maître chimpanzé qui clame que « c’est dans la nature de l’homme de tuer », le jeune Dalton préfère refuser le combat et devenir un hors-la-loi plutôt que d’aller contre son principe. La mort du père, que l’on évoquait tout à l’heure pour dénoncer les conséquences parfois néfastes de l’intervention des héros, prend donc dans cette optique la valeur d’un sacrifice nécessaire, souligné par une scène où le fils oppose l’ardeur belliqueuse de son père à la douceur de sa mère décédée. Pour être lui-même, l’enfant doit se détacher de son père, dont la mort sanctionne d’ailleurs l’erreur grossière. Suivant toutefois l’éternel optimisme de l’écrivain de télévision, le scénariste y mêle l’idée de rédemption, le père étant tué en se dressant à son tour contre les oppresseurs pour défendre la vie de son fils. Et sa mort est finalement un bien puisqu’il y entraîne avec lui le méchant gorille de service, permettant au préfet Barlow de conserver sa place et de réviser à la fois sa conception de l’homme et sa façon de diriger le village. (Ce sont finalement les scénaristes de « L’étalon » qui, en nous apprenant que Barlow a finalement été muté, font tomber par terre ce bel exemple d’équilibre narratif !)

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