Un article de Brigitte MAROILLAT
publié dans Arrêt sur Séries n°8 (mars 2002 - aujourd'hui épuisé)

 

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SAISON 1 : QUE LE SPECTACLE COMMENCE !

A Steven Hill, exceptionnel acteur au jeu subtil et nuancé, qui a marqué de son talent cette première saison de Mission : Impossible, ainsi que New York District.

 

UNE PREMIERE SAISON SINGULIERE ET INVENTIVE

Il est pour le moins paradoxal de constater que si Mission : Impossible a considérablement marqué de nombreux téléspectateurs, peu d’entre eux connaissent la première saison de cette série mythique. Totalement passée inaperçue lors de sa première programmation, elle n’a que très peu été rediffusée depuis. Seuls les heureux abonnés de la chaîne Série Club ont eu le privilège de la revoir régulièrement.

Pourtant, cette trop méconnue première saison est captivante à plus d’un titre, son caractère expérimental lui donnant une originalité qui la démarque nettement des deux saisons suivantes, lesquelles constitueront l’âge d’or de la série. En effet, la place laissée à l’improvisation, l’influence des films de James Bond, ainsi que la jeunesse et l’inexpérience de nos cinq agents confèrent à ces vingt-huit premiers épisodes une inventivité et une singularité indéniables.

Outre son atypisme, cette première saison a également pour intérêt de mettre d’ores et déjà en place les éléments et les thèmes qui feront de Mission : Impossible un chef d’oeuvre télévisuel. Ainsi est-il fait la part belle au spectacle avec la mise en scène quasi-théâtrale de chacune des missions de nos cinq protagonistes, justifiant amplement le titre du présent article.

Bruce Geller, le génial créateur de Mission : Impossible, n’entendait pas initialement faire de son concept une série mais un film, inspiré de Du rififi chez les hommes de Jules Dassin, et dont le script original intitulé Brigg’s Squad mettait en scène un groupe d’action des Forces Spéciales envoyé exécuter des missions périlleuses en temps de guerre. Ce groupe placé sous les ordres du Lieutenant Colonel Daniel Briggs était composé de trois autres hommes au passé des plus troubles : Barney Collier, un spécialiste des explosifs, William « Willy » Armitage, un expert des arts martiaux et du close combat, et Martin Land, un escroc de haut vol, engagé dans l’armée pour échapper aux nombreuses condamnations dont il fait l’objet dans divers Etats.

Quand Geller décida de transformer son film en pilote de série télévisée, il changea le titre Brigg’s Squad en Mission : Impossible et y introduisit un personnage féminin fort : Cinnamon Carter. Quant à Martin Land, il devenait Rollin Hand sur les conseils de son futur interprète, Martin Landau, lequel trouvait que le nom attribué initialement à son personnage était trop proche du sien. En outre, les protagonistes qui étaient dans le script original des militaires se trouvaient transformés en agents d’une organisation para-gouvernementale chargés par le Département d’Etat de résoudre des situations délicates que les autorités officielles étaient dans l’impossibilité ou l’incapacité de traiter.

L’inventivité et la singularité des vingt-huit épisodes composant la première saison de Mission : Impossible réside tant dans les personnages que dans les scenarii. En effet, les protagonistes apparaissent d’emblée comme une bande d’aventuriers insouciants et impétueux à mille lieues des professionnels aguerris et sérieux qu’ils deviendront par la suite. Quant aux histoires, elles s’apparentent plus à de bons films d’espionnage à la James Bond truffés d’imprévus qu’aux machinations complexes et sans faille qui seront ultérieurement la marque de fabrique de la série.

 

DES PERSONNAGES SURPRENANTS

Dans la première saison, l’Impossible Mission Force est dirigée par Dan Briggs qui est l’antithèse tant physique que morale de celui qui sera son successeur dès la deuxième saison : Jim Phelps. Le premier est brun, plutôt petit, continuellement souriant et surtout beaucoup moins distant que ne le sera le second avec ses agents. En effet, en cours d’exécution des missions, il n’est pas rare de voir Dan adresser à ses camarades des paroles rassurantes, des sourires bienveillants, des coups d’oeil complices et des gestes d’encouragement tels que des tapes amicales sur l’épaule (« Les baladins de la liberté », « Mémoire », « Opération Rogosh »). En outre, il exprime souvent ses inquiétudes pour la vie de ses agents quand il les sait en danger comme c’est le cas de Cinnamon dans « Le conflit ». Jim, quant à lui, s’abstiendra de toute manifestation affectueuse pour s’en tenir à une réserve d’ordre professionnel en adoptant une froideur apparente et une attitude purement cérébrale : ses relations d’amitié avec ses agents ne s’exprimeront jamais autrement que par des non-dits.

L’intérêt que suscite le personnage de Dan Briggs doit beaucoup au jeu subtil et nuancé de son interprète, Steven Hill, lequel est un acteur brillant, bien meilleur, selon moi, que Peter Graves dont l’interprétation uniforme ne donnera que bien peu de facettes à la tête pensante de l’IMF, même s’il lui confèrera par ailleurs une présence et un charisme indéniables. Pour la petite histoire, Bruce Geller a choisi Steven Hill pour interpréter Briggs parce qu’il avait été très impressionné par la prestation de l’acteur dans un épisode de Rawhide, série qu’il produisait, durant la saison 1964-1965, avec son vieux complice Bernard L. Kowalski.

Pour se convaincre de l’exceptionnel talent de Steven Hill, il suffit de voir l’épisode « Opération Rogosh » dans lequel il passe sans transition de son rôle de chef de l’IMF à celui d’un avocat voûté et à l’allure douteuse. De même, dans « Coup monté », il est remarquable en cuisinier italien simple d’esprit. Dans « Extradition », il est un très convaincant mari fou de jalousie à l’instinct meurtrier. On n’oubliera pas non plus son numéro d’homme ivre faisant un raffût de tous les diables pour réveiller un truand, témoin clef d’un procès, mis au secret par la police dans une chambre d’hôtel dans « La rançon ».

En outre, on s’est souvent extasié, et ce à juste titre d’ailleurs, devant le génie de Martin Landau alias Rollin Hand dans l’art du maquillage et du déguisement. Steven Hill n’a, quant à lui, rien à envier dans ce domaine dans lequel il excelle également, ce qui n’est guère étonnant en ce que, tout comme Landau, il est issu de l’Actors Studio dont le co-fondateur, Lee Strasberg, disait de Hill qu’il était l’un des acteurs les plus doués de sa génération. Il sait, dès lors, parfaitement jouer les personnages grimés et déguisés comme dans « La légende » où il tient à merveille le rôle d’un très vieil homme, ancien fidèle d’Hitler, sortant d’une longue incarcération.

Dan Briggs est donc un personnage extrêmement intéressant de par ses multiples facettes et le talent de son interprète et l’on peut regretter, de ce fait, que Geller n’ait pas eu d’autre choix que de se défaire de Steven Hill en raison de ses absences répétées pendant la première saison pour des motifs religieux : juif orthodoxe très pratiquant, il refusait de jouer le vendredi soir tant et si bien que, la série se tournant sept jours sur sept, la poursuite de Mission : Impossible avec le même acteur aurait été hautement problématique.

Durant cette première année, Dan Briggs a sous son autorité les quatre membres de l’IMF que nous retrouverons dans la deuxième et la troisième saisons, à savoir Cinnamon Carter, le mannequin vedette qui fait la couverture de tous les grands magazines de mode tel que celui de l’agence Elite ; Rollin Hand, le prestidigitateur et transformiste qui fait les beaux jours du music-hall ; Barney Collier, ingénieur en électronique de son état et par ailleurs gérant de la société Collier Electronics ; et enfin Willy Armitage, le Monsieur Muscle de l’équipe cumulant les récompenses sportives et les titres de culturisme. Il est intéressant de noter qu’il n’y a que Dan qui n’a pas de profession connue sans doute parce qu’il est le seul à être un agent professionnel, les autres ayant été recrutés pour les talents qu’induisent leurs métiers respectifs : le charme pour Cinnamon, l’art du déguisement et de la grande arnaque pour Rollin, le génie du bricolage pour Barney, et la force pour Willy.

Dans cette première saison, la jeunesse de nos agents leur confère une certaine insouciance et impétuosité qui s’effaceront au fur et à mesure qu’ils deviendront, au fil des épisodes, des professionnels aguerris et sérieux. En tout début de saison, on a en effet la nette impression d’avoir affaire à une bande de jeunes aventuriers qui considèrent leurs fonctions accessoires d’agent secret comme un jeu. La scène introductive du briefing dans le pilote « Complot à Santa Costa » en est une parfaite illustration : Cinnamon, Rollin, Barney, Willy et Terry Targo, un perceur de coffre-fort, jouent aux cartes dans le salon de l’appartement de Dan en attendant l’arrivée de ce dernier. Terry cherche querelle à Rollin parce qu’il triche et ils se chamaillent comme des gamins. Le calme ne revient que lorsque Dan fait enfin son entrée. De même, on retrouve cette insouciance juvénile dans « Les baladins de la liberté » où, à l’issue d’une bagarre mémorable les opposant, mise en scène pour les besoins de la mission, Cinnamon et Crystal Walker, une trapéziste recrutée par Dan, tombent dans les bras l’une de l’autre et éclatent de rire comme deux gamines facétieuses. On a d’ailleurs à ce stade du mal à réaliser que la jeune et fraîche Cinnamon de cette première saison se métamorphosera en Femme de grande classe dans les deux saisons suivantes. L’insouciance de nos agents dans ces tout premiers épisodes contraste incontestablement avec l’attitude très professionnelle qu’ils auront plus tard.

De même, alors qu’ultérieurement ils afficheront un grand self-control, les membres de l’IMF, dans cette première saison, font preuve d’impulsivité du fait de leur jeunesse. C’est le cas de Dan qui, dans « Opération Rogosh », agacé par l’arrogance du bad guy, le frappe violemment au visage. Mais c’est également et surtout le cas de Rollin qui exprime une agressivité physique qu’il n’aura plus jamais par la suite. Notre homme aux mille visages qui sera le flegme personnifié dans les saisons ultérieures ne se contrôle plus lorsque Cinnamon est menacée par une arme dans un jeu de roulette russe (« Meurtre en différé ») ou lorsque Dan est blessé dans une fusillade (« L’héritage ») : Rollin saute alors littéralement à la gorge des agresseurs pour les étrangler ! Ils ne devront leur salut qu’à l’intervention de Willy, le seul capable d’arrêter notre agent dans ses élans vengeurs.

En outre, s’agissant des personnages, la première saison vient contredire deux règles d’or qui feront ultérieurement partie de la mythologie de Mission : Impossible :

- D’une part, ce qui caractérisera la série par la suite, c’est l’absence de paroles échangées entre les protagonistes pendant le déroulement de la mission : nos agents ne communiqueront, en effet, que par des hochements de tête ou échange de regards. Or dans la première saison nos héros sont plus bavards : ils expriment leurs points de vue sur l’utilisation des gadgets et sollicitent souvent les directives de Dan en cours d’action. Ils se parlent également pour se rassurer sur le sort de l’un des leurs (« Mémoire ») et il leur arrive souvent de plaisanter (« Les baladins de la liberté »). Bien mieux, à la fin de chaque mission, alors qu’ils se trouvent dans le véhicule banalisé les ramenant chez eux, ils commentent entre eux leur action en forme de conclusion à l’épisode (« Enjeux ») !

- D’autre part, ce qui fera l’attrait de nos cinq agents dans les saisons suivantes c’est que le téléspectateur ne saura rien sur leur vie en dehors des missions : ils seront aussi insaisissables pour nous qu’ils le seront pour leurs adversaires. Or, dans cette première saison, il est fait quelque peu entorse à cette règle dans la mesure où certains épisodes nous donnent des indices sur leur vie privée, sur leur personnalité et même leur parcours professionnel.

Ainsi, dans le pilote, « Complot à Santa Costa », on apprend par le biais du message enregistré que cette toute première mission marque le retour de Dan Briggs dans les services secrets, mais il ne nous est cependant pas expliqué quelles ont été les raisons de son absence. A cet égard, il est intéressant de noter que c’est la première fois (et la dernière d’ailleurs) que « la voix du magnétophone », dirons-nous pour simplifier, fait preuve d’autant de familiarité avec la tête pensante de l’IMF : « J’espère, mon cher Dan, que ceci va marquer votre retour parmi nous ; vous nous avez beaucoup manqué. » Dans les épisodes des saisons suivantes, la voix se contentera d’énoncer froidement le contenu de la mission et n’adressera plus de message personnel au chef de l’IMF.

En outre, les incursions dans la vie amoureuse de nos héros ne sont pas rares. Ainsi apprenons-nous, dans « Les baladins de la liberté », que Crystal Walker est éperdument amoureuse de Dan Briggs mais ce dernier refuse de s’engager du fait de ses responsabilités de chef de l’IMF, ce qui provoque plus d’une fois la colère de Crystal, méditerranéenne au tempérament de feu ! Dans cet épisode, la même Crystal Walker laisse entendre que Cinnamon aurait un faible pour Rollin, ce qui explique alors les clins d’oeil et les avances déguisées qu’ils s’adressent tous les deux dans le pilote « Complot à Santa Costa ». Dans « Le conflit », la même Cinnamon tombe amoureuse du bad guy à qui on la surprend à faire des confidences sur une précédente histoire d’amour qu’elle aurait vécue avec « un garçon charmant, séduisant et sûr de lui ». On voit que l’on est loin des saisons suivantes où la vie privée de nos héros ne sera jamais évoquée.

Cette première saison nous en dit également long sur les hobbies et les traits de caractère des membres de l’IMF. Ainsi, dans « L’héritage », Cinnamon apprend à ses co-équipiers qu’elle s’intéresse de près à l’astrologie, ce qui lui permet de décrypter un message secret en forme de thème astral. Dan, lui, semble avoir une passion pour les animaux marins et en particulier pour les poissons : il possède, en effet, dans le salon de son appartement un grand aquarium qu’il ne manque jamais d’admirer avant de s’atteler au choix de ses agents pour la mission du jour, dans l’une des scènes introductives de chaque épisode. Rollin, quant à lui, démontre dans cette première saison à quel point il est un homme humain et sensible en dépit de ses fonctions d’agent secret. Ainsi, dans « Le choix », il applique avant de partir un mouchoir sur la blessure de son ennemi pour en arrêter l’hémorragie. Cet aspect du personnage apporte à cette première saison une touche d’émotion tout à fait inattendue tant elle contraste totalement avec la froideur que les personnages afficheront par la suite.

 

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DES HISTOIRES ATYPIQUES

D’abord, cette première saison constitue une période expérimentale durant laquelle la série se cherche et oscille entre le film d’espionnage à la James Bond (« La rançon », « Elena ») et le film d’aventure (« Les baladins de la liberté », « La guerre était au bout du fil ») où les courses-poursuites en voiture, les coups de feu et les affrontements physiques tiennent une place prépondérante. Cette orientation est à l’opposé de ce que seront les histoires de Mission : Impossible dans les deux saisons suivantes, à savoir des machinations basées sur l’intelligence dans lesquelles toute démonstration de force est exclue. Le joyau de la troisième saison, « Opération intelligence », en sera la plus parfaite illustration, le plan de Jim reposant entièrement sur la mémoire photographique et les brillantes capacités de déduction de l’agent ennemi Stefan Miklos.

Ensuite, la place laissée à l’improvisation confère aux histoires une indéniable inventivité. Dans cette première saison, il n’est pas rare de voir une situation imprévue surgir, obligeant Dan Briggs à changer ses plans à la dernière minute.

Ainsi, dans le pilote, Terry Targo, le perceur de coffre-fort recruté par l’IMF, se brise les mains dans une porte et ne peut donc plus tenir son rôle dans le plan de Dan, ce qui contraint ce dernier à le remplacer au pied levé. De même, dans « Meurtre en différé », Rollin s’innocule accidentellement une bactérie, mettant en péril la suite de la mission. Dans « Elections à Valeria », Barney est malencontreusement blessé dans une fusillade provoquée par Dan pour les besoins de la mission : ayant reçu une balle dans l’épaule, notre génie en électronique connaît bien des difficultés pour assumer pleinement son rôle dans la mise en scène orchestrée par Dan. En outre, dans « Opération Rogosh », le bad guy réalise, à cause d’une bévue de nos agents, qu’il est la victime d’une machination. Il refuse dès lors de parler, obligeant Briggs à user de la menace physique, ce que Phelps n’aura jamais à faire, la contrainte psychologique de ses plans sans faille étant suffisante. Il est vrai que Jim disposera d’une équipe expérimentée alors que Dan doit composer avec de jeunes agents impétueux et un tantinet indisciplinés qui en sont encore à leurs premières armes, telle Cinnamon, dans « Le conflit », qui décide de ne plus se conformer au plan pour mener la mission comme elle l’entend.

Enfin, la singularité de cette première saison réside dans l’existence d’épisodes atypiques qui résulte des aléas de la distribution. L’équipe au complet n’a été que très rarement réunie en raison des défections répétées de Steven Hill pour les motifs déjà évoqués. Les absences du chef de l’IMF ont eu pour conséquences de laisser une place importante au personnage de Rollin Hand qui accomplit un certain nombre de missions soit en solo (« Elena »), soit en tandem avec Cinnamon (« La guerre était au bout du fil ») ou Barney (« Médium », « Le choix »). Dans ces épisodes atypiques, Rollin fait figure de second chef prenant en main la direction des opérations. Ce sera également le cas dans « Silence, on tourne » où il expose lui-même la mission à ses co-équipiers dans la scène du briefing en l’absence de Dan. Ces épisodes particuliers sont de bons films d’aventure mais n’ont rien à voir avec l’esprit ultérieur de la série. De plus, l’importance prise par le personnage de Rollin est d’autant plus paradoxale que Martin Landau, privilégiant sa carrière au cinéma, n’avait été engagé, à sa demande, qu’en qualité de guest star intermittente. Or il finira par participer à vingt-cinq des vingt-huit épisodes de cette première saison, décidément des plus surprenantes !

 

 

UNE PREMIèRE SAISON ANNONCIATRICE D’UN CHEF D’OEUVRE TÉLÉVISUEL

Outre son atypisme, cette première saison a également pour intérêt de mettre en place progressivement tous les symboles qui contribueront à bâtir le mythe de Mission : Impossible, à commencer par la musique du talentueux Lalo Schifrin qui, tel le sixième homme de l’équipe, accompagne chaque fait et geste de nos agents. La bande son de certains épisodes est une pure merveille comme celle d’« Enjeux », qui sera reprise dans « Enfer à Boradur ». Outre la musique, d’autres éléments récurrents, tant sur le fond que dans la forme, sont déjà présents dans ces tout premiers épisodes.

 

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une structure quasi-immuable

Mission : Impossible est ce que les Américains nomment un formula show, à savoir une série dont les épisodes sont construits sur un canevas quasi-identique. C’est cette structure particulière qu’inaugure la première saison. Ainsi découvrons-nous, dès le pilote, les trois célébrissimes scènes d’ouverture qui feront la légende de Mission : Impossible.

D’abord, il y a la scène du message dans laquelle Dan prend connaissance de sa mission. L’originalité de la première saison, au regard des saisons suivantes, réside dans le fait que contrairement à Jim Phelps qui recevra sa mission principalement par le biais d’un magnétophone (et de sa fameuse bande qui s’autodétruit !), Dan Briggs se voit délivrer le message par des moyens différents à chaque épisode. Ainsi, il écoute un microsillon dans le pilote, reçoit un carton d’un photographe de rue dans « Mémoire », assiste à une projection privée dans une salle de conférence dans « Les baladins de la liberté », tourne la manivelle d’un kinescope dans « Enjeux », branche un dictaphone dans « Enfer à Boradur »... Cette diversité des procédés souligne l’exceptionnelle capacité de la série à sans cesse se renouveler, ce qui expliquera sans nul doute sa longévité.

Vient ensuite la scène du choix des agents : Dan, comme le fera plus tard Jim, entre dans le salon de son appartement et s’installe dans un fauteuil pour consulter un dossier de cuir estampillé « Impossible Mission Force », contenant des photographies. Il les passe une à une en revue et jette à part, sur la table basse du salon, celles des agents qu’il a choisis. L’originalité de la première saison, concernant cette scène, consiste à faire partager aux téléspectateurs les pensées de Dan lorsqu’il procède au choix des membres de son équipe : on entend, en effet, en voix off, ses commentaires sur chacun des agents dont il regarde les photos en souriant : « Rollin, capable de personnifier n’importe qui ; Cinnamon, son charme est indispensable ; Willy, sa force aussi ; Barney, pour les questions techniques »... « Tiens, le petit Terry, le champion des perceurs de coffre-fort » (« Complot à Santa Costa »)... « Sonny Allison, l’as du volant, nous sera très utile » (« Opération Rogosh »). Ces incursions dans les pensées du chef de l’IMF contribuent à instaurer un climat de connivence entre le téléspectateur et Dan qui apparaît ainsi comme un personnage éminemment sympathique. Par ailleurs, il convient de noter que, dès cette première saison, figurent parmi les photographies du dossier de cuir les portraits des membres de l’équipe technique de la série, mais aussi ceux de Bruce Geller et de sa femme Jinny, celui du scénariste Allan Balter, de la coiffeuse Adele Taylor et des producteurs associés Robert Justman, Barry Crane et Joseph Gantman, lesquels, bien sûr, ne sont jamais sélectionnés par le chef de l’IMF.

Enfin, vient la scène du briefing dans laquelle Dan et les agents qu’il a choisis (en l’occurrence, quand l’équipe est au complet, Cinnamon, Rollin, Barney et Willy) sont réunis dans le salon de la scène précédente. Dan leur expose les grandes lignes de son plan et Barney leur présente les gadgets qu’il a mis au point pour les besoins de la mission du jour. Mais tout ne se passera pas toujours comme prévu et dans cette saison notre fine équipe sera souvent amenée, au gré des événements, à improviser comme dans « La rançon » ou « La légende ».

Ce canevas introductif est d’une redoutable efficacité dans la mesure où, en l’espace de trois scènes, tout est dit en moins de sept minutes : la mission est connue, les préparatifs sont arrêtés, le spectacle peut donc commencer !

 

MISSION IMPOSSIBLE ou «la métaphore de la représentation théâtrale»

Dès sa première saison, la série acquiert ce caractère théâtral qui contribuera à son succès. Mission : Impossible « met en effet en oeuvre une superbe métaphore de la représentation théâtrale » (Martin Winckler, Les Séries télé, Guide Totem, Larousse, p. 73). C’est le spectacle dans le spectacle dans la mesure où chaque épisode repose sur une machination faite de faux semblants et d’illusions.

Premier symbole de la représentation théâtrale qui apparaît dès le pilote : les fameux masques de Rollin, qu’il abandonne derrière lui une fois la mission terminée (« Complot à Santa Costa », « un morceau de sucre »). En outre, le caractère théâtral du travail de l’IMF s’illustre avec une particulière acuité, dans cette première saison, avec le double épisode « Les baladins de la liberté » où nos agents se transforment en troupe de cirque pour donner une représentation unique dans tous les sens du terme. Mais le summum de la théâtralisation est véritablement atteint dans le très surprenant épisode « Le conflit » où Cinnamon nous entraîne dans un jeu de miroir et de mensonges à l’issue duquel le téléspectateur se trouve le premier dupé.

L’IMF n’est donc rien d’autre qu’une troupe de théâtre dont chacun des membres est un acteur tenant un rôle précis dans la pièce écrite par Dan, comme le montre à merveille l’épisode « Opération Rogosh » où nos agents entrent successivement en scène, chacun dans la peau d’un personnage différent, Briggs en avocat douteux, Rollin en procureur inflexible, Cinnamon en détenue en pleine crise de nerfs, Barney en étudiant africain incarcéré pour trouble à l’ordre public et Willy en gardien de prison brutal. En outre, dès la première saison, s’amorce déjà la répartition des tâches que l’on retrouvera ultérieurement, Cinnamon et Rollin assurant la partie artistique du plan de Dan avec leurs numéros d’acteurs époustouflants, pendant que Barney et Willy en assurent la partie technique grâce à leur don du bricolage.

Cependant les rôles peuvent parfois être intervertis pour les besoins de la mission : ainsi Barney démontre-t-il qu’il peut lui aussi jouer la comédie dans « Opération Rogosh » et surtout dans « Enfer à Boradur » où il tient à la perfection le rôle d’un ancien bagnard qui revient au pénitentier désaffecté de Boradur pour se venger de son ancien tortionnaire. Quant à Cinnamon, outre ses charmes, elle sait également se servir avec dextérité d’une scie sauteuse et d’une perceuse dans « Coup monté » pour installer un coffre mural dans la chambre du bad guy.

A ce stade, il convient de souligner que la série est servie par une interprétation de tout premier ordre : outre Steven Hill dont nous avons déjà salué le talent de comédien, une mention spéciale doit être attribuée à Barbara Bain et à Martin Landau dont personne n’ignore plus qu’ils étaient, à l’époque, mari et femme. Dans cette première saison, on se surprend déjà à guetter avec impatience chacune de leurs entrées en scène. Dès leur apparition à l’écran, le téléspectateur sait en effet qu’il va assister à une grande représentation.

Barbara Bain montre à quel point elle est une excellente comédienne, capable d’interpréter avec autant d’aisance une voyante subjuguant par ses dons un parterre d’invités médusés (« Voyance ») et une femme éprouvée nerveusement par des conditions d’incarcération difficiles (« Opération Rogosh »). Mais c’est véritablement dans « Le conflit » qu’elle nous livre sa plus belle prestation : entraînée, pour les besoins de sa mission, dans une histoire d’amour avec un bel espion soviétique, elle finira par tomber véritablement amoureuse de lui. Cependant, elle sacrifiera ses sentiments pour la réussite du plan de Dan. L’ultime scène de l’épisode est un régal où l’on découvre que derrière une forte personnalité, Cinnamon dissimule une grande fragilité.

Quant à Martin Landau, il est prodigieux : de par son interprétation magistrale, il fait de Rollin Hand la figure centrale et indispensable de la série, maîtrisant à la perfection toutes les facettes de son art. Il est, dès la première saison, capable de jouer n’importe quel rôle, du vieillard paraplégique (« Complot à Santa Costa ») au petit voyou de bas étage (« Les aveux ») en passant par le mafioso plus vrai que nature (« Voyance »). Mais c’est dans « La légende » qu’il donne son interprétation la plus marquante : il y personnifie un Martin Bormann vieilli, malade mais toujours aussi autoritaire. Son époustouflante prestation fait de « La légende » un des temps forts de la première saison, et par la même préfigure l’épisode de la deuxième saison « Réminiscence », dans lequel l’acteur apparaîtra grimé en Adolf Hitler.

 

mise en place des éléments de la mythologie de mission : impossible

Sont déjà présents dans cette première saison le tandem de scénaristes William Read Woodfield / Allan Balter ainsi que Laurence Heath auxquels on devra ultérieurement les meilleurs épisodes de l’âge d’or de la série. C’est sans nul doute le duo Woodfield / Balter qui a contribué le plus à la légende de Mission : Impossible par ses scenarii fondés sur des arnaques complexes et bien rodées. Avec cette première saison, les deux auteurs inaugurent ces brillantes machinations dont ils ont le secret et que l’on retrouvera les années suivantes. Leurs premières histoires (« Enjeux », « Coup monté », « Le diamant », « Le train ») sont déjà de belles réussites très représentatives de ce que sera l’esprit de la série dans ses deuxième et troisième saisons.

Quant à Laurence Heath, il exprime déjà son style très particulier qui s’oppose en tous points à celui du tandem Woodfield / Balter. Si les scénarii de ces derniers évitaient la violence physique pour privilégier des histoires fondées sur des manipulations hautement sophistiquées, ceux de Heath sont souvent très sombres et le sort réservé au bad guy est d’une grande brutalité, comme l’illustre parfaitement l’épisode « Traitement de choc ».

En outre, les scenarii de cette première saison mettent en scène les objets symboles de la série que l’on retrouvera régulièrement dans les années suivantes : ainsi en est-il des masques de Rollin et des coffres-forts (« Complot à Santa Costa », « Coup monté »), mais également des roulettes de casino truquées (« Enjeux »), des incinérateurs (« Un morceau de sucre »), des tentes à oxygène (« La rançon ») et surtout des ascenseurs piégés (« L’héritage ») qu’affectionneront particulièrement nos agents dans leurs futures aventures !

La première saison développe également plusieurs thèmes qui seront repris dans les épisodes des deuxième et troisième années. Ainsi, « Opération Rogosh » inaugure le thème du déplacement dans le temps du bad guy, en l’occurrence dans le futur, que l’on retrouvera ultérieurement dans « Hibernation » (3è saison) et « L’an 2000 » (7è saison), l’épisode « Encore » de la 6è saison projetant, quant à lui, le méchant du jour dans le passé. Dans « Le train », l’IMF fait faire un faux voyage à l’agent ennemi comme ce sera également le cas dans « L’échange » (3è saison) et « Le sous-marin » (4è saison). Quant à l’épisode « Les baladins de la liberté », il est annonciateur de l’épisode « Le Cardinal » (3è saison) qui abordera également le thème du prélat emprisonné par le régime totalitaire auquel il s’oppose. Le jeu, et notamment le jeu de cartes, sera un des éléments récurrents de la série qui est, dès la première saison, abordé dans « Voyance » mais surtout dans « Enjeux » dont l’action se déroule dans un casino. Ces épisodes ouvrent la voie à « L’émeraude » (2è saison) et « Le système » (3è saison), deux excellents épisodes de l’âge d’or de Mission : Impossible qui contribueront à lui conférer la dimension cinématographique qu’elle n’a pas encore véritablement dans sa première année d’existence.

Cette première saison de Mission : Impossible mérite amplement d’être redécouverte, ne serait-ce que pour apprécier sa singularité, son inventivité et la qualité de sa distribution. Les tâtonnements, les hésitations, bref, le caractère expérimental et prospectif de cette période confèrent à ces vingt-huit premiers épisodes un charme juvénile vraiment enthousiasmant !

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