publié en octobre 2005 (ASS 22)
par Thierry Le Peut

 

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On ne sen doute pas forcément si on ne lit pas le générique mais Mannix, célèbre série de détective privé à la rencontre des années 60 et 70, qui bâtit la popularité de l’acteur Mike Connors, possède un point commun avec Columbo (et Arabesque) et un autre avec Mission : Impossible. C’est que la série a été créée par Richard Levinson et William Link, les papas de Columbo, et développée ensuite par Bruce Geller, le géniteur de Mission : Impossible. Si l’on ajoute à cela le thème musical célébrissime à travers le monde entier composé par Lalo Schifrin, également auteur du générique de Mission : Impossible, on a, sans avoir encore regardé devant la caméra, de quoi se rendre compte que Mannix possédait d’emblée de sérieux atouts.

En fait, la série flirte d’abord avec l’espionnite, c’est-à-dire la vague de séries d’espionnage et d’aventure issue du succès cinématographique des James Bond. Joe Mannix est l’enquêteur numéro un de l’agence Intertect, une société dirigée par Lew Wickersham et remarquable par la technologie de pointe (à l’époque, bien sûr) dont elle dispose pour mener à bien ses enquêtes. Levinson et Link concevaient leur personnage comme une sorte de chien dans un jeu de quilles : un aventurier indépendant, un maverick, dans une agence informatisée où chacun dispose d’un bureau placé en permanence sous la surveillance d’une caméra, et doit suivre des règles strictes (par exemple : pas plus d’un dossier à la fois sur le bureau). Le premier épisode, « The Name is Mannix », donne le ton en soulignant d’emblée la « différence » de Mannix : il arrive en retard au travail, masque le champ de la caméra en plaçant devant elle sa veste accrochée au sommet du porte-manteau, puis s’installe à son bureau (jonché de dossiers et de papiers en désordre) pour lire un magazine, les pieds nonchalamment posés sur le plan de travail.

Pourtant, la série ne trouve pas son public. Elle frôle l’annulation en fin de première saison, jusqu’à ce que Desilu, la société productrice (qui abrite aussi les tournages de Star Trek et de Mission : Impossible), décide d’en modifier le concept de façon à rendre le héros plus indépendant encore. A la rentrée 1968, Mannix ne travaille donc plus pour Intertect, qui disparaît tout simplement de son univers : il est désormais détective privé, à son propre compte, et habite une jolie résidence dans Los Angeles, où il emploie une ravissante secrétaire, Peggy Fair. A l’époque, la présence de celle-ci n’est pas anodine, car l’actrice qui l’incarne, Gail Fisher, est noire. S’il n’existe aucune romance entre le privé et sa secrétaire, la sollicitude et l’intérêt de l’un pour l’autre sont évidents. Ainsi fondu dans un concept plus classique mais aussi plus libre, Mannix décolle véritablement à partir de la deuxième saison. Au point que sa série durera huit saisons au terme desquelles elle était encore suffisamment regardée pour pouvoir durer : c’est un désaccord de coulisses qui provoqua sa suppression par CBS, qui la diffusait. Mannix se range alors aux côtés d’autres programmes dont la popularité ne se démentira jamais mais dont la carrière prit fin bêtement, à l’instar de Zorro.

Mannix, comme Cannon ou Hunter (voir en p. 55 de ce numéro), est la série d’un homme essentiellement. Mike Connors et son personnage portent sur leurs épaules chaque épisode, où le héros apparaît dans la plupart des scènes. Homme de tempérament ne reculant jamais devant le danger et ne résistant pas au désir d’aider son prochain (le syndrome boy-scout de tout héros classique), Mannix possède son propre sens de l’humour mais reste un monolithe vivant, moins désinvolte finalement qu’un Jim Rockford (The Rockford Files / Deux cents dollars plus les frais fera son apparition en 1974, alors que Mannix vit sa dernière saison) et davantage dans la lignée d’un Eliot Ness ou d’un Steve McGarrett, dont il n’a pas toutefois la rigidité. Homme d’émotion, Mannix n’est pas un privé désabusé comme l’était le Sam Spade de Dashiell Hammett incarné par Bogart au cinéma : certes, comme les héros de romans et de films noirs, il est souvent ballotté d’un danger à l’autre avant de comprendre enfin de quoi il retourne, et les vérités qu’il découvre dénoncent la corruption, la lâcheté, les manigances politiciennes, la gangrène familiale et autres thèmes chers au roman noir ; certes, aussi, les conclusions de ses enquêtes ne sont pas toujours des happy ends, au contraire ; mais le personnage en lui-même témoigne d’une compassion et d’une implication qui le détachent du cynisme propre aux Sam Spade. Mannix vole au secours des femmes en détresse, fait le coup de poing avec les gangsters de tout poil, vole dans les plumes des gens bien en vue si nécessaire, mais ne perd jamais de vue l’humanité qu’il côtoie, et à laquelle il s’intéresse sans toujours attendre de salaire en retour. Le sentiment du devoir accompli et un sourire ou une tape dans le dos peuvent suffire, à l’occasion, pour le contenter.

Comme le notait Jean-Jacques Schleret dans Les grandes séries américaines des origines à 1970, Mannix est un personnage-charnière dans l’histoire du privé à la télévision. Travaillant souvent en veston-cravate, il s’inscrit dans la lignée des distingués messieurs qui firent ce métier avant lui, mais, homme d’action, il annonce aussi les privés des années 70 et 80. Cannon, lancée en 1971, n’est pas sans point commun avec Mannix, en dépit de l’apparence très différente des deux personnages-titres (Cannon étant incarné par William Conrad, dont le ventre conséquent peut paraître un obstacle aux scènes d’action – à tort !). Esprit fort fonctionnant souvent à l’intuition, Mannix annonce en outre les Rockford et Magnum qui lui succèderont et qui, tout en conservant un sens du devoir et de l’honneur, laisseront s’exprimer largement leur personnalité haute en couleur.

Comme les séries policières contemporaines, Mannix possède une conscience sociale, bien que l’accent soit mis d’abord sur les intrigues. On a souvent reproché à la série son écriture par trop millimétrée, standardisée ; mais certains épisodes n’en mettent pas moins en lumière le sort de la minorité noire ou la question de la guerre, même si c’est par le truchement d’un pays imaginaire. S’il est vrai que les épisodes empruntent des sentiers souvent semblables, ils sont malgré tout bien écrits et restent divertissants (voire intéressants !) trente ans plus tard. On notera, avant de refermer la page Mannix, que le rôle de Peggy valut à Gail Fisher un Emmy Award de meilleure comédienne de second plan, ce qui à l’époque (1970) était significatif. Quant au personnage de Joe Mannix, il est revenu dans un épisode de la série Diagnosis Murder (Mort suspecte / Diagnostic meurtre), sous les traits bien sûr de Mike Connors, pour résoudre une enquête laissée inachevée quelque trente ans plus tôt !

Tag(s) : #Arrêt sur Télé

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