Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries n°36 (été 2011, toujours disponible)

 

Retour aux origines du futur

 

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Lorsqu’Enterprise s’est arrêtée au terme de sa quatrième saison, alors que d’aucuns se réjouissaient du renouvellement réussi justement au cours de cette saison, le producteur-scénariste Rick Berman a suggéré que, peut-être, le public en avait tout simplement trop vu depuis dix-huit ans. Depuis 1987, en effet, avec le lancement de Star Trek The Next Generation, Star Trek avait été à l’écran sans interruption au travers de cinq séries successives, plusieurs même se disputant la faveur d’une diffusion au même moment : ainsi Star Trek The Next Generation (TNG), Star Trek Deep Space Nine (DS9) et Star Trek Voyager (VOY) totalisèrent-elles vingt-et-une saisons (sept pour chaque série) entre 1987 et 2001, auxquelles venaient de s’ajouter les quatre saisons d’Enterprise. Dans le même temps se succédaient, au cinéma, les films L’ultime frontière, Terre inconnue, Generations, Premier Contact, Insurrection et Nemesis (entre 1989 et 2002), soit les volets cinq à dix de la franchise cinéma, voyant le passage de relais entre l’équipage « classique » (Kirk, Spock, McCoy, Scotty, Sulu, Tchekov, Uhura) et la nouvelle génération (Picard, Riker, Worf etc.). Mis bout à bout, des centaines d’heures de programme par lesquelles le studio Paramount rentabilisait à l’extrême, et développait considérablement, l’univers mis en place par la série « mère », désormais baptisée Star Trek The Original Series ou Star Trek Classic, diffusée entre 1966 et 1969.

Le lancement d’Enterprise dès septembre 2001 sur le réseau UPN – propriété de Viacom, la société-mère de Paramount, UPN avait accueilli lors de son lancement en 1995 la programmation de Star Trek Voyager - poursuivait la logique mise en place au cours de ces quinze glorieuses : à peine achevée l’aventure Voyager, les producteurs-scénaristes Rick Berman et Brannon Braga, impliqués dans la saga depuis The Next Generation (dès 1987 pour Berman, à partir de 1990 pour Braga), et considérés dès lors comme les successeurs de Gene Roddenberry, durent écrire et produire le pilote de la nouvelle série, dont le tournage fut initié très vite, s’étalant sur un mois, entre le 14 mai et le 19 juin 2001. Nul temps de réflexion donc entre les deux séries. Berman et Braga, qui avaient écrit et produit le film Premier contact en 1994, racontant le lancement réussi du premier engin spatial à distorsion en 2063, œuvre de l’inventeur Zefram Cochrane, firent d’Enterprise une préquelle, c’est-à-dire une fiction racontant les origines de Starfleet, se déroulant donc avant les autres séries Star Trek. Les trois dernières séries, The Next Generation, Deep Space Nine et Voyager, se déroulaient aux XXIVe siècle, tandis que la série originelle prenait place au XXIIIe. Enterprise fut donc placée entre Premier contact et la série originelle, soit au XXIIe siècle. Une centaine d’années avant le capitaine Kirk.

Un peu moins d’un siècle après l’exploit de Zefram Cochrane, qui provoqua le premier contact des Terriens avec une civilisation extra-terrestre, les Vulcains, les humains sont capables de voyager dans l’espace mais restent confinés aux limites de leur galaxie. Les Vulcains, en effet, ont toujours refusé de les aider à développer leur connaissance du moteur à distorsion, afin de les empêcher de se lancer dans l’espace lointain, considérant l’espèce humaine comme immature, incapable de maîtriser une telle aventure. C’est là un grief que nourrit en son cœur, depuis l’enfance, le capitaine de Starfleet Jonathan Archer, dont le père travailla toute sa vie sur le moteur à distorsion mais ne vit jamais l’aboutissement de ce travail. Celui-ci, pourtant, est enfin avéré en 2151. Starfleet est enfin sur le point de lancer son premier vaisseau équipé du Warp Five, c’est-à-dire la vitesse de distorsion 5, grâce à laquelle les humains pourront voyager à une vitesse jamais atteinte par eux et visiter, enfin, les autres galaxies depuis longtemps connues des Vulcains.

 

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 La polémique

 

Là commence la bisbille entre les fans de Star Trek, communauté exigeante, et les producteurs de la série. Car, dès le départ, certains ont crié à la trahison en accusant les producteurs de ne pas respecter les données de l’univers mis en place depuis la série originelle. Ainsi, le capitaine Kirk de Star Trek Classic était-il censé être le premier commandant d’un vaisseau baptisé Enterprise : le fait était évoqué dans The Next Generation et dans Deep Space Nine. Or, Enterprise est bien le nom du vaisseau que Berman et Braga confient au capitaine Archer, et dont ils font le titre de la nouvelle série. A quoi d’autres rétorqueront que le vaisseau commandé par Kirk, et plus tard par le capitaine Picard, portait le symbole NCC-1701, alors que celui du capitaine Archer est le NX-01, un modèle différent donc. De quoi titiller des oreilles vulcaines, peut-être, mais la polémique peut paraître bien vaine à celles d’un spectateur lambda. Le problème est que d’autres reproches du même genre seront faits à la nouvelle série, accusée de retoucher la chronologie de l’univers antérieur et de mettre en scène des événements en contradiction avec les données établies : l’équipage d’Archer rencontre les Ferengis dès la première saison alors que le « premier contact » est largement postérieur, il a maille à partir avec le Borg dans la deuxième saison alors que cette entité n’est « découverte » que près de deux siècles plus tard dans The Next Generation, etc. Chacun de ces reproches appelle une réponse justifiée et argumentée, que fournissent les producteurs mais au prix d’un agacement dont Berman exprimera dans la presse. Le fait est que, dès la production de The Next Generation, lorsque la mort de Gene Roddenberry laissa la franchise aux mains de Rick Berman, celui-ci fut accusé d’entraîner la saga dans une direction qui ne respectait pas la philosophie première du créateur de Star Trek. Deep Space Nine, par exemple, passe toujours pour atypique parce qu’elle développe des querelles perpétuelles là où Roddenberry plaidait plutôt pour la conciliation entre les espèces. Tandis que DS9 fut critiquée pour son format trop feuilletonnant, Voyager le fut pour la raison inverse, optant pour l’indépendance des épisodes au détriment de l’évolution de ses protagonistes. La « querelle » à laquelle donna lieu Enterprise n’est donc pas nouvelle et ne comporte finalement aucun élément surprenant. Si elle étonne, c’est plutôt parce qu’elle est dirigée précisément contre les deux hommes qui, depuis la mort de Roddenberry, ont pris en main et supervisé le développement de l’univers Star Trek, et qui sont donc les mieux placés pour être au fait de ces développements. Berman et Braga furent finalement accusés d’avoir développé dans Enterprise un univers alternatif, en rupture avec le reste de la saga. Ce que les intéressés démentirent : les événements relatés dans Enterprise trouvent bien leur place entre ceux rapportés dans le film Premier contact et les précédentes séries. Engagé pour réorienter Enterprise dès la saison 3 et surtout dans la saison 4, le scénariste Manny Coto s’efforcera d’ailleurs de renforcer les liens entre la série et Star Trek Classic. L’ultime épisode verra en outre le retour des protagonistes de The Next Generation, chargés de mettre en perspective les événements narrés dans les quatre saisons d’Enterprise.

L’annulation de la nouvelle série au terme de sa quatrième saison aura pu, sans doute, conforter ses détracteurs dans leur idée qu’Enterprise n’avait jamais eu le même potentiel que les précédentes séries. Mais, et de nouveau Berman s’en est expliqué à la presse, c’est l’ensemble de la franchise qui s’essouffle à la même époque. Le dixième film, Nemesis, est ainsi un échec qui conduira Paramount à décider un reboot de la franchise en confiant le film suivant à une toute nouvelle équipe, dirigée par J. J. Abrams. Tout cela semble confirmer ce que Berman a déclaré lui-même : dix-huit ans de Star Trek ininterrompu  (1987-2005) ont conduit le public à se lasser, d’autant que la franchise avait reposé tout ce temps sur les épaules de Berman lui-même.

 

A suivre dans ASS 36

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