publié en hiver 2009-2010 (ASS 35)
par Thierry Le Peut

 

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Avec ses huit millions de téléspectateurs le mercredi soir sur TF1, The Mentalist a cartonné durant quelques semaines. Aux Etats-Unis, la série a même réalisé l’exploit de battre le champion de l’audience, Les Experts, diffusé sur le même réseau, CBS. Et le « détective » créé par Bruno Heller de faire la Une des magazines, où on le qualifie de « nouveau Columbo », non sans raison.

Rappelons-nous, bien sûr, qu’on disait la même chose de Monk, l’enquêteur obsessionnel compulsif qui, lui, n’a pas à ce point cassé la baraque mais qui vient d’achever son dernier tour de piste après huit saisons très honorables. Le héros de The Mentalist est aussi comparé au Dr House, autre champion made in USA qui plaît au public parce qu’il dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Or, c’est aussi la caractéristique de Patrick Jane, le dandy dont Bruno Heller a fait la figure de proue de The Mentalist. Et c’est là un point commun entre House et Columbo, la méthode mise à part.

Car, au fond, que fait Columbo dans chacune de ses enquêtes ? Il fait tomber de leur piédestal des gens que leur fortune et leur notoriété ont placés au-dessus du vulgus pecus. Entrant dans la haute société par la petite porte, usant de son look et d’une gestuelle étudiée pour tromper son monde, il fouine partout et ne se contente pas de trouver l’indice qui tue : il étudie aussi son adversaire, déchiffre son comportement et lit à travers ses mensonges, pour finalement l’amener à commettre la faute qui le fera choir. C’est exactement le modus operandi de Patrick Jane, à ceci près que la manière dont il s’y prend est plus offensive, volontiers arrogante. Jane cherche délibérément à déstabiliser les suspects, et en général y parvient, rendant leurs défenses inopérantes. Le fait qu’il ne soit pas policier mais consultant le rend insensible aux menaces d’entraver sa carrière ; en outre, son état d’esprit est celui d’un homme brisé qui estime n’avoir plus rien à perdre depuis la mort de sa femme et de sa fille, assassinées par le tueur en série John le Rouge (Red John dans la v.o.). Cette brisure interne, dissimulée derrière un comportement infantile, est constamment rappelée, dès l’épisode pilote par un flashback explicite, ensuite à travers les rencontres et les dialogues, au sein de la plupart des enquêtes. La souffrance qu’il conserve en lui ne le rend pas seulement agressif envers certains des suspects qu’il côtoie, mais elle l’ouvre aussi à la douleur des autres : dans « D’un art à l’autre », par exemple, il accuse un puissant homme d’affaires d’être « un crétin vaniteux, aveugle et handicapé du cœur » parce qu’il est révolté par la façon dont il traite sa fille tout en dépensant des dizaines de millions pour garnir sa collection d’œuvres d’art qu’il goûte en « égocentrique cupide » et non en esthète. L’attitude de Jane, toutefois, n’est jamais simple à analyser car elle comporte toujours une part de jeu, de mensonge, de manipulation : en l’occurrence, sa tirade à l’encontre du businessman a aussi pour but d’amener un coupable à se démasquer. Il n’empêche : chaque épisode de The Mentalist possède une dimension morale. Ici, le père indigne finit par convenir que Jane a vu juste, et l’on sent une volonté de s’amender dans la façon dont il prend sa fille dans ses bras. La série joue ainsi sur plusieurs tableaux : la dénonciation des vices, la mise à mal des nantis, la compassion pour les plus faibles.

Ce qui la rend si attrayante, toutefois, c’est aussi son emballage : le contenu, en effet, est des plus classiques et ce ne sont pas les enquêtes elles-mêmes qui différencient la série du tout-venant de la fiction policière. Tout nous ramène au personnage de Jane. Et il est clair, de nouveau, que Bruno Heller s’est servi des mêmes outils que les scénaristes de Columbo. Chaque épisode s’ouvre sur une séquence prégénérique de plusieurs minutes au cours de laquelle, la plupart du temps, Jane fait la démonstration de ses dons d’observation : à peine arrivé sur la scène de crime, on le voit tourner dans la pièce à l’écart des policiers et, au bout de quelques instants, réunir le faisceau d’indices matériels pour orienter l’enquête dans une direction décisive, à côté de laquelle bien sûr les enquêteurs seraient passés. The Mentalist ne fait pas dans la finesse : chacune de ces séquences liminaires est traitée comme une leçon de perspicacité, mais la malice de Jane permet d’y introduire un second degré permanent. Jane s’amuse, et ainsi font les scénaristes. L’idée, d’ailleurs, n’est pas de présenter Jane comme un détective supérieurement intelligent à la Sherlock Holmes, mais comme un professionnel de l’observation, un fin psychologue et un maître en manipulation. Tel est le sens du titre, rappelé au début de chaque épisode : les dons de medium de Jane sont-ils réels ? lui-même prétend que non mais s’amuse à laisser planer le doute, offrant aux sceptiques une démonstration exprès de ses talents en analysant sur l’instant leur personnalité, à partir d’attitudes, de façons de parler, de simples gestes à peine conscients.

La maestria de Jane est donc impressionnante, mais sa souffrance le rend attachant. Désagréable, il l’est assurément, et cynique, ce qui en fait un proche cousin du Dr House. Mais son cynisme – ce qui en soi n’a rien d’inhabituel - est une défense. Son attitude puérile contribue aussi à le rendre sympathique, et comme Columbo il ne craint pas de passer pour un excentrique, un « original », un « allumé » ; il en joue, même. Ainsi le voit-on se tordre le cou pour observer un infime détail d’un tableau ou d’un mur, se mettre à quatre pattes pour étudier un indice, ou se coucher dans un lit de feuilles pour changer de point de vue sur une scène de crime. Toutes choses que les policiers observent avec perplexité, se contentant de hausser les sourcils avant de rendre les armes devant les conclusions toujours perspicaces de leur encombrante mascotte.

Si les acolytes de Jane sont indéniablement ses faire-valoir, ils n’en ont pas moins leur part dans le succès de la série. Teresa Lisbon, qui dirige le Bureau Californien d’Investigation basé à Sacramento (CBI en anglais, soit une variante du FBI), a la tête sur les épaules et fait figure, sinon d’enjeu romantique pour le héros, du moins de grande sœur chargée de limiter les dégâts causés par ce grand enfant qu’est Patrick Jane – un grand enfant qui bénéficie d’ailleurs de la protection du patron, Minelli, au regard de son impact sur les medias et de son taux de réussite. Ce sont surtout les agents de Lisbon qui contribuent à l’humour de la série. Kimball Cho est un vrai bonnet de nuit : il ne sourit jamais, ne réagit pas plus aux plaisanteries qu’à l’intimidation et n’a jamais inclus le mot « fantaisie » dans son dictionnaire personnel. Bref, l’antithèse de Jane, ce qui bien sûr permet de jouer sur le contraste en plaçant Cho dans des situations qui ne correspondent pas, a priori, à sa personnalité austère. Il est alors surprenant : dans « Rouge de désir », il se coule sans difficulté dans un rôle de composition, celui d’un séducteur chargé d’emballer une femme. Non seulement il conduit cette mission avec un professionnalisme inattaquable mais il « emballe » deux femmes en un rien de temps, épatant Jane lui-même. La situation est d’autant plus cocasse que l’un des partenaires de Cho est, lui, obsédé par son impact auprès des femmes… et par son incapacité à les séduire. Warren Rigsby – c’est son nom – aimerait bien, pourtant, amener sa partenaire Grace Van Pelt dans ses bras, mais il ne sait tout simplement pas comment s’y prendre – d’autant que Jane lui casse son coup dès l’épisode pilote. La valse amoureuse de Rigsby et Van Pelt occupe l’ensemble de la première saison, ponctuée par les conseils de séduction que l’agent Rigsby reçoit d’à peu près tout le monde, de Jane aux suspects ! Ajoutez à cela que Rigsby est un solide gaillard, bien bâti, toujours affamé, et vous obtenez un personnage honnête et maladroit, forcément sympathique. Quant à Van Pelt, à peu près aussi fantaisiste que Cho, elle est une victime toute désignée pour le jeu préféré de Jane : mettre les gens mal à l’aise.

The Mentalist est une série à gimmicks, un concept très réfléchi qui laisse peu de place au hasard. Bien sûr, si la série n’avait pas trouvé son public, on aurait vu là l’une des raisons de son échec. Mais voilà : elle a pulvérisé les audiences. Ce qui aurait pu être un défaut devient donc sa plus grande qualité : The Mentalist, c’est une machine à faire de l’audience. Mais une machine très bien rodée, dès les premiers épisodes, et qui s’appuie sur un héros suffisamment divertissant et complexe pour se tenir sur la corde raide entre malice et gravité. Et puis, un héros qui, comme Columbo, roule dans une voiture française, et ancienne de surcroît, ne peut pas être un vilain bougre, hein ?

Tag(s) : #Arrêt sur Télé

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