par Martin Winckler

Collection Archétypes, Bayard, 2005, 160 p., 18 €

 

leriredezorro

Au moment où nous présentions notre dossier consacré à Zorro (voir ASS 19 à 21), à ses origines et à ses déclinaisons, paraissait cet essai de Martin Winckler qui explore la genèse et l’influence du personnage de Johnston McCulley. Si d’emblée l’auteur annonce une vision personnelle de la chose, placée sous le signe de la relation père/fils, la lecture de son livre est aussi une plongée informée dans les différentes sources et influences du héros masqué, depuis le Mouron Rouge et le feuilleton français jusqu’aux super-héros dont la dette à l’égard de Zorro est manifeste. Le parcours suivi par le livre est linéaire, prenant son envol avec le Zorro de Fairbanks pour s’élancer jusqu’au film de Martin Campbell ; de l’un à l’autre, on aura croisé Johnston McCulley, la Baronne Orczy, Robin des Bois, Tyrone Power, Batman, Superman et Spiderman, ainsi que le Lone Ranger, The Shadow et Angel. Personnes et personnages, créateurs et créatures se côtoient ainsi dans une perspective dynamique qui, de l’un à l’autre, cherche à mettre en évidence les liens de parenté, les filiations avouées ou manifestes, l’évolution, surtout, d’une figure de héros dont les sources sont antérieures à McCulley et les influences toujours vivaces.

L’amateur éclairé retrouvera ici des liens qu’il aura su créer lui-même ou qu’il aura découverts ailleurs, mais l’avantage de l’essai est qu’il autorise son auteur à choisir les informations qui servent sa démonstration, évitant les longueurs de l’encyclopédisme et ne perdant jamais de vue son projet initial. D’un chapitre à l’autre, Winckler apporte ainsi les éléments d’information nécessaires à la bonne compréhension de la filiation qu’il veut souligner, tout en repérant dans chacune des œuvres les points qu’il veut mettre en lumière ; les figures paternelles des différentes déclinaisons cinématographiques de Zorro sont de la sorte comparées et commentées, mais également leurs pendants littéraires et dessinés lorsqu’il s’agit d’évoquer Batman, The Shadow ou le Mouron Rouge. Rattachée par le chapitre liminaire aux propres représentations de l’auteur, cette forme de quête suscite des résonances en chacun de nous : du héros bondissant au super-héros volant et acrobate, l’image du héros se révèle indissociable de celle du père, et la relation de chaque spectateur/lecteur avec ces héros reliée à ce domaine intérieur de l’émotion et des fantasmes. L’important ici n’étant pas de partager les opinions de l’auteur – qui chante les louanges du Zorro de Fairbanks mais se montre plus réservé sur celui de Mamoulian, par exemple – mais de s’interroger avec lui sur ces vérités universelles que recèlent les personnages évoqués.

Martin Winckler s’intéresse évidemment à la figure du héros autant qu’à celle du père. De Fairbanks à Guy Williams – le Zorro de Disney -, il observe les variations comportementales du héros et de son alter ego, notant d’ailleurs que l’un et l’autre n’ont pas le même rôle à jouer dans chaque déclinaison. Ainsi, Zorro est bien le personnage principal du film de Fairbanks, alors que celui de Mamoulian met bien davantage l’accent sur Diego – privant le film, selon Winckler, d’une grande part de l’aura naturelle du héros. Ces « études de personnages » sont essentielles et passionnantes parce qu’elles interrogent la représentation que façonne chaque époque du « héros » idéal, le terme s’appliquant autant au personnage masqué qu’à son alter ego « civil » - représentation qui met en lumière des préoccupations différentes mais un substrat inchangé. Si Zorro change, à travers ses différentes incarnations aussi bien que ses avatars, l’espoir, le renversement ou l’esprit libertaire qu’il véhicule demeurent vivaces à travers toutes les époques. Au-delà des personnages eux-mêmes, c’est avant tout de l’homme que parlent ces héros – de ses actes, de ses rêves, de ses blessures.

Le titre du livre souligne aussi l’importance que l’auteur accorde à cet élément irréductible du « mythe » incarné par Fairbanks et Williams : le rire de Zorro. Bondissant et athlétique, Zorro est en effet également facétieux et ennemi de l’esprit de sérieux. En cela, il s’apparente à bien des héros populaires, du Robin des Bois campé avec flamboyance par Errol Flynn au Saint mis en scène par Leslie Charteris (ce que l’on a suffisamment commenté dans ASS 26).

Emporté par l’enthousiasme communicatif de ces hérauts de la justice et par la discrète érudition de l’auteur, on pardonnera à celui-ci son envolée finale sur les soignants, qui pour être compréhensible (M. Winckler n’oublie pas qu’il est médecin) n’en détourne pas moins la lumière, hélas !, de ce qui la retenait si bien : le rire de Zorro. Même si l’auteur l’invoque in extremis par une pirouette en forme de boutade…

Thierry Le Peut

Tag(s) : #Livres

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