Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n° 38 (automne 2011, toujours disponible)

 

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cast

 

L'une des qualités immédiatement sensibles de Magnum tient dans le rapport entre les différents protagonistes. Thomas Magnum, s'il est incontestablement le héros du show, partage cependant la vedette avec ses acolytes Rick et T.C. et avec l'impayable Higgins. Les deux premiers sont des compagnons de guerre, puisqu'ils ont combattu ensemble au Vietnam, où T.C. (les initiales de Theodore Calvin, appelé aussi, dans la version française, « Terry ») a bien souvent sauvé ses camarades aux commandes de son hélico. Il n'a d'ailleurs pas abandonné cette activité, puisqu'il a monté à Hawaii, après une tentative infructueuse de réinsertion dans la vie civile sur le continent (où vivent toujours son ex-femme et leurs deux enfants), une petite affaire privée, Island Hoppers, offrant aux touristes ses services de pilote chevronné.

 

Rick, lui, est arrivé au Vietnam plus tard que Magnum et T.C., en qualité d'artilleur. Après la guerre, il est devenu propriétaire du Rick's Café Américain, un bar de nuit d'Honolulu, puis gérant du King Kamehameha Club, un établissement très select dont Robin Masters est l'un des principaux actionnaires et Higgins l'un des administrateurs. Il conserve cependant ses rapports avec le « milieu » : orphelin, il a été plus ou moins recueilli par Icepick (Pic à glace, As de pique, La Pioche, Spicking et plus simplement Icepick dans la VF), une sorte de parrain campé à partir de la quatrième saison par le vétéran Elisha Cook, auprès de qui il trouvera fréquemment les renseignements susceptibles d'aider Magnum dans ses enquêtes.

 

Higgins, enfin, est un personnage incontestablement original dans une série policière. Ancien sujet de Sa Majesté, rescapé des guerres coloniales, il s'occupe aujourd'hui de gérer le domaine hawaiien de Robin Masters, en qualité d'intendant. Lorsqu'il n'est pas en mission pour son employeur mystérieux ou en lutte ouverte avec Magnum, dont le dilettantisme offense sa rigueur britannique, Higgins écrit ses mémoires ou raconte à qui a le courage de l'écouter ses souvenirs de baroudeur, souvenirs impressionnants par leur nombre et qui évoquent tous les fronts depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu'aux affaires secrètes des services du même nom. Affublé de ses deux dobermans Zeus et Apollon, Higgins ne manque pas de bonhomie et apporte un contrepoint insolite au trio formé par Magnum, Rick et T.C..

 

veterans 

 

Ces quatre personnages sont liés par des rapports parfois contradictoires. Si Higgins déclare, dans « La fouineuse », que la colère à l'égard de Magnum est chez lui un « état permanent », en revanche il sait reconnaître, à l'occasion, la qualité du travail de son hôte. Il peut même arriver qu'il le recommande à un client (dans « L'héritage »), voire qu'il l'engage lui-même lorsqu'un scandale le menace (dans « Luther Gillis »). Surtout, il est prompt à enterrer la hache de guerre dès que Magnum est victime d'un coup dur ; bien souvent on le voit tout penaud lorsque Magnum répond à ses remontrances en lui apprenant la mort d'un ami, comme dans « Déjà vu », ou l'existence de sa femme dans « Souvenirs ineffaçables ». Higgins, alors, est le premier à proposer son aide. Dans « La preuve », d'ailleurs, lorsque Magnum disparaît en mer, et que ses trois acolytes vident une bouteille à sa mémoire, Higgins porte un toast au « meilleur ami qu'il ait eu ». Tous deux sont d'ailleurs conscients du caractère contradictoire de leur relation, et Magnum s'en explique dans « Lettre à une duchesse », en s'adressant au téléspectateur : « Oh ! oui, je sais, vous allez sauter si je vous parle d'amitié entre Higgins et moi. Nous nous affrontons, nous nous lançons des piques comme un vieux couple, et pourtant il reste sous les sarcasmes un curieux fond de confiance réciproque. »

Cette relation contradictoire, faite de petits griefs et de profond respect, existe aussi entre Magnum et le tandem Rick et T.C. : ceux-ci ont beau se plaindre sempiternellement de la réticence de leur ami à payer ses notes de bar ou d'essence, voire à rembourser les notes de frais de T.C. dont l'hélicoptère revient rarement indemne d'une mission « sans danger », ils finissent toujours par lui donner un coup de main. Comme Higgins, ils sont toujours présents en cas de coup dur.

 

Magnum & Higgie


L’amitié qui unit les protagonistes du show est donc, somme toute, assez conventionnelle pour une série mettant en scène une équipe. Il arrive cependant qu’elle se traduise par un lien presque télépathique : chacun sent, voire pressent, la douleur de l'autre. Ainsi dans « Record battu », le sentiment intime que quelque chose est arrivé à Magnum lance les trois amis, chacun de son côté, à sa recherche. De même, dans « Le rythme de la vie », Magnum pressent un danger au moment même où Higgins et T.C. sont enlevés par un dangereux repris de justice et utilisés comme « appâts » pour l’attirer dans un piège. Ce rapport intuitif à l’autre, s’il peut constituer un développement lui aussi conventionnel du motif de l’amitié, se rattache néanmoins à une part d’irrationnel que Bellisario a glissée dans la série, qui flirte parfois avec le surnaturel.

Finalement, les acolytes de Magnum, s’ils jouent parfois le rôle de simples faire-valoir du héros, ont droit aussi à une petite part d’existence. Certes, Rick est un indicateur irremplaçable, sans l'aide duquel nombre d’enquêtes de Magnum piétineraient certainement ; certes, l'hélicoptère de T.C. est un auxiliaire indispensable pour des filatures discrètes ou des interventions rapides et permet d'élargir le champ d'action du détective à quelques îles du voisinage, sans parler de l'intérêt des prises de vues aériennes, qui apportent une plus-value à l'esthétique du show ; certes, enfin, la culture encyclopédique d'Higgins constitue elle aussi un adjuvant appréciable, qui, ajouté à la grande capacité d'écoute du régisseur, en fait un lieutenant précieux. Mais chacun possède une personnalité propre que les scénaristes prennent le temps d'explorer, dans des épisodes particuliers ou au détour d’un épisode « classique ».  […]

 

Le cas Higgins

 

« Votre Monsieur Higgins, il est gentil ou il est méchant ?

- Oh ! pas vraiment méchant, ça dépend de la météo, et de la digestion. »

 

Magnum et Tran Quoc dans

« Tran Quoc Jones », Acte I.

 

big higgins and dogs 2

 

Le personnage d'Higgins est, des trois complices de Magnum, celui qui a reçu le meilleur traitement de la part des scénaristes sur l'ensemble de la série. Au départ, son rôle est assez fonctionnel : il apporte un contrepoint haut en couleurs au dilettantisme des trois acolytes et développe d'une nouvelle manière l'antithèse Amérique-Grande-Bretagne que Tony Curtis et Roger Moore ont illustrée à leur façon dans Amicalement vôtre. Le trait est volontairement appuyé et ce majordome est véritablement plus britannique que le plus british des sujets de Sa Majesté : raide comme un piquet, amateur de thé et de croquet, résolument désuet, artistocratique et prude, mais néanmoins stoïque dans la douleur et capable d'un sang-froid étonnant pour un si petit bonhomme, il réagit aux facéties de Magnum par des « My Lord ! » et des « Par Saint Georges ! » parfois retentissants. Jouant de façon délibérément outrancière avec la caricature, les scénaristes l’affublent au fil des années de plusieurs demi-frères tout aussi caractérisés que lui, fruits d’un géniteur visiblement volage : Elmo Ziller est un Texan pur et dur dans « Un vrai professionnel », Paddy MacGuinness (sic) un Irlandais roux, hargneux et porté sur le whisky dans « Ballade irlandaise », et don Luis Mongueo un Espagnol de boulevard dans « Echec au Président ».

 

Un personnage décalé

 

Pourtant Higgins ne se réduit pas à cela. Personnage décalé par sa nationalité, il l'est aussi par son appartenance à une autre époque. Son univers est constitué en grande partie de souvenirs : quelle que soit la situation dans laquelle il se trouve, elle évoque toujours à son esprit un événement du passé, qu'il ne peut se retenir de conter à des oreilles généralement indifférentes, voire agacées. Aussi voit-on souvent Magnum ou ses comparses s'éclipser discrètement tandis que l'ancien sergent-major se lance dans le récit coloré de ses campagnes. Ces scènes constituent l'un des motifs récurrents de la série, auquel les scénaristes ont parfois apporté des variations amusantes : dans « La preuve », Rick et T.C., ayant embarqué avec Higgins dans l'hélicoptère de T.C., n'ont aucun moyen de s'éclipser pour échapper au verbiage de leur compagnon ; Rick a donc l'idée de débrancher le micro de ce dernier, et le majordome continue la narration de ses hauts faits sans se douter que plus personne ne l'entend !

Le personnage aurait pu très vite devenir vraiment agaçant s'il s'était limité à cela. Mais cette nature « décalée » en fait précisément la profondeur : Higgins souffre, malgré ses airs hautains et aristocratiques, de n'être pas apprécié à sa juste valeur. Ce baroudeur à la vie aventureuse se sent dépassé par l'univers dans lequel il doit vivre : on le sent très bien dans « La fouineuse », où ses méthodes de travail sont jugées obsolètes par une spécialiste de la sécurité. Dans un autre épisode, « Oh douce nuit », le très distingué majordome est bloqué avec Magnum, Rick et T.C. sur une île servant de champ de tir à la Marine : se croyant revenu à la glorieuse époque de ses exploits, il entreprend de sauver le groupe en utilisant la carcasse d'un vieil avion pour la confection d'une embarcation de fortune, le Zeus Apollon II. A peine mise à l'eau, la frêle construction coule, au grand dam de son capitaine qui, incrédule, reste fixé à la barre au milieu des flots. Là encore, l'efficacité du personnage est mise à mal par la réalité, et Higgins réagit mal : ridiculisé, blessé dans son amour-propre, il constate sa propre désuétude au sein d'un univers sur lequel il n'a plus aucune prise.

 

chiens


La conscience de son insignifiance est l'un des traits constants du personnage. Elle fournit d'ailleurs la trame secondaire d'un épisode, « Contraintes », où Higgins n'ose se retrouver devant ses vieux camarades de Sandhurst (la prestigieuse école d'où il fut renvoyé) parce qu'il n'a cessé, depuis son adolescence, de leur conter des histoires dans les lettres qu'il écrivait, prétendant qu'il avait fait fortune et était le propriétaire du domaine dont il n'est en réalité que l'intendant. Une fois encore, le personnage fait ici l'expérience de son décalage, en éprouvant la profonde rupture entre son univers imaginaire et une réalité qu'il ne peut assumer. En définitive, les retrouvailles avec son père, dans les derniers instants de « Déjà vu », sont une manière de réconcilier ces deux univers contradictoires entre lesquels oscille Higgins. Car c'est son renvoi de Sandhurst, cause de sa rupture avec son père, qui a engagé le personnage dans cette voie du mensonge, en en faisant un être complexé, en rupture avec lui-même et avec la société qui, à travers l'institution de Sandhurst, semblait le rejeter. A l'époque, un simple mot aurait peut-être évité cette rupture, mais la honte du fils et la réserve sévère du père en décidèrent autrement. La conséquence en fut que Higgins, déraciné en quelque sorte de son univers légitime, dut mener une vie sans rapport avec son rang (car ce petit bonhomme qui ne paie pas de mine n'est rien moins que Lord, baron de surcroît, comme il l'apprend à Magnum dans  l'excellent « Prémonition »). En acceptant d'affronter son père, Higgins accepte en fait de regarder en face son passé. Lorsque les deux hommes (joués tous deux par John Hillerman) tombent dans les bras l'un de l'autre, c'est avec lui-même qu’Higgins se réconcilie. La conclusion de « Contraintes », où Higgins trouve le courage de révéler son mensonge à ses amis et y gagne leur respect, est la suite logique de ce premier pas.

Le décalage d'Higgins n'est donc pas (ou plus, au fil de la série) un simple gimmick secondaire et superficiel. Il correspond à une blessure profonde du personnage. La qualité du travail des scénaristes permet, au long des huit années de la série, de dessiner une personnalité relativement complexe.

 

Un affabulateur ?

 

Tout naturellement, les scénaristes (et en particulier Jay Huguely, auteur d'un certain nombre d'épisodes impliquant en premier lieu le distingué majordome) ont mené la logique du personnage jusqu'à son terme. Si Higgins a menti pendant la plus grande partie de sa vie à ses commensaux de Sandhurst, qu'est-ce qui empêche de penser qu'il ment aussi à Magnum, Rick, T.C., et en fait à tout le monde ? Certes, il n'aura cessé au détour de nombreux épisodes de nous surprendre par sa connaissance de quelques rudiments d'arts martiaux, par son érudition rarement prise en défaut, par sa capacité à s'adapter sans jamais se plaindre aux situations les plus inconfortables et les plus périlleuses. De toute évidence, on ne peut l'accuser de forfanterie. Mais force est de reconnaître que ses récits sont suffisants pour remplir plusieurs vies : un constat sur lequel il ironise d'ailleurs lui-même, lorsqu'il confie à ses chiens, dans « Quitte ou double » : « Vous savez, les enfants, parfois je me demande si je ne suis pas un nouveau Job, constamment mis à l'épreuve par le Créateur. Comment, sinon, expliquer d'avoir été mêlé à trois conflits mondiaux, d'avoir fait une douzaine de guerres locales, subi six catastrophes naturelles, etc. ? » De plus, la pertinence de ses interventions est souvent contredite par la réalité : le fait est qu’il croit maîtriser les arts martiaux plus qu’il ne les maîtrise réellement, et ses interventions dans « Lettre à une duchesse » ou « Résolutions » n’impres-sionnent guère ses adversaires occasionnels. Quant à l’à-propos de ses décisions de chef, il est sérieusement mis en doute par l’exemple du  Zeus Apollon II !

 

chiens bis


Ces contradictions n'échappent pas à la sagacité de Magnum et mènent à l'épisode « Ascenseur pour nulle part », dans ce qui devait être la dernière saison, la septième. L'essentiel de l'histoire est occupé par une lutte ouverte comme on en avait rarement vu entre le détective dilettante et l'Anglais pince-sans-rire, une sorte de climax dans la mésentente permanente qui les oppose depuis plus de six ans. Alors que les deux hommes se retrouvent coincés dans l'ascenseur d'un immeuble sur le point d'être démoli, Magnum accuse son compagnon de n'avoir pas vécu le quart de ses prétendues aventures et de n'être qu'un imposteur. Pis ! Higgins serait en réalité Robin Masters lui-même, et n'aurait recouru à ce pseudonyme et monté cette comédie éhontée que pour ne pas mettre son nom de Lord sur la couverture de romans de seconde zone, tandis qu'il se consacrait simultanément à la rédaction plus glorieuse de ses prétendus Mémoires !

 

La suite est à lire dans le copieux dossier d’ASS 38

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