publié en octobre 2005 (ASS 22)
par Thierry Le Peut

 

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Fleuron de TF1 et aujourd’hui de TV Breizh (chaîne de TF1), Hart to Hart n’est pas familier au public français sous son titre original, qui joue à la fois sur le rapprochement des deux membres du couple vedette – mari et femme – et sur l’homonymie de to, too et two, en même temps que sur le patronyme Hart qui, dans les titres originaux, fait l’objet de nombreux jeux de mots, spécialement par sa paronymie avec Heart : d’où le coeur qui apparaît sur l’écran lors du générique, réunissant les deux protagonistes avant d’afficher le titre de la série. Beaucoup ignorent aussi, de ce côté de l’Atlantique, que le générique original – non une chanson mais un thème musical composé par Mark Snow, que l’on entend durant les épisodes – était introduit par la voix rocailleuse de Max, le chauffeur-homme à tout faire de la résidence Hart, qui s’adressait directement au spectateur pour lui présenter ses employeurs avant de leur glisser à l’oreille, tandis que sa propre image apparaissait à l’écran : « Au fait, moi je suis Max, le majordome. » C’est que le générique français (« L’aaaaaaaaamour du risque, Jonathan et Jennifer, les justiciers milliardaires... ») est devenu si connu et populaire (comme celui de Starsky & Hutch) que personne n’ose diffuser la série avec son thème original : preuve s’il en est qu’une série est souvent très profondément liée à son générique, qui dans le meilleur des cas suffit à ramener à la mémoire une émotion, comme la madeleine de Proust.

En laissant de côté les madeleines, cela dit, on redécouvre que Pour l’amour du risque est une agréable série d’investigation et d’aventure, servie de surcroît par un tandem sympathique constitué d’une gloire d’Hollywood – Robert Wagner, ex-Prince Vaillant et déjà plié aux séries avec Opération vol et Switch – et d’une jeune actrice peu connue à l’époque mais entrevue dans plusieurs séries, Stephanie Powers. Qu’on n’aille pas dire, toutefois, que cette « création » de l’écrivain Sidney Sheldon, commandée par le producteur milliardaire Aaron Spelling pour ABC, est une idée originale. Car le bonhomme Sheldon a simplement actualisé la formule de Nick l’introuvable (The Thin Man), création originale de Dashiell Hammet ensuite adaptée sous forme de plusieurs longs métrages dans les années 30 et 40, avec William Powell et Myrna Loy dans le rôle d’un couple de détectives résolvant de délicates affaires dans la bonne humeur et une ambiance conjugale, et avec le concours accessoire mais si plaisant de leur petit chien Astra. Même le chien se retrouve dans Pour l’amour du risque, rebaptisé Freeway (Février dans la vf).

L’actualisation passa notamment, en cette année 1979, par le recours à un certain Tom Mankiewicz, scénariste de plusieurs James Bond et créateur d’une série éphémère où Robert Urich et Patrick MacNee jouaient les pseudo-Magnum et Higgins, Gavilan. Sheldon livra le développement mais Mankiewicz intervint très tôt dans la conception de la série et dans son écriture, crédité en qualité de creative consultant. Une photo promotionnelle annonce clairement les influences de la série : un couple de détectives fortunés (le champagne, la voiture) et un cocktail de charme, de classe et d’action. Pour l’amour du risque est d’abord une série qui ne se prend pas trop au sérieux, même si Robert Wagner, lui, a souvent la mine grave qui conviendrait à un drame déchirant ! L’humour y a donc une large part et cela se voit non seulement dans la relation entre les protagonistes – Jonathan et Jennifer Hart, respectivement businessman multimilliardaire et ancienne journaliste, s’aiment comme au premier jour et adorent se faire des petites surprises, au lit et ailleurs, tandis que Max, leur majordome au moins sexagénaire, est une perle de cuisinier et de serviabilité et pas le dernier à plaisanter – mais aussi dans le choix des sujets : car au contraire de ce que pouvait annoncer le croisement entre Sheldon – écrivain du strass et des paillettes – et Mankiewicz – l’effet James Bond – la série ne se lance qu’exceptionnellement dans l’espionnage international et préfère les sujets originaux empruntés à tous les aspects de la vie quotidienne (celle des gens riches, mais aussi la nôtre, gens de peu). Une boîte de chocolats empoisonnés, un crime à base de champagne, de l’or caché dans une voiture, une folle course à la recherche d’un lit, des jouets meurtriers sont le lot quotidien de notre couple d’inséparables, qui bien entendu se retrouvent la plupart du temps entraînés malgré eux dans une intrigue qui ne leur était pas destinée. Certes, les espions sont présents (le papa de Jennifer en fut un, et l’est peut-être d’ailleurs toujours, et on aura même droit à une variation sur le thème hitchcockien de La mort aux trousses), mais l’essentiel est dans la recherche de l’originalité et du petit « truc » qui donnera à des intrigues par ailleurs conventionnelles un zeste de légèreté, de surprise et de dérision.

N’oublions pas, au demeurant, que nous sommes là dans l’univers d’Aaron Spelling ; univers qui, s’il a commencé par le western et le policier, s’est très vite spécialisé dès les années 70 (Drôles de dames) dans le luxe et le glamour, ingrédients communs dès lors à la plupart des productions du bonhomme, qui sera quand même producteur de Dynasty et de son spin-off The Colbys (encore plus fort !), de Matt Houston (Texas, moustaches et grosse voiture pour contrer Magnum), de Hotel (grosses fortunes et appartements somptuaires) et autres Beverly Hills 90210 (avec sa fifille Tori). On nage donc dans Pour l’amour du risque en pleine opulence, depuis la maison des Hart sise au coeur d’une vaste propriété jusqu’à leurs voyages aux quatre coins du monde, de préférence les coins ensoleillés où le regard peut embrasser de larges horizons : c’est grand, c’est riche, c’est une ode à la consommation dont l’ère ne fait alors que commencer, et ça a un succès fou, au point que plusieurs téléfilms seront tournés plusieurs années après l’arrêt de la série. Celle-ci aurait sans doute pu durer plus longtemps mais, d’une part, la série coûtait extrêmement cher et, d’autre part, le milieu des années 80 vit diminuer l’intérêt du public pour les grosses fortunes et se dessiner une nouvelle forme de divertissement, dominée par des sitcoms et des séries réalistes, plus proches du téléspectateur moyen. C’était un âge de profonde mutation.

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