publié en janvier 2007 (ASS 27)
par Thierry Le Peut

 

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Le Rebelle n’est pas l’une des séries les plus connues de Stephen J. Cannell, qui en est pourtant le créateur unique alors qu’il a co-créé ses grands succès des années 80, Agence Tous Risques, Riptide et autres Un flic dans la mafia. Le titre appartient au catalogue post-80 du producteur, où il a pour voisin Les dessous de Palm Beach : ensemble, ces deux programmes marquent le prolongement du succès populaire rencontré par le producteur-scénariste au milieu de la décennie 1980, mais aussi son chant du cygne durant les années 90. L’époque de l’indépendance flamboyante est désormais achevée, le temps est venu pour Cannell de rentrer dans le rang avec ces deux produits populaires mais sans grande créativité que le scénariste crée avant de les confier à d’autres mains, en l’occurrence celles des producteurs Stu Segall (partenaire de Rick Hunter) et Richard C. Okie. Pourtant, si Les dessous de Palm Beach apparaît comme une déclinaison policière assez atypique dans le parcours de Cannell, mélange d’ultra-classicisme et de glamour, Le Rebelle incarne au contraire le cœur même de l’inspiration « cannellienne », en transposant dans la modernité la recette pionnière du justicier parcourant le pays sur la selle de son destrier, évidemment fidèle. La monture, dans cette déclinaison, est une Harley que le héros chevauchera durant les 110 épisodes de l’aventure, donnant raison aux paroles de la chanson (« Je n’ai peur de personne, etc. »). Quant au justicier lui-même, s’il use effectivement du flingue, c’est à la manière de Josh Randall (le fusil préféré au revolver, analogie renforcée par le métier de chasseur de primes) et avec le concours des arts martiaux pour le combat rapproché. Cheveux longs, barbe de plusieurs jours, long manteau, santiags sont l’ornement de ce héros incarné par Lorenzo Lamas, jeune homme bien mis de Falcon Crest devenu ensuite homme d’action à tout faire d’obscurs téléfilms et, pour le coup, d’une série qui lui reste attachée à travers de multiples rediffusions. Signe de l’implication du comédien dans ce véhicule de sa gloire, il en sera le producteur autant que l’icône. Au côté de Lamas, le cascadeur-acteur Branscombe Richmond prête ses traits à l’acolyte indien, rappelant les duos de justiciers que formaient les farouches cow-boys d’antan, le Lone Ranger en tête (et Batman-Robin à sa suite). Comme le héros, l’acolyte a son véhicule-symbole, un Hummer dont la silhouette se prête aussi bien aux courses effrénées dans la jungle urbaine qu’aux poursuites dans le désert californien. Complétant le trio, la plastique de Kathleen Kinmont rappelle que l’univers « pionnier » est avant tout masculin et que la demoiselle n’y a droit de cité que pour mieux assister ces messieurs (si Kinmont-Cheyenne a trop d’amour-propre pour servir le café, elle n’a pas sa pareille pour tapoter sur un clavier d’ordinateur et servir à ses hommes les informations dont ils ont besoin pour diriger l’action ; au besoin, bien sûr, elle travaille « sous couverture », de préférence dans la peau d’une serveuse ou d’une danseuse exotique). La presse de l’époque se fit l’écho de la relation privée unissant Lorenzo Lamas et sa blonde partenaire, qui quittera la série au terme de la quatrième saison.

Série-cliché, Le Rebelle est aussi un instantané de l’imaginaire de Cannell, où le western impose ses structures et sa cinématographie (nombreux tournages dans le désert, affrontements manichéens, conclusion « à la Lucky Luke » où le héros solitaire s’éloigne dans le soleil couchant, etc.) dans un schéma dominé par l’action et le divertissement. S’il est juste d’invoquer l’ombre du Fugitif (le héros, Reno Raines, est injustement accusé de meurtre et contraint de fuir pour conserver sa liberté), il ne faut pas négliger l’importance de ce motif pour Cannell, dont les programmes s’appuient sur une mise en cause de l’ordre établi, à travers des personnages évoluant en marge des cadres traditionnels de la société. Le Rebelle renoue ainsi avec Agence Tous Risques, où ce thème prenait une position centrale. Et bien entendu le spectre du Viêtnam plane sur la série : si le héros est trop jeune pour y avoir combattu, son père et son frère en revanche ont connu l’époque de la guerre. L’éloignement du contexte guerrier, cependant, permet au western d’affirmer ses droits sans concurrence, les fusillades évoquant davantage les gunfights d’un siècle révolu que la fiction guerrière ; au contraire d’Agence Tous Risques, Le Rebelle fait parfois mourir ses méchants mais préfère dissimuler le sang et contraindre la violence dans les limites inoffensives d’un jeu urbain décomplexé.

Formatée par le motif de la fuite, Le Rebelle présente la particularité de donner à Cannell lui-même un rôle majeur devant la caméra. Il est en effet Donald ‘Dutch’ Dixon, le flic véreux qui fait de Raines un fugitif et emploie ensuite son temps et son impunité à le pourchasser à travers le pays – quoiqu’une grande part de l’action se déroule dans les environs immédiats des bureaux de Sixkiller Enterprises, la société de chasseurs de primes qui emploie Raines sous une identité d’emprunt, à Bay City. Cannell, qui avait déjà donné ses traits à l’écrivain fétiche de Lionel Whitney (Jeff Goldblum) dans Timide et sans complexes, en 1979, et joué un rôle de méchant dans un épisode de Magnum, délaisse ainsi l’écriture de la série pour camper un personnage antipathique au possible, intervenant plusieurs fois dans chaque saison pour accéder finalement au générique de la série à la feveur de la cinquième saison. La relation qui se noue dès le premier épisode entre le héros et son ennemi juré sert de fil rouge aux cinq saisons de la série : après nombre de péripéties conduisant, lors des deux dernières saisons, à une succession de rebondissements dramatiques, le cent-dixième épisode, « La mauvaise graine », offre à cette relation un point culminant que l’on verra, au choix, comme une conclusion à la saga ou comme le point de départ d’une nouvelle donne, jamais filmée. Reno Raines finira-t-il par prouver son innocence clamée cinq années durant ? C’est ce que sauront les fans qui auront suivi fidèlement les exploits de leur héros jusqu’à la fin. Et que bien sûr on ne vous dira pas ici : qu’il suffise de dire que cette conclusion est « hautement dramatique » et ne ménage pas les coups de théâtre…

Dans la carrière de Cannell, Le Rebelle fait figure de baroud d’honneur, avant que le scénariste abandonne la télévision pour se consacrer à l’écriture de romans. En s’octroyant le rôle du « pourri », Cannell se fait plaisir et affirme sa fidélité aux règles qui ont gouverné son investissement dans la fiction télévisuelle depuis les années 1970 : donner une voix aux « rebelles », aux justiciers qui, pour perpétuer une tradition désormais supplantée par les séries policières et les sitcoms, sont contraints de se désolidariser de la Loi institutionnelle et d’affirmer leur propre code moral. Reno Raines est qualifié par Cannell, dans le tout dernier épisode de la série, de « boy scout, patrie et compagnie », profession de foi qui rappelle le credo conservateur du producteur-scénariste, concepteur ou développeur de personnages aussi indépendants et fortes têtes que Baretta, Pappy Boyington, Hannibal Smith ou même Vinnie Terranova, le flic infiltré d’Un flic dans la mafia, série plus réaliste et noire que le cru Cannell habituel mais dominée par la même nécessité d’opposer un code moral individuel puissant à la Justice de l’Institution, la plupart du temps défaillante voire corrompue chez Cannell. Devenu l’incarnation de cette corruption dans Le Rebelle, Cannell se paie donc le luxe de tirer à boulets rouges sur la quintessence de ses héros, et donc sur le modèle qu’il a contribué à renouveler durant la décennie 1980, mais fait en même temps un pied de nez à une industrie qui l’a poussé vers la sortie en rendant de plus en plus impossible son statut de producteur indépendant. C’est ce qui confère à la série, en dépit de ficelles éculées et d’une volonté manifeste de « rester léger », un capital sympathie particulier, à l’heure où l’on a fait le bilan de carrière du producteur. Sans surprise, agaçante certes par la personnalité lisse et très politiquement correcte de son héros, Le Rebelle assume sa fonction de divertissement en offrant dans chaque épisode action, humour et bons sentiments.

Orphelins du personnage de Reno Raines, Stu Segall et Richard C. Okie prolongeront l’aventure deux saisons durant en produisant et écrivant partiellement La loi du fugitif (18 Wheels of Justice), série qui, reprenant des bases similaires, confiera la vedette au mannequin Lucky Vanous et le rôle du méchant à G. Gordon Liddy, l’un des poseurs de micro du Watergate. Tout en étant un décalque du Rebelle, La loi du fugitif s’envisage aussi comme une forme de suite, la position du héros à l’égard des autorités institutionnelles ayant évolué mais son indépendance étant préservée par son statut d’agent free lance. Quant au remplacement de la Harley par un impressionnant poids lourd (un T-2000), elle est à l’image du lifting subi par les ficelles scénaristiques : car si Le Rebelle ne faisait pas dans la finesse, La loi du fugitif plonge avec délices dans l’invraisemblance de rebondissements hallucinants (donc jouissifs, lorsqu’ils sont réussis). Comme Reno Raines, le héros de 18 Wheels… (référence subtile au camion, sic) est flanqué de deux partenaires, un mâle et une femelle, et d’un bad guy pas piqué des vers avec lequel il entretient des relations hautement problématiques. En revanche, Segall et Okie renforcent l’aspect feuilletonnant, mettant le méchant derrière les barreaux à la fin de la première saison pour lui faire jouer durant la seconde un rôle à la Hannibal Lecter, et ne reculant pas devant les cliffhangers de fin de saison… à faire pâlir d’envie un auteur de romans-feuilletons.

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