par Roger Langley

Tomahawk Press, 2007, 340 p.

 

patrickmcgoohan


Roger Langley est avocat. Mais il a une passion, celle de tout ce qui touche au Prisonnier. Il est ainsi l’un des principaux organisateurs de l’Appreciation Society créée en 1977 pour réunir les nombreux fans de la série culte des années 1960 et dont Patrick McGoohan est Président Honoraire. En tant que tel, il a été en contact avec le comédien dont il transmet les chaleureuses pensées à chaque convention organisée par l’Appreciation Society. Il a donc naturellement collecté une somme conséquente de documents en rapport avec la carrière de McGoohan, au point de vouloir ici lui rendre hommage en publiant la première biographie aussi bien documentée sur le comédien qui donna au monde Le Prisonnier. Cerise sur le gâteau, ce livre paraît l’année des 40 ans du Prisonnier, comme il en est dûment fait mention sur la couverture.

S’il peut paraître tout simple, le titre du livre est en parfaite adéquation avec son contenu : en reprenant les titres des deux séries qui ont donné ses lettres de noblesse à McGoohan, Langley met la lumière sur la carrière télévisuelle du comédien et spécialement sur une époque où il a gagné son statut de star ; mais loin d’enfermer McGoohan dans cette époque et dans les limites de son travail à la télévision, ce titre exacerbe au contraire la problématique qui semble avoir dominé la plus grande partie de la carrière de McGoohan. Langley, en effet, à grand renfort de documentation précisément référencée, chapitre par chapitre, retrace la carrière du comédien, de sa révélation au théâtre jusqu’à ses plus récentes contributions aux grand et petit écrans, et met en lumière une personnalité pour le moins ambiguë. Considéré par les uns comme l’Orson Welles de la télévision, l’un des plus grands comédiens de son temps – Welles, d’ailleurs, disait de lui qu’il aurait été l’un des plus grands acteurs de son époque si la télévision n’avait pas mis la main sur lui -, dénoncé par les autres comme un tyran, un odieux caractériel voire un psychopathe (Langley n’utilise pas ce vocable mais certaines déclarations qu’il reproduit le suggèrent franchement), McGoohan apparaît à la fois comme un homme « prisonnier » d’un Janus qui fit sa gloire (John Drake devenu le Prisonnier), ramené sans cesse à la création dont il fut le visionnaire, et comme un individu inquiétant voire terrifiant, un « Danger Man » particulièrement imprévisible.

Découpé en douze chapitres dont trois – les cinq, six et sept – sont consacrés au Prisonnier, le livre est riche en anecdotes issues des magazines et émissions d’époque ou des confidences de gens ayant approché McGoohan. Il propose en outre plus de 450 illustrations, certaines rares voire inédites, ainsi que des annexes listant les rôles du comédien au théâtre, au cinéma et à la télévision, et des guides d’épisodes succincts de ses différentes séries télévisées (Danger Man, The Prisoner, Rafferty – une série médicale américaine – et Columbo, à laquelle McGoohan a si amplement contribué que Peter Falk a rédigé un avant-propos au livre de Langley). Chacune des prestations de l’acteur est accompagnée de comptes rendus critiques contemporains, y compris ses performances au théâtre, ce qui atteste la méticulosité de Langley dans ses recherches. Le lecteur découvrira aussi d’où vient McGoohan, d’origine irlandaise mais né aux Etats-Unis, ce qui lui vaudra d’être considéré tantôt comme un acteur britannique tantôt comme un acteur américain. Langley remonte même deux générations plus tôt pour porter un regard sur la vie des aïeux de McGoohan en Irlande et le passage de ses parents à New York entre 1925 et 1928, avant le retour en Irlande puis le passage en Angleterre.

De l’enfance passée à Sheffield, dans le nord de l’Angleterre, jusqu’aux plus récentes rumeurs concernant l’adaptation cinématographique du Prisonnier, Langley retrace patiemment la carrière de McGoohan, promis à une brillante carrière mais qui fuit très vite les projecteurs pour préserver ce qu’il plaçait au-dessus de tout : sa famille et son intégrité. Acceptant bien des rôles pour assurer à sa femme et à leurs trois filles une vie confortable – il déclara avoir endossé le rôle de John Drake pour des raisons avant tout alimentaires -, il fit constamment valoir ses propres valeurs morales pour ne pas trahir sa conception de l’existence. Pour lui, l’ambition fut un danger et la célébrité une menace. Certains journalistes créèrent d’ailleurs une légende qui faisait du comédien un homme difficile à approcher, hostile aux interviews : légende démentie par l’abondance de « confidences » que l’acteur livra aux médias et que reproduit en partie Langley.

La vie privée de l’artiste, qu’il s’employa si bien à préserver, apparaît en filigrane tout au long de cette exploration. Sa rencontre avec Joan Drummond alors qu’il avait vingt-et-un ans, à Sheffield, leur mariage en 1951, leurs prestations communes sur scène, la naissance de leurs trois filles, Catherine en 1952, Anne en 1960 et Frances en 1961 (les deux aînées apparaîtront chacune dans un Columbo en 1998 et 1999), leur installation près de Londres en 1961, dans une propriété que McGoohan fera encercler d’une haute muraille pour la protéger des curieux, leur départ pour les Etats-Unis au lendemain de la diffusion du Prisonnier, la carrière de Joan dans l’immobilier, leurs vœux réaffirmés en 1977… Langley évoque ces événements en arrière-plan, sans céder à la tentation d’en faire un attrait majeur.

Au final, Patrick McGoohan : Danger Man or Prisoner ? rend compte tout autant de la carrière de l’acteur que de la fascination qu’il a pu exercer sur ses fans et les journalistes en général. Le Prisonnier y occupe évidemment une place centrale, tant sa popularité, plus grande vingt ans après qu’au moment de sa découverte, a continué d’accompagner le comédien soucieux de préserver l’intégrité de sa création. Mais c’est d’abord la personnalité inhabituelle de McGoohan qui ressort de l’hommage que lui rend Langley, dont le point de vue pourtant n’est pas celui du dévot mais au contraire celui d’un observateur impartial qui donne largement la parole aux détracteurs du personnage qu’il peint.

Thierry Le Peut

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