Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°38 (automne 2011, toujours disponible)

 

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L’AMERIQUE REVUE PAR DONALD P. BELLISARIO

 

Magnum and ferrari

 

En 1980, Hawaii Police d’Etat, programme phare de CBS depuis 1968, est en perte de vitesse. Pour produire la série à Hawaii, CBS a investi dans les studios de Diamond Head ; le network souhaite donc tourner une autre série à Hawaii, d’autant que le cadre même de la série explique en partie le succès, durant douze années, de Hawaii Police d’Etat. Tandis que Jack Lord, alias Steve McGarrett, prend sa retraite, CBS veut bâtir la nouvelle série autour d’un comédien prometteur, Tom Selleck. Celui-ci a tourné six pilotes dont aucun n’a donné lieu à une série, mais le comédien possède un sex-appeal qui inspire confiance au network. Sa prestation dans deux épisodes de Deux cents dollars plus les frais, au côté de James Garner, a été remarquée : il y incarnait un détective privé tout de blanc vêtu, sorte de chevalier impavide – l’image, au demeurant, sera reprise dans un épisode de Magnum, « Fiction ou réalité », lors de la cinquième saison. Glen Larson, qui vient de produire deux séries de space opera, Battlestar Galactica et Buck Rogers au XXVe siècle, mais a surtout produit des hits comme Switch, McCloud et Quincy, est chargé d’écrire le script d’un téléfilm pilote. Il choisit d’appeler son héros Magnum et en fait un émule de James Bond : un détective privé charmeur et intrépide qui vit dans la luxueuse résidence d’un écrivain toujours absent et possède une multitude de gadgets. Le personnage de Larson est un héros monolithique et cela ne plaît pas à Selleck. Le comédien ne veut pas incarner ce genre de personnage et suggère à CBS de faire appel à un autre scénariste producteur, Donald P. Bellisario. Venu tardivement à la télévision – il a déjà dépassé la quarantaine -, Bellisario a travaillé sur Les Têtes brûlées avec Stephen J. Cannell, qui, sur la foi d’un script, en a fait son story editor. Bellisario, très influencé par le cinéma des années quarante et par la Seconde Guerre mondiale, un parfait inconnu, est ainsi devenu instantanément scénariste et producteur de la seconde saison des Têtes brûlées. Il a aussi écrit deux scripts pour la série Gypsy Warriors, en fait jamais tournée : écrit par Stephen J. Cannell, le pilote n’a pas été retenu. Impressionné pourtant par le travail de Bellisario, Cannell a commandé deux scripts à ce dernier et cela a suffi à Selleck pour remarquer le « jeune » scénariste. Entre-temps, Bellisario a travaillé aussi avec Glen Larson, écrivant et produisant en partie Battlestar Galactica, dont il a également réalisé le dernier épisode.

Bellisario rencontre donc les exécutifs de CBS et leur demande ce qu’ils ont aimé dans le script de Larson pour Magnum. Réponse : « Tom Selleck en détective privé à Hawaii. » Mais encore ? « Tom Selleck en détective privé à Hawaii. » Selleck, lui, veut incarner un personnage humain, capable de commettre des erreurs, et qui ne devra pas tomber chaque semaine la fille de l’épisode. Bellisario comprend donc qu’il peut retravailler entièrement le traitement de Larson. Il décide d’adapter en fait une idée de série qu’il n’a pas encore vendue, H. H. Flynn. L’histoire d’un détective privé dont le bureau est juché au-dessus d’une fleuristerie dans Rodeo Drive et qui travaille comme agent de sécurité d’un richissime résident de Beverly Hills. Flynn est un ancien soldat du Vietnam et a deux amis : Rick, qui tient un bar à San Pedro, et T.C., qui fait la navette en hélicoptère entre la côte et les plateformes pétrolières offshore. Le cadre hawaiien amène quelques changements et Bellisario décide de conserver au moins deux éléments du script de Larson : l’écrivain à succès chez qui vit le héros et le doberman dont Larson a flanqué ce dernier. Bellisario double cependant ce dernier élément, estimant que deux chiens seront plus attachants qu’un seul.

 

black

 

Il sent aussi qu’il manque à son équipe de protagonistes une note discordante, susceptible d’apporter la matière à des conflits avec le héros. C’est dans un vieux film, Guns at Batasi, de John Guillermin, qu’il trouve son personnage : Richard Attenborough y est un caporal de l’armée britannique, renié par sa hiérarchie après un choix malheureux. Qu’a bien pu devenir ce personnage après avoir quitté l’armée ? La réponse se nomme Higgins : le « majordome » de l’écrivain à succès Robin Masters, un personnage en totale inadéquation avec son environnement. Vêtu comme dans les colonies, s’exprimant en un anglais impeccable et dirigeant au doigt et à l’œil ses deux dobermans Zeus et Apollon, Higgins est l’intendant du domaine de Robin Masters, baptisé Robin’s Nest (le Nid de Robin), l’exacte antithèse du dilettante Magnum. Finalement, Bellisario aurait souhaité changer aussi le titre de la série, et conserver H.H. Flynn, mais CBS aimait Magnum parce que ça sonnait bien… comme l’arme du même nom, évidemment.

Avec le réalisateur Roger Young, engagé pour tourner le téléfilm pilote, Bellisario choisit les acteurs qui incarneront Rick, T.C. et Higgins. D’emblée, le rôle de Rick a été écrit pour Larry Manetti, que Bellisario a connu sur Les Têtes brûlées et qu’il a fait ensuite engager sur Battlestar Galactica. Le scénariste lui demande d’imiter Humphrey Bogart et en fait le gérant du Rick’s Café Américain, le même établissement que dirigeait Bogart dans Casablanca et dont le pilote reproduit l’enseigne lumineuse à l’identique. L’idée de Bellisario est simple : il sait que Manetti ne saura que produire une mauvaise imitation de Bogart, et c’est précisément ce qu’il veut ! CBS, en revanche, n’est pas convaincu et insiste pour que l’idée soit abandonnée et que Rick devienne le gérant d’un club plus classique, baptisé King Kamehameha Club, du nom du roi mythique d’Hawaii, exigeant aussi que la caricature de Bogart soit abandonnée. Plus tard, Bellisario reconnaîtra que transporter le club sur la plage de Waikiki était une bonne idée mais continuera de regretter l’abandon du côté Bogart. T.C., lui, devait être incarné par Gerald McRaney – qui n’était pas encore le populaire frère Simon de Simon & Simon, rôle qu’il tiendra dans un cross-over entre cette série et Magnum, lors de la troisième saison de cette dernière. C’est Tom Selleck qui suggéra de confier le rôle à un comédien noir. Roger E. Mosley est alors engagé. Au cours de la première saison, l’acteur se plaindra d’être mal traité et accusera la production de racisme, au point que Bellisario décidera de se passer de lui. Ayant fait son mea culpa, Mosley sera réengagé, sur la base d’un contrat à l’épisode. Enfin, le rôle de Higgins échoit à John Hillerman, un comédien apparu dans de nombreuses séries et qui fut notamment le détective amateur Simon Brimmer dans Ellery Queen. Là encore, CBS n’est pas convaincu, mais Bellisario insiste.

 

veteran

 

Bellisario a aussi l’idée de la Ferrari – que le héros gagne le droit de conduire dans la séquence inaugurale du pilote – et fait une large place dans le scénario au passé guerrier de ses protagonistes. « Quand j’ai créé Magnum, il n’y avait que cinq ans que la guerre du Vietnam était terminée. Et notre pays continuait de punir les combattants pour cette guerre. Ce n’était pas juste. On ne punit pas les combattants pour ce que le gouvernement les a envoyés faire. A cette époque, on ne trouvait à la télévision que des vétérans du Vietnam qui se piquaient ou qui sortaient un .45 pour tirer sur la foule, ou sur eux-mêmes, qui faisaient des cartons du haut d’un toit ou étaient des drogués. On ne voyait aucune image positive du vétéran du Vietnam à la télévision. Quand j’ai créé Magnum, CBS m’a dit : ‘Pourquoi est-ce que vous tenez tant à ces trucs sur leur participation à la guerre du Vietnam ? Tout le monde déteste cette guerre. Tout le monde déteste les vétérans.’ Et j’ai dit à CBS : ‘Ne vous inquiétez pas, je peux toujours le couper si vous n’aimez pas ça.’ » Il n’eut pas à le faire, car le pilote fonctionnait très bien ainsi. La suite donnera raison à Bellisario : « Un phénomène commença à se produire, très gratifiant. Brusquement je recevais des lettres et des appels de vétérans du Vietnam, venant des quatre coins du pays, disant : ‘Enfin on nous montre comme des gens normaux ! » 1 Tom Selleck sera d’ailleurs honoré par le Vietnam Veterans Leadership Program pour cette peinture différente des soldats.

C’est également Bellisario qui demande à Selleck de regarder la caméra dès la séquence de la Ferrari, qui ouvre le téléfilm : l’idée ne plaît pas à CBS, qui clame que Bellisario ne peut pas briser le quatrième mur, cette frontière entre la fiction et son public. La loi selon laquelle un comédien ne peut pas regarder directement la caméra est encore perçue comme immuable et Magnum sera l’une des premières séries, avant Clair de Lune, à avoir cette audace. Au moment du tournage, Selleck aurait dit à Bellisario : « On ne peut pas garder cette prise ? », à quoi le scénariste aurait répondu qu’on ne pouvait pas, en effet… avant de la garder quand même !

Bellisario a une idée très précise de l’identité visuelle qu’il veut donner à la série. Il ne veut pas d’un Hawaii moderne mais d’un Hawaii de 1940. « J’ai donné des ordres pour qu’on ne montre jamais les plages avec des immeubles à l’arrière-plan, qu’on ne montre jamais les fils téléphoniques le long des routes, et il fallait éviter les autoroutes. Je voulais des routes à deux voies bordées d’arbres tropicaux et des plages de sable blanc. Je voulais créer un environnement qui dégageait une impression de luxuriance, de mystère. »2 Plusieurs épisodes de la première saison recréent cette vision désuète de l’archipel, soit par le biais de flashbacks se déroulant en 1941 (dans « On n’oublie jamais »), soit par le biais du délire schizophrène d’un personnage qui croit vivre dans un film noir d’avant-guerre (dans « L’Orchidée noire »). De même, la peinture que fait le scénariste des vétérans du Vietnam est similaire au traitement dont bénéficièrent les vétérans de la Seconde Guerre mondiale : Bellisario veut les montrer comme des hommes fiers d’avoir combattu pour leur pays. Cette identité visuelle et thématique, qui rattache la série au cinéma que regardait Bellisario enfant, restera longtemps une caractéristique majeure du show, même après le départ de Bellisario, parti produire Jake Cutter puis Supercopter. Le choix même de l’Eve Anderson Estate pour figurer la résidence de Robin Masters, et la décision de ne jamais montrer les habitations jouxtant la propriété, ni les immeubles alentours, témoigne de cette volonté de transporter le public dans un univers en décalage avec la modernité. Quant au King Kamehameha Club, il est le résultat, à l’écran, d’un tournage réparti en plusieurs lieux, et c’est de façon tout à fait volontaire que les scènes s’y déroulant évoquent davantage les plages de Tant qu’il y aura des hommes que celle, bordée de tours et d’hôtels luxueux, de la Waikiki moderne.

 

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Quelques ajustements sont encore nécessaires avant la diffusion de la série. Universal, par exemple, craint des complications juridiques à cause de la ressemblance du titre, Magnum, avec celui du film Magnum Force où Clint Eastwood incarne l’inspecteur Harry pour la deuxième fois. Le studio souhaite donc ajouter les lettres P.I., pour Private Investigator (ou « Private Eye »), ce qui ne manque pas d’amuser Bellisario : à Hawaii, en effet, les lettres PI désignent les Philippines ! Dans la série, Thomas Magnum corrigera souvent ses interlocuteurs en insistant sur sa qualité d’« investigateur » plutôt que de « détective », ce qui est peut-être une façon de plaisanter sur cet ajout « prudentiel ».

Un autre événement vient interférer avec la production de la série. Steven Spielberg, qui cherche un acteur pour incarner Indiana Jones, demande à voir le pilote et veut engager Tom Selleck. Il demande à CBS de retarder la série pour permettre au comédien de tourner le film. CBS refuse, estimant la série essentielle à sa grille de rentrée. Selleck ne sera donc pas Indiana Jones… mais une grève des acteurs interrompt brusquement le travail à Hollywood, bloquant le tournage de la série. Prévu en août, celui-ci est finalement retardé jusqu’en octobre. Tom Selleck aurait pu, alors, tourner avec Spielberg mais Harrison Ford a été engagé entretemps ! Le comédien se consolera en tournant en 1983 Les aventuriers du bout du monde, mais sans rencontrer le succès d’Indiana Jones. Lors de la dernière saison de Magnum, en 1987, il s’offrira alors le plaisir de parodier Jones dans un épisode, « A la recherche de l’Art perdu », qui revient aux sources du film de Lucas et Spielberg en citant le serial mythique dont les deux hommes s’étaient inspirés, Nyoka.

 

A suivre dans ASS 38

 

 

Notes

1. Entretien avec Donald P. Bellisario dans James L. LONGWORTH, Jr, TV Creators, vol. 2, Syracuse University Press, 2002.

2. Cité par Ric MEYERS, Murder on the Air, Television’s Great Mystery Series, Mysterious Press, 1989.

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