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Pas de bonne histoire sans un bon méchant, disait Alfred Hitchcock. Le méchant, de fait, a souvent la vedette car il est en général plus fascinant que le gentil qui a vocation à le traquer et l’arrêter. Ces deux vérités se vérifient, à des degrés divers, dans les deux séries dont il va être question ici. On aurait pu en choisir d’autres, bien sûr, et notamment Bates Motel et Under the Dome qui ont paru dans la même saison, mais ces deux titres sont suffisamment significatifs pour qu’on ait voulu limiter cet article à eux seuls. Ils ont en commun de décliner le Mal pour un public adulte, sans reculer devant ses manifestations visuelles et en le peignant de l’intérieur. The Following et Hannibal  enfoncent profondément leurs racines – nourries de sang, évidemment – dans le « mythe » moderne du  serial killer, tandis que Bates Motel et  Under the Dome choisissent l’angle de la petite ville dont on va révéler peu à peu les secrets inavouables. Les prémices de ces histoires sont classiques mais chacune les développe avec suffisamment d’intelligence et de goût (bon ou mauvais, ce dernier étant volontiers assumé quand il s’agit de montrer l’horreur) pour susciter l’intérêt et le soutenir jusqu’au terme de la première saison. Toutes ont d’ailleurs été renouvelées et se sont enrichies d’ores et déjà d’une deuxième saison.

 

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THE FOLLOWING : UN ROMAN EN QUINZE CHAPITRES

 

Fox a ouvert le bal en janvier avec The Following, un show créé par Kevin Williamson devenu maître-artisan du genre depuis qu’il a signé le scénario de Scream en 1996. A la télévision, Williamson a été impliqué, en qualité de créateur, co-créateur ou producteur, dans les séries The Vampire Diaries, The Secret Circle et Scream (la série, donc), annoncée pour l’été 2014 sur MTV. The Following est une série feuilletonnante en quinze chapitres qui raconte la lutte d’un agent du FBI et d’un serial killer. Les deux hommes sont intimement liés et la campagne promotionnelle insiste sur l’idée qu’ils sont d’une certaine façon le reflet l’un de l’autre. Ryan Hardy, agent du FBI, profiler, a enquêté durant des mois sur les meurtres commis par Joe Carroll, qu’il a démasqué et finalement arrêté, en sauvant la vie de sa dernière victime. Il a écrit un livre sur les meutres de Carroll, intitulé Poetry of a Killer. Poignardé par Carroll, Ryan a dû se faire poser un pacemaker et, outre les séquelles morales de son expérience, en a gardé des séquelles physiques importantes. Alcoolique, il ne s’est jamais totalement remis de son traumatisme, bien que l’arrestation remonte à huit années, que Carroll a passées en prison. Joe Carroll, de son côté, a durant son incarcération effectué des recherches sur Hardy et patiemment préparé sa revanche. La découverte du plan machiavélique qu’il a habilement combiné dans l’ombre durant huit ans constitue la trame de la série. L’astuce de Williamson, qui renouvelle ainsi le gimmick de Scream, la fiction mettant à nu ses propres ficelles, est de présenter les rebondissements de la série comme la réalisation du roman entièrement pensé par Carroll durant sa détention. Le tueur annonce à l’agent, à la fin du premier épisode, qu’il a déjà tout prévu, que de nombreuses surprises l’attendent : comme dans l’épilogue du pilote de Hell on Wheels, l’auteur s’amuse à présenter sa fiction au public par la voix d’un personnage.

 

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La manipulation est donc au cœur de The Following, à plusieurs titres. L’autre astuce du scénario est de faire de Joe Carroll le « gourou » d’une secte d’illuminés qui s’est formée au fil des années à partir de deux moteurs : la célébrité de Carroll, augmentée par la parution du livre de Ryan Hardy, et l’usage d’internet. Si Carroll a rencontré une partie de ses « recrues » en prison, il a aussi confié à celles-ci le soin de réunir d’autres personnes à travers le pays : d’anciens militaires mal réinsérés, des miliciens formés à la violence et prêts à l’utiliser, de jeunes gens vulnérables tous réunis par un désir désespéré, celui de donner un sens à leur vie. Carroll est l’objet de leur dévotion inconditionnelle et, littéralement conditionnés par leur idole, ils sont prêts à tuer et à mourir pour lui. Influencé par la figure de Charles Manson, Joe Carroll est décrit comme un maître manipulateur, au sens propre : enseignant, il possédait cette faculté, remarquable aux yeux de Ryan Hardy, de fasciner ses étudiants. Lui-même fasciné par Edgar Allan Poe, Carroll a puisé dans les textes de l’écrivain, dans ses contes et ses poèmes, l’inspiration mise en œuvre dans ses crimes, et c’est dans l’ombre de l’écrivain que les adeptes du meurtrier accomplissent le plan qu’il a échafaudé. Poe est omniprésent dans la série, à travers les citations de ses textes, les innombrables dessins trouvés dans le sillage des adeptes de Carroll ou même des masques à l’image du poète qu’utilisent certains d’entre eux pour commettre des crimes. C’est ainsi un adepte dissimulé derrière un masque et un costume de Poe qui accomplit en pleine rue la vengeance de Carroll à l’égard d’un critique qui a « descendu en flammes » son unique livre. Artiste de rue applaudi par le public, le tueur quitte son estrade improvisée pour fondre sur sa victime comme le corbeau de Poe, qu’il tenait à la main un instant plus tôt. La scène est d’autant plus saisissante que le masque de Poe qui cache ses traits est sans expression, d’une impassibilité glaçante. The Following se place ainsi sous la protection d’une influence littéraire illustre mais repose également sur la problématique actuelle du web. Le titre en est l’expression : les adeptes de Joe Carroll sont ses followers, ceux qui suivent son actualité au moyen du net, de Facebook, des tweets. Grâce à ces moyens de communication instantanés, l’aura de Carroll est décuplée en même temps que sa capacité à « recruter » sur l’ensemble du territoire national, voire au-delà. La folie meurtrière n’a plus de limites et Internet puise dans un vivier inépuisable de déséquilibrés en quête de visibilité et de sens. C’est l’horreur du meurtre ritualisé connecté aux pulsions sadiques de millions de gens ordinaires.

A suivre dans Arrêt sur Séries 42, fin 2014 !

 

HANNIBAL : LE SERIAL KILLING POUR LES GOURMETS

 

Si The Following s’appuie sur les codes du genre serial killer, Hannibal prend pour fondation un personnage déjà culte, immortalisé par la prestation d’Anthony Hopkins mais également revisité sous les traits d’autres acteurs. Le projet était d’autant plus risqué que les déclinaisons du personnage ont accentué au fil du temps le caractère gore d’Hannibal Lecter, difficilement transposable à la télévision, a fortiori sur un grand network comme NBC. Les exécutifs ont confié le projet à Bryan Fuller, qui supervisa en 2012 un pilote pour un remake de The Munsters, Mockingbird Lane (commandé mais non retenu par NBC), mais qui fut surtout auteur et / ou producteur de séries telles que Dead Like Me, Wonderfalls et Pushing Daisies. Comme Kevin Williamson, Fuller a une réputation d’auteur, certains parlant à propos de ses séries de « Fullerverse » parce qu’il y réemploie fréquemment les mêmes acteurs, voire revisite ses propres personnages en réutilisant leurs noms et certaines de leurs caractéristiques. C’est ainsi qu’Ellen Muth, héroïne de Dead Like Me sous le nom de la défunte Georgia Lass devenue collecteuse d’âmes, apparaît dans Hannibal sous le nom de Georgia Madchen, une femme… qui se croit morte. Dans un autre épisode apparaît un personnage du nom de Reggie Lass, qui était aussi l’un des personnages de Dead Like Me.

 

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Un auteur, donc, pour donner forme à ce reboot télé d’Hannibal Lecter. La volonté de Fuller est de revenir aux sources du personnage littéraire. Dans Dragon rouge, le premier roman de Thomas Harris, publié en 1981, et adapté au cinéma par Michael Mann sous le titre Le sixième sens, le Dr Lecter est déjà emprisonné et un agent du FBI, Will Graham, a recours à lui dans son enquête pour arrêter un tueur en série baptisé Dragon Rouge. Fuller reprend le personnage de Will Graham mais le refond complètement. Quant à Lecter, il en fait un psychiatre en exercice, installé dans un luxueux bureau flanqué d’une large bibliothèque. Nul ne connaît encore les penchants meurtriers de Lecter, ni son habitude de manger certaines parties de ses victimes. Fuller fait de ce dernier motif le cœur de la série. Chaque épisode porte un titre français en rapport avec la cuisine : « Apéritif », « Amuse-bouche », « Potage », « Œuf », etc., jusqu’au dernier épisode intitulé « Savoureux », et la cuisine du Dr Lecter est l’un des lieux où apparaît régulièrement le personnage, connu de ses relations comme un fin cuisinier et un gourmet dont les repas sont toujours fort appréciés. Au fil des épisodes, on le voit préparer nombre de mets dont on nous suggère, à tout le moins, qu’ils proviennent de ses victimes, et qui finissen peut-être dans les assiettes de ses invités, accompagnés bien sûr de vins de choix.

Pourtant Hannibal n’est pas une parodie. La séquelle du Silence des agneaux, Hannibal, réalisée par Ridley Scott en 2001, tirait le personnage vers l’opéra baroque et grotesque pour exploiter l’aspect le plus terrifiant du Dr Lecter. Le « héros » de la série est à l’opposé de cette déclinaison : tout en retenue, il conserve les apparences d’un notable distingué inséré dans la vie mondaine. Suave comme savait l’être Anthony Hopkins dans son interprétation du rôle, Mads Mikkelsen est également inquiétant par son seul physique. C’est un Lecter au visage presque émacié mais au corps vigoureux sous ses costumes élégants que campe Mikkelsen, un esthète et un fin psychologue dont les traits inexpressifs dissimulent un art consommé de la manipulation mentale allié à une cruauté dénuée de compassion. La série explore cette partie de la vie de Lecter que les films dévoilaient seulement partiellement en évoquant les patients du docteur. Il s’agit cette fois de montrer le praticien à l’œuvre. La série adopte une approche progressive, en faisant intervenir lentement le psychiatre et en se concentrant d’abord sur l’agent Will Graham. Doté d’une capacité insolite à revivre littéralement les scènes de crime, Graham est un homme d’emblée fragile, profondément marqué par ses expériences de profiler. Son « don » est traduit à l’écran par un effet spécial tirant le personnage vers le fantastique : le noir se fait, un rayon de lumière balaie l’écran, peu à peu la scène de crime est expurgée d’un élément, puis d’un autre, jusqu’à ce que Graham, remontant le temps, se retrouve sur les lieux avant le crime. Il vit alors celui-ci dans la peau du tueur. Par un effet d’empathie puissant, il ressent les émotions du meurtrier et se voit lui-même accomplir les gestes de ce dernier. Graham éprouve donc les mêmes sentiments que les tueurs dans la tête desquels il entre littéralement. Toute la problématique de sa relation avec le Dr Lecter repose sur cette empathie destructrice, qui conduit Graham au bord de la folie au point de le faire douter bientôt de ses propres actes. Lecter comprend ce don et le manipule de façon à amener le profiler précisément à cette situation où, ayant progressivement perdu contact avec la réalité, il ne sait plus si les crimes qu’il visualise sont ceux d’un autre, ou les siens.

 

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Au contraire de The Following dont le filmage est plus traditionnel, Hannibal s’appuie sur une cinématographie anxiogène. Les scènes de crime sont mises en scène et filmées comme des tableaux, le filmage redoublant l’art macabre de la composition qui caractérise les criminels convoqués dans la série. Les crimes d’Hannibal Lecter se combinent avec ceux d’imitateurs ou d’inspirateurs dans un jeu d’échos au milieu duquel se débat Will Graham. Flashes, ralentis, éclairs lumineux et sonores, musique lancinante, comme jouée sur les cordes que fabrique l’un des tueurs à partir de la peau ou des nerfs de ses victimes, composent un univers visuel et sonore qui rend la série dérangeante. Ce choix artistique a peut-être condamné d’emblée la série à toucher un public plus restreint que The Following : de plus de dix millions de téléspectateurs pour le pilote à moins de huit pour le chapitre final, The Following a conquis un public conséquent, tandis qu’Hannibal, dès la diffusion du pilote, ne réunissait « que » quatre millions et demi de curieux et finissait à moins de deux millions au terme de sa première saison. Plus stylisée, plus gore, Hannibal invite son public à plonger dans un univers glauque sans lui ménager beaucoup de respirations, alors que The Following cultive la construction feuilletonnante à suspense, à base de rebondissements incessants. Les temps forts ne manquent pas dans la série de Bryan Fuller mais ils sont conçus pour choquer le spectateur, pour l’ébranler, afin de lui faire partager l’état de Will Graham, qui s’enfonce progressivement dans un rapport ambigu avec la réalité. Les images que la série inflige à son public sont les mêmes qui sont assénées enquête après enquête à Graham et qui sont autant de coups portés à sa santé mentale.

 

A suivre dans Arrêt sur Séries 42, fin 2014 !

 

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