par Ric Meyers 

Mysterious Press, 1989, 290 p.

 

murderontheair

En 1981, Ric Meyers avait signé un ouvrage balayant plusieurs décennies de shows policiers ou apparentés. Huit ans après ce TV Detectives, il récidivait avec une version augmentée publiée sous le titre Murder on the Air (traduction : Meurtre à l’antenne, ou Meurtre sur les ondes). Comme la quasi-totalité des ouvrages analytiques et critiques publiés outre-Atlantique, celui-ci est (sauf erreur de ma part) introuvable en langue française et c’est bien dommage car une imposante littérature existe chez nos voisins, au contraire de nos contrées où fleurissent surtout les monographies occasionnelles, sous l’impulsion des succès populaires de The X Files, Buffy et consorts (c’est tant mieux, bien sûr, mais nettement insuffisant).

Partant d’une interrogation judici-euse sur la raison du succès du genre policier auprès du public, Meyers en vient très vite au genre télévisuel qui va l’occuper trois cents pages durant : pas seulement le policer, mais plus largement le mystère. Les séries à énigme trouvent donc aussi leur place dans le tableau qu’il dresse de quarante ans de télévision, ainsi que le sous-genre private eye absolument inadaptable chez nous pour des raisons culturelles et connu à peu près uniquement à travers ses déclinaisons américaines.

C’est ensuite à un voyage au cœur des séries, depuis les origines de la télévision et, forcément, leurs ancêtres radiophoniques voire littéraires, que Meyers convie son lecteur, distillant informations sur les tournages et la production, extraits d’entretiens exclusifs et commentaires personnels pour finalement offrir une mise en perspective des programmes étudiés. C’est la raison pour laquelle ce genre d’ouvrage est d’une grande richesse et d’un grand intérêt, à peu près inégalés en France. Meyers balaie ses quatre décennies d’histoire télévisuelle en mettant en évidence les nombreuses qualités des séries mais n’exclut pas le regard critique lorsque sa grande indulgence elle-même est prise en défaut : aussi lira-t-on essentiellement des chapitres élogieux et passionnés, mais également une revue sans complaisance des saisons tourmentées de Drôles de Dames (Charlie’s Angels), programme que l’auteur ne parvient pas à racheter en dépit de ses efforts. On lui sait gré de cette honnêteté qui conduit à prendre son livre pour ce qu’il est : une aventure personnelle avant tout, partiale et passionnée, mais sincère. Au demeurant, les titres examinés (de Martin Kane à Arabesque) sont suffisamment nombreux et riches pour maintenir l’intérêt de la lecture de bout en bout.

On suit l’auteur dans l’exploration des débuts de la télévision, tributaire des genres en vogue dans les autres médias à l’époque, jusqu’à des programmes que le public français connaît un peu s’il s’intéresse à l’Histoire des séries (77 Sunset Strip, Hawaiian Eye, Richard Diamond, Harry O et bien sûr Dragnet, produit et interprété par Jack Webb), et beaucoup mieux s’il a grandi avec les titres importés d’outre-Atlantique, tels que Mannix, Cannon, Hawaii Police d’Etat, Magnum, Deux cents dollars plus les frais. Si l’on retrouve sous la plume de l’auteur des informations et des points de vue introduits chez nous par quelques ouvrages (aux Editions Huitième Art notamment), on s’arrête surtout sur la masse d’informations nouvelles et d’entretiens que dispense Meyers et qui, souvent, éclairent d’une lumière tout à fait nouvelle les séries abordées. On a ainsi très peu de matériel critique sur Cannon de ce côté-ci de l’Atlantique, et moins encore sur la série de détective privé dont elle présenta au public le personnage éponyme, Barnaby Jones. Plus que les données informelles, que l’on peut trouver sur le net aujourd’hui grâce à l’explosion des sites à travers le monde, ce sont les détails de production qui passionnent, parce qu’ils éclairent de façon informée et inédite les aléas de l’existence souvent contrariée des séries.

On prendra pour exemple Harry O, inconnue chez nous et pourtant interprétée par David Janssen après le succès international de Le Fugitif, qui avait fait de lui une star. Alors que l’on pouvait s’attendre à ce qu’un show porté par le comédien connaisse une destinée au moins honorable, on découvre que la série a dès le départ connu des luttes intestines affectant forcément sa nature à l’écran. On retrouve aussi, au détour de l’une ou l’autre de ces « sagas » de coulisses, des noms familiers au lecteur avisé, comme celui de Fred Silverman qui produisit des shows tels que La Loi est la loi et le revival de Perry Mason durant les années 80 et dont le rôle sur la production télévisuelle a été majeur durant plusieurs décennies. Pour le meilleur… et souvent pour le pire, le bonhomme promouvant avec obstination ses idées mais s’employant à faire disparaître celles qui n’avaient pas son approbation, en dépit de leurs qualités et de leur potentiel.

Si l’on sait gré, en France, à un auteur comme Martin Winckler de permettre l’expression critique sur les séries, force est de reconnaître que la comparaison avec des ouvrages comme celui de Meyers est évidemment à l’avantage de ces derniers, en raison de cette plongée dans l’histoire réelle et intime des séries, que viennent augmenter mais jamais remplacer les points de vue de l’auteur, chez qui l’on sent une réelle connaissance des œuvres dont il parle.

On apprécie ainsi de lire un compte rendu honnête de ce que fut Hawaii Police d’Etat, alors qu’en France l’un des collaborateurs de Les séries télévisées américaines chez Corlet-Télérama s’était surtout employé à reprendre l’opinion de Max Allan Collins et John Javna, auteurs d’autres ouvrages critiques, une opinion partiale car limitée à l’aspect le plus déplaisant de la série. Or, Hawaii Police d’Etat fut certes un show dominé par la présence autoritaire du comédien Jack Lord mais également l’un des plus gros succès du genre policier à la télévision, ce qui engage à l’examiner honnêtement au lieu de vouer aux gémonies l’essentiel de ses 284 épisodes sous le prétexte passablement stupide que le policier McGarrett a des airs de « fasciste ». Idée d’autant plus regrettable, au demeurant, qu’elle ne s’accompagne en général que d’une conception historiquement erronée de la notion de fascisme.

De même, il est captivant d’entrer dans les secrets de la genèse de Murder She Wrote (Arabesque), série très populaire chez nous aussi mais rarement abordée sous un angle critique. On mesure ainsi toute la difficulté, au milieu des années 80, de produire une série dont la vedette fût une femme, et on apprend avec surprise que c’est CBS qui émit le désir de lancer malgré tout un tel programme, de surcroît autour d’un personnage âgé. Et l’on se souvient que Peter S. Fischer avait renoncé à collaborer à la production de Madame Columbo à la fin des années 70 précisément parce qu’un certain Fred Silverman tenait à imposer une jeune actrice dans le rôle, alors que le producteur, lui, n’imaginait rien d’autre qu’une femme mûre à la Miss Marple. C’est donc en quelque sorte une version corrigée de cette série maudite (vouée d’emblée à l’échec, voir ASS 18) sur laquelle travaillent, non seulement Fischer, mais également les géniteurs de Columbo, Richard Levinson et William Link, pour finalement accoucher d’Arabesque dont le succès sera aussi immédiat que surprenant. Meyers publia son livre avant de voir disparaître Jessica Fletcher des écrans mais il est aujourd’hui intéressant de noter que la série, bien que toujours populaire, fut annulée suivant le désir de Les Moonves, le président de CBS, soucieux de rajeunir son antenne avec des programmes tels que Le Flic de Shanghai et Walker Texas Ranger. Exit donc Jessica Fletcher, qui revint néanmoins dans plusieurs téléfilms.

Thierry Le Peut

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