publié en mars 2005 (ASS 20)

par Thierry Le Peut

 

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Ce fut l’événement du mois de février sur M6 : avec 6 200 800 téléspectateurs et 24% de parts de marché, la sixième chaîne pulvérisait l’audience le mercredi 2 février lors de la diffusion, en prime time, de l’épisode pilote de Les 4400, devançant France 2 et TF1. Un succès que la série avait déjà rencontré dans plusieurs pays du monde, dont la Suisse et la Grande-Bretagne, où la première saison est depuis longtemps disponible en DVD zone 2, alors qu’une deuxième livraison de treize épisodes est en cours de tournage.

Francis Ford Coppola, qui avait déjà produit la série First Wave, transforme cet essai plus que mitigé avec Les 4400, dont le traitement moins sensationnaliste réussit à accrocher le spectateur dès les premières minutes. On passera sur la « censure » pratiquée par M6, qui a soulagé le métrage de quelques scènes jugées trop violentes pour une heure de grande écoute. On s’intéressera davantage au principe du scénario, qui emprunte avec bonheur des influences plus ou moins heureuses en mêlant histoire de grande ampleur et série plus traditionnelle : le format lui-même (6 x 45’), voulu par la chaîne câblée USA Network, laisse penser que l’on a affaire à une mini-série à la Disparitions (Taken), alors que très vite le programme suit clairement l’idée d’une intrigue dominante dans chaque épisode, entrecroisée avec des intrigues continues. Le passage d’une formule à l’autre se fait d’ailleurs assez brutalement : le retour sur Terre des 4400 « revenants », disparus au cours des soixante années précédentes (c’est juste un rappel pour ceux qui n’auraient pas suivi cette série-phénomène) et leur mise en liberté au bout de quelques semaines, alors même qu’on ignore encore tout de ce qui leur est arrivé et des conséquences de ce mystère – rappelons encore que les disparus réapparaissent sans avoir vieilli d’un iota depuis leur disparition – sont un artifice peu convaincant qui vaut surtout par son effet : lâcher dans la nature plusieurs milliers de personnages que la série pourra ensuite retrouver et suivre à son gré, en explorant leur réinsertion souvent difficile et ces conséquences encore incertaines tout à l’heure évoquées, et dont les indices apparaissent peu à peu.

Une fois la machine lancée, on peut croire que la série emprunte la voie classique de The X Files : un agent du FBI et une partenaire scientifique enquêtent sur les événements dans lesquels sont impliqués certains des 4400. A l’instar de Mulder, l’agent Baldwin est impliqué personnellement dans ce qui est arrivé car son fils adolescent est dans le coma depuis la disparition brutale de son neveu, revenu avec les 4400 mais sans explication. On tient donc un tandem constitué d’un agent en quête de vérité pour son compte personnel et entrant parfois en conflit avec les méthodes rationnelles de sa partenaire. Les 4400, quant à eux, se trouvent à mi-chemin entre les « plus qu’humains » de l’écrivain Theodore Sturgeon et les X-Men de Marvel : perçus comme des phénomènes lors de leur arrivée très médiatisée, ils suscitent ensuite des sentiments ambigus passant par la curiosité, la fascination, la crainte et la haine. De fait, les facultés « anormales » que l’on constate peu à peu chez eux sont, selon les cas, inquiétantes lorsqu’utilisées à dessein ou tragiques quand elles échappent à tout contrôle. Les « revenants » se placent ainsi entre les « mutants » de The X Files et Smallville et le Messie-Prophète dont Roland Emmerich et Dean Devlin avaient fait le héros de Le Visiteur : on sent dès le troisième épisode (nous considérons le « pilote » comme deux épisodes indépendants, au contraire de la numérotation « officielle »), à travers le personnage incarné par Bill Campbell, se dessiner une division « à la X-Men » entre « revenants » tournés vers le bien et les autres tentés par le repli sur soi, sous forme d’une communauté « supra-humaine » à l’image des « mauvais mutants » de Magneto ou des « surhommes » du plus récent ADN Menace immédiate.

L’interrogation sur la nature de l’enlèvement (extraterrestres ou autres ?) se double bientôt d’un questionnement sur sa finalité. Car un dessein conscient semble se dessiner à mesure que les 4400 sont associés à des actions particulières : la mort d’un agent d’assurance, causée par le pouvoir terrifiant mais incontrôlable d’un « revenant », se révèle « juste » dans la mesure où c’était un escroc et que la mise à jour de ses magouilles permet de rendre justice à ses victimes ; celle d’un modeste poissonnier ayant décidé de se faire justicier après s’être découvert une capacité étonnante à se battre aboutit à la création par les gens de son quartier d’un comité de citoyens pour la préservation de l’ordre et de la sécurité dans les rues. Et ainsi de suite. Expression d’une volonté réelle qui mènerait avec les 4400 une expérience à la finalité mystérieuse, ou reconstruction a posteriori des enquêteurs chargés de trouver l’explication de ces disparitions étranges, le doute subsiste mais structure chaque épisode de la série, non d’ailleurs sans laisser soupçonner un « message » naïf, aspiration à la justice immanente dont ont toujours rêvé les séries américaines.

Les critiques ont noté que peu à peu la série traçait un portrait de la société américaine actuelle : les époques différentes dont proviennent les 4400 permettent une mise en perspective à la Code Quantum : ainsi un soldat noir disparu en Corée en 1951, à l’époque où la ségrégation était très violente et pas encore remise en question, s’étonne de constater que sa présence ne suscite plus, cinquante ans plus tard, les mêmes sentiments, et qu’il peut sans souci se promener à la main d’une femme blanche. L’exemple du poissonnier s’attache, lui, à montrer combien l’insécurité a grandi jusque dans les petits quartiers jadis paisibles, au point qu’un parc autrefois ouvert à la promenade est devenu un coupe-gorge, repaire des dealers et des voyous. De tout cela, cependant, on ne retire guère au fil des premiers épisodes qu’une peinture plutôt frileuse et peu originale, tant par ses ambitions scénaristiques que par sa mise en scène. La série échoue à créer une approche inédite, ou même insolite, et se contente de jouer avec les possibilités de son postulat de départ. Même les scènes d’enlèvement, les flashbacks qui surgissent chez certains « revenants », la manifestation de leurs pouvoirs, le montage alterné des différentes histoires qui s’entrecroisent paraissent filmés avec une application tout académique et dénuée d’âme, comme si la réalisation ne parvenait pas à s’emparer du sujet, faute d’avoir défini un traitement propre.

On connaît déjà le succès que rencontre un peu partout le programme mais il paraît difficile de l’entretenir sur une plus longue durée si scénaristes et réalisateurs ne trouvent pas rapidement leurs marques. Le choix de limiter la première livraison à six épisodes peut se révéler payant si l’engouement suscité par la série demeure jusqu’à la saison 2, mais risque de retomber comme un soufflé trop vite conçu s’il ne s’y ajoute pas cet ingrédient secret qui fait les grandes séries. Rappelons-nous quand même que The X Files a commencé sans tambour ni trompette et n’a pas développé tout de suite la « mythologie » qui fit ensuite sa renommée et sa spécificité. L’avenir des 4400 n’est pas tant dans les mains du FBI ou d’une entité supra-humaine que dans celle de ses artisans et des chaînes – donc de leur public.

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