publié en octobre 2005 (ASS 22)
par Thierry Le Peut

 

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Pour l’auteur de ces lignes, Les Rues de San Francisco est une série découverte aux environs de l’été 1987, à une heure très matinale sur Antenne 2, puis redécouverte lorsque TF1 en proposa, quelque temps plus tard, l’intégrale en fin d’après-midi, faisant doubler tous les épisodes restés inédits, dont la dernière saison avec Richard Hatch, Apollo dans Galactica. Pour d’autres, le moment de la découverte remonte plus loin dans le passé, lorsque Antenne 2 en commença la diffusion en 1974. Mais, quoi qu’il en soit, Les Rues de San Francisco, c’est la réunion de plusieurs ingrédients qui en pérennisent le charme, l’attrait presque « mythique » (cathodiquement parlant, bien entendu). C’est le nez de Karl Malden, et son chapeau ; c’est Michael Douglas, alors tout jeunot ; c’est un générique inoubliable, depuis fréquemment reproduit sur les compilations, frappant l’imagination avec une cadence reconnaissable entre toutes, sur des images de San Francisco, la ville de Bullitt avec Steve McQueen. Une ville où sévissait déjà Robert Dacier, alias L’Homme de fer, mais seulement en studios alors qu’ici les tournages ont lieu dans la ville même, et ça se voit ! C’est aussi un découpage réminiscent des Envahisseurs et de Le Fugitif, et pour cause : c’est la marque hautement télégénique et culturellement incontournable des productions Quinn Martin. Mais c’est aussi, pour les francophiles, les voix de Claude Joseph (Malden) et de Georges Poujouly (Douglas), et celle de Jean-Claude Michel annonçant, au début de chaque épisode, le titre de la série, les guest stars et le titre de l’épisode d’« aujourd’hui », ou de « ce soir ». Et bien sûr, juste après le titre générique, la mention spéciale inscrite à l’écran : « une production Quinn Martin » !

C’est déjà beaucoup pour une série, mais c’est ce qui fait un classique : c’est ce qui fait, aussi, que les chaînes se la repassent depuis trente ans : la Deux et la Une, mais aussi M6, 13ème Rue, Match TV (ces incultes sensationnalistes et incompétents qui l’ont diffusée sans les génériques de fin) et maintenant TV Breizh, amoureuse des classiques.

Quand on y regarde de plus près, cela dit, Les Rues de San Francisco est en plus une bonne série policière. Les images en mouvement de Malden et Douglas au générique mettent l’accent sur l’action, et la série a son quota de poursuites, de fusillades et parfois d’affrontements physiques ; elle a son compte de tueurs psychopathes, comme tous les policiers des années 70 marquées par le traumatisme du Viêtnam et la prise de conscience que l’Amérique cache derrière la façade proprette et joyeusement consumériste de Ma Sorcière bien-aimée une jungle de laissés pour compte, de déséquilibrés, de malheureux. Une jungle de béton et de verre où les armes sont en vente libre et finissent entre les mains des enfants, où l’on vole des bébés à leur mère, où l’on tue pour n’importe quoi : l’amour, la haine, la concupiscence, la cupidité, la peur, l’ennui, la folie... ou simplement par accident, pour s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, pour avoir cédé à une pulsion une fois dans une vie très banale, pour avoir voulu plus qu’on n’avait déjà.

Les Rues de San Francisco a une conscience sociale, c’est indéniable. Elle est portée par un tandem d’acteurs capable de faire passer des émotions variées, de poser de bonnes questions, de commettre des erreurs. Les policiers Mike Stone (le vieux) et Steve Keller (le jeune) sont compétents et consciencieux. Ils n’aiment pas ce que leur métier leur montre tous les jours, pas plus qu’ils n’aiment traquer les criminels jusque dans les taudis oubliés ou les résidences les plus huppées. Ils n’aiment pas constater chaque jour que la ville est une jungle où chacun marche dans l’indifférence de son voisin, mais aussi, souvent, dans la peur de son voisin. Pourtant ils continuent de faire ce métier qui empiète sur leur vie privée, réduite à peu de chose quand elle n’est pas contrariée par leur profession, ou carrément empêchée. Et ils le font avec désenchantement mais sans cynisme, sans cette arrogance et cette légèreté, cette irrévérence aussi, que d’autres prêteront à leurs flics dans l’élan rajeunissant de la même décennie : les Starsky & Hutch, les Baretta, et d’autres encore. Ce n’est pas faute d’être informés de la nature cyniquement bureaucratique de leur système : c’est juste une affaire de conscience professionnelle, de sentiment du devoir à accomplir. Et puis Stone est un flic à l’ancienne, portant l’imper et le chapeau comme dans les films en noir et blanc des années 50, tandis que Keller, lui, est un jeune inspecteur sérieux et brillant, qui travaille en costume, comme l’exige le règlement, et qui le porte bien d’ailleurs. Tous les deux, ils forment un duo comme la télévision américaine les aime, l’expérience et la jeunesse, la tempérance et la fougue, encore que celle-ci ne soit pas toujours du côté où on l’attendrait. Surtout, ils sont liés par une amitié évidente, constamment visible à l’écran, une amitié et un respect qui apparentent leur équipe à un tandem père-fils, ce qui se ressent dans presque tous les épilogues, ces courtes séquences placées juste après le quatrième acte et qui permettent de finir sur un sourire, une plaisanterie, parfois une remarque amère.

La conscience sociale de Les Rues de San Francisco s’installe à tous les niveaux. Elle est dans le cadre, ce San Francisco ensoleillé qui a la réputation d’être l’une des villes les plus libérées, tolérantes et bouillonnantes des Etats-Unis, une ville universitaire fer de lance de la contestation pacifiste et de la recherche, célèbre pour son pont suspendu qui offre une barrière dorée à la côte californienne – même s’il est rouge – et sous lequel James Stewart secourt Kim Novak au début de Vertigo. Une ville marquée par l’or, justement, depuis l’époque de la ruée – un or qui attise toujours les convoitises mais peut aussi être mortel, comme le rappelle l’un des titres de la série. Une ville multi-ethnique, comme toutes les mégalopoles américaines, qui accueille aussi beaucoup de religions. La ville d’Alcatraz, la prison dont on ne s’évade pas – sauf si l’on est Clint Eastwood dans un film de Don Siegel. Dont on n’a plus à s’évader, de toute façon, puisqu’elle est désormais fermée, rocher désert et abandonné au large de la côte, qui suscite même le sentiment du foyer perdu pour quelque ancien détenu rendu à une vie civile dont il ne sait que faire.

Elle est dans ces portraits de personnages égarés, noyés dans la foule, de ces quidams victimes ou meurtriers dont les inspecteurs croisent le chemin d’une enquête à l’autre. Le prisonnier pour qui « Ma maison est une prison » ; « La légion des épaves » qui dort dans les ruelles, livrée à l’indifférence, à la faim et à la mort ; l’ancien instituteur qui, l’esprit égaré, ouvre « L’école de la peur » dont les élèves sont des otages ; la guichetière de banque vieille fille et complexée « Trahie » par un jeune homme ambitieux ; « Le mort vivant » qui vit seul dans une grande maison victorienne, personnage empreint de mystère et de crainte pour les enfants du quartier. Et tous les autres, les policiers homosexuels ou sur le point de craquer, ceux qui sont abattus à la veille de la retraite, les victimes d’une folle randonnée de détenus évadés, le pharmacien sans histoire qui succombe, l’espace de quelques minutes tragiques, à une jeune auto-stoppeuse aguicheuse, le vendeur de journaux qui croit offrir des vacances à sa femme en faisant chanter des criminels, l’érudit éperdu qui cherche à recréer la femme idéale pour mieux l’enfermer dans sa tour d’ivoire, le majordome qui tue pour protéger la femme pour laquelle il travaille depuis tant d’années, amoureux discret, l’étranger accusé à tort alors qu’il croyait trouver une terre d’accueil et de justice. Tant de figures qui marquent et dont certaines restent imprimées dans la mémoire longtemps après la vision d’un épisode, parce qu’elles sont abordées avec pudeur et sans manichéisme, avec moralité mais sans prêchi-prêcha, simplement comme des illustrations de l’humaine condition, ni bonne ni mauvaise, juste « humaine ».

Bien plus courte que Hawaii Police d’Etat qui à la même époque triomphait sur CBS, Les Rues de San Francisco s’attache moins à laisser une empreinte rétinienne qu’à raconter de bonnes histoires, en prenant le temps. Peut-être est-ce le départ de Michael Douglas, désireux de faire carrière au cinéma en tant que producteur et acteur, qui entraîna sa fin ; peut-être aussi ne devait-elle pas durer plus des cinq années qu’elle sera restée sur l’antenne d’ABC. Richard Hatch, jeune acteur qui succède à Douglas en 1976, trouvera ensuite un rôle « culte » dans Galactica, et on oubliera vite qu’il aura assisté l’inspecteur Mike Stone dans une saison entière de Les Rues de San Francisco. La ville, elle, continuera d’attirer les tournages ou de servir de cadre fictif à la télévision, d’Hotel (une production Aaron Spelling) à Charmed (Spelling encore). En 1992, le réalisateur Mel Damski et le scénariste-producteur William Robert Yates donneront une suite à la série sous forme d’un téléfilm que l’on ne peut qu’improprement appeler « téléfilm de réunion » (reunion movie en vo) puisque seul Karl Malden y participera, Douglas étant devenu entretemps une star internationale. Du coup, l’intrigue sera consacrée tout entière... à la résolution du meurtre de Steve Keller. Un goût amer pour des retrouvailles, mais une intrigue qui ne peut que serrer la gorge les anciens fans de la série.

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