Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°39 (printemps 2012, toujours disponible)

 

La série débile d’E4 se lance à l’assaut de l’Amérique !  Il fallait absolument revenir sur l’original avant que le producteur de Newport Beach et Gossip Girl n’en fasse une série d’ados « traditionnelle ». Lancée par la chaîne qui commanda Skins et The Inbetweeners, récompensée par le BAFTA de la meilleure série dramatique en 2010, Misfits  a débarqué dans les bacs DVD en 2011. Le phénomène est maintenant à la portée de tous ! Fans de grosse rigolade, amateurs de gore, adeptes de la masturbation : cette série est faite pour vous !

 

001 b

 

E4, en Grande-Bretagne, est une chaîne généraliste qui rediffuse nombre de séries américaines et anglaises. Depuis qu’elle s’est mise à produire ses propres programmes, en général avec un budget très restreint par rapport aux séries qu’elle diffuse par ailleurs, elle a remporté un certain succès. Skins, par exemple, est l’une de ses perles, saluée par la critique un peu partout où elle a été diffusée. The Inbetweeners, moins connue, en est une autre. E4 produit aussi de la téléréalité et l’on parle en ce moment de Desperate Scousewives, une parodie de la série-que-vous-savez.

Productions au départ modestes, ces programmes bénéficient d’une grande liberté de ton et d’inspiration, ce qui explique leur succès quand elles parviennent à se faire connaître. Skins a reçu trois BAFTA (British Academy of Film and Television Arts), une récompense qui honore l’excellence au cinéma, à la télévision, sur Internet et dans les technologies multimedia (c’est la présentation officielle) et The Inbetweeners une poignée de récompenses moins glorieuses mais qui attestent son pouvoir de séduction sur la critique et le public. Comme Queer as Folk en son temps, Skins a rapidement fait l’objet d’une adaptation américaine, ce qui, hors de toute considération artistique, est une forme de consécration.

Misfits appartient à cette famille. Sa version américaine est maintenant dans les starting blocks, avec Josh Schwartz aux commandes (Newport Beach, Chuck, Gossip Girl), et la série a reçu en Grande-Bretagne le BAFTA 2010 de la meilleure drama series, devant Being Human et MI-5. Dès son lancement sur E4 en novembre 2009, la série fit sensation, attirant plus de 500.000 spectateurs et faisant mieux qu’un épisode de Lie To Me sur Sky1. Frôlant les 600.000 spectateurs au cours de sa première saison, elle a dépassé le million lors des saisons 2 et 3, pour tous les épisodes. En France, la série a été diffusée dès 2010 sur Orange Cinéchoc, mais Internet a contribué aussi à la faire connaître. Koba Films a sorti les deux premières saisons en DVD en 2011.

 

003 réduite


Comme Skins avant elle, Misfits remue la critique partout où elle passe. « Drôle, irrévérencieux, subversif, intelligent et effrayant, Misfits trouve le moyen d’être ignoble et irrésistible à la fois, et y réussit franchement. Super scénarii, super casting, super série. » C’est ce qu’écrit Harry Venning dans The Stage le 23 novembre 2009, après la diffusion de seulement deux épisodes. Pourtant, le sujet de la série ne vise pas franchement l’originalité. Selon Keith Watson, dans Metro, en date du 13 novembre 2009 (le lendemain de la diffusion du premier épisode), « On pourrait recouvrir de graffiti tout un wagon de train avec les influences visibles dans Misfits. » Et l’auteur de citer Heroes, Hostel, Skins, Power Rangers et Dead Set. Des titres qui mettent en exergue les influences principales de Misfits : le gore, la série de super-héros, la série d’ados et les sentai japonais. Mais, loin de jouer en la défaveur de la série, cette richesse d’influences constitue l’un de ses charmes. Elle offre au public des choses qu’il connaît déjà mais en les mixant d’une manière insolite. Le style Misfits ? Plus c’est gros, plus c’est fun. Un postulat simple voire débile, des dialogues crus, du sexe sans complexe et le plaisir manifeste de jouer avec les ficelles des différents genres sus-mentionnés. Abandonnons la critique en citant Tim Dowling du Guardian, le 13 novembre 2009 : « Misfits est vraiment idiot – encore plus idiot, même, que ça en a l’air – mais c’est aussi brillant : c’est incisif, drôle, sombre, et parfois même ça fait froid dans le dos. »

Tim Dowling met le doigt sur ce qui explique sans doute le mieux le succès de Misfits : ne se prenant pas au sérieux, la série réussit à divertir et suscite de gros rires gras, un peu à la manière des films des frères Zucker ; plus c’est gros, plus c’est idiot et plus on rit. Mais elle réussit aussi à toucher la corde sensible et à procurer de vrais frissons, ce qui est déjà moins évident dans un programme qui assume sa débilité. Le postulat de départ de Misfits est le suivant : cinq jeunes gens condamnés à des peines d’intérêt général sont frappés par la foudre au cours d’un orage étrange (weird, étrange, bizarre, zarbi, est un mot qui revient souvent dans la série) et se découvrent dotés de super-pouvoirs. En Angleterre, ce genre de condamnation relève de l’Anti-Social Behaviour Order, ou ASBO, d’où le surnom donné au groupe à partir de la saison 2, les Asbo Five. Or, les délinquants de la série forment une brochette de losers franchement peu réjouissante. Le dialogue inaugural de la série, avant la séquence de l’orage, donne le ton. Le probation worker (fonctionnaire en charge de la supervision des travaux d’intérêt général effectués par les délinquants, traduit en français par « éducateur spécialisé ») s’adresse aux jeunes et c’est Nathan, le plus loquace d’entre eux, qui lui répond :

« Et voilà. C’est votre chance de faire quelque chose de bien. De renvoyer l’ascenseur. Vous pouvez aider les gens. Vous pouvez vraiment changer quelque chose à leur vie. C’est à ça que sert le travail d’intérêt général. Beaucoup de gens pensent que vous êtes de la merde. Vous avez une occasion de leur montrer qu’ils ont tort.

- Oui mais, et s’ils ont raison ? »

 

280311misfits


Nathan, c’est la tête à claques du groupe. Un garçon imbuvable. Rien ne semble l’atteindre, il se moque de tout et de tout le monde, jacasse à longueur de temps et même sa mère ne veut plus de lui chez elle car il est odieux avec les hommes qu’elle fréquente : il a tout simplement accusé d’abus sexuels l’un des derniers, et ne cesse de se moquer du compagnon actuel. D’emblée, Nathan s’amuse à provoquer l’un de ses compagnons d’infortune et à se moquer des autres. Avant même d’être doté d’un super-pouvoir, il possède dans son pantalon une arme dont il use et abuse, seul ou en couple, et c’est l’un de ses sujets de conversation favoris. Cet Irlandais à la chevelure frisée et embroussaillée est le motormouth de Misfits, son moulin à paroles, la clé de voûte des Asbo Five et des deux premières saisons de la série. Bref, l’ambassadeur tout désigné des délinquants dans les premières minutes du show. Sa réponse à l’éducateur spécialisé résume l’esprit de Misfits : oubliez les discours bien-pensants de l’éducateur, ces délinquants n’ont aucune envie d’être « sauvés » et ne voient pas pourquoi ils devraient l’être. Fuck les TIG, fuck la bien-pensance, et d’ailleurs, fuck the world.

Howard Overman, unique scénariste de la série durant les deux premières saisons, s’amuse à dynamiter le cadre aseptisé de la série d’ado « traditionnelle » en surfant sur la vague des geeks désormais devenue phénomène de société. Les protagonistes du show sont à l’image de ce que produit la télévision depuis les années 1990, plus proches de l’anti-héros que des gravures de mode qu’affectent les Américains. Simon est un garçon coincé qui passe sa vie à chatter sur Internet ou à filmer avec son portable des scènes de sa vie, pour les monter ensuite sur son ordinateur. Encore puceau, il n’a jamais été intégré à un groupe et ne demande qu’à se faire des amis, pour peu qu’on l’accepte tel qu’il est. Alisha est certainement la plus proche du modèle US : belle fille, dotée d’atouts dont elle connaît fort bien le pouvoir sur le sexe fort, elle ne voit aucune raison de ne pas profiter de la vie. Au bout du compte, pourtant, elle est incapable de savoir si un homme l’aime pour ce qu’elle est ou simplement pour ce qu’elle offre avec tant d’ostentation. Kelly, elle, aspire aussi à être aimée mais elle n’est pas toujours bien dans sa peau et craint de donner d’elle l’image d’une pute. Son parler est si « caractéristique » que Nathan le qualifie de « bruit » proprement incompréhensible ! Quant à Curtis, il avait devant lui une carrière d’athlète prometteuse qu’il a foutue en l’air en se faisant arrêter en possession de drogue. Sa petite amie est allée en prison et lui a écopé d’une peine d’intérêt général qui l’oblige à frayer avec la lie de la société, alors qu’il était sur le point de participer aux Jeux Olympiques de Londres en 2012. Le point commun de ces cinq jeunes est qu’ils n’ont pas le sentiment d’avoir mérité d’être là et ils n’ont aucune raison de prendre au sérieux le discours moralisateur de leurs éducateurs.

 

La suite est à lire dans ASS 39

Tag(s) : #Previews

Partager cet article

Repost 0