Un article de Thierry Le Peut

paru dans Arrêt sur Séries 37 (hiver 2010/2011, toujours disponible)

 

Apparues toutes deux en 2009, interrompues en 2011  ( c’est une certitude pour Stargate Universe, on attend le verdict d’ABC pour V  ),  elles empruntent deux voies radicalement différentes de la SF.  Regard croisé sur ces deux programmes après vision de leurs premières saisons respectives.

 

groupe 1

 

V et Stargate Universe étaient toutes deux très attendues par les fans de SF de tous âges : ceux qui avaient connu le choc de V, la mini-série, en 1983 (1985 en France, en prime time sur Antenne 2 !), et ceux, plus jeunes, qui avaient grandi avec les deux précédentes séries Stargate, Stargate SG-1 et Stargate Atlantis. Annoncées, retardées, elles furent toutes deux très commentées avant même la diffusion de leur premier épisode.

 

Alors qu’en est-il finalement ?

 

L’annulation de Stargate Universe au terme de sa seconde saison (SG-1 en connut dix, Atlantis cinq), annoncée par SyFy en décembre 2010, après la diffusion de la première partie de la saison 2, confirme que la sauce n’a pas pris. Avec 1,7 million de téléspectateurs en moyenne, la première saison a en fait perdu du public dès la diffusion de la seconde moitié de la saison, alors que SyFy avait décidé de la poursuivre au vu des résultats de la première moitié. A titre de comparaison, la saison 1 d’Atlantis avait attiré quatre millions de téléspectateurs, bien que la série ait terminé sa course au-dessous de deux millions.

Quant à V, ses 8,8 millions de téléspectateurs en moyenne, qui lui ont assuré une deuxième saison, sont en dessous des scores de Lost (qui démarra à quinze millions et s’acheva à dix) et Castle (dix millions) par exemple. La série, annoncée en mai 2009, diffusée à l’automne 2009, fut interrompue au bout de quatre épisodes pour ne reprendre qu’en mars 2010, la première saison ne comptant que treize épisodes. En France, la série a réalisé une audience moyenne de 2,2 millions de téléspectateurs – mais il faut reconnaître que la politique de diffusion de TF1, qui a diffusé tantôt deux tantôt trois épisodes à la suite en deuxième partie de soirée, diffusant « par surprise » l’épisode 1.5 en deuxième semaine sans avoir prévenu son public, ne facilite pas la fidélisation.

 

Au-delà des chiffres, c’est évidemment le contenu des deux séries qui retient l’attention.

 

Stargate Universe intriguait par son concept autant que par son casting. A première vue, la série prenait le contre-pied des deux précédents opus de la franchise. A première vue seulement. Car Atlantis se voulait déjà légèrement plus sombre que SG-1, portée par le sens de l’humour potache de Richard Dean Anderson. Ses protagonistes étaient déjà, du moins au début de la série, projetés très loin dans l’univers et séparés de la Terre, captifs d’une cité bâtie par les Anciens et abandonnée depuis longtemps. C’est un postulat similaire qui prévaut à SGU, dont les protagonistes sont également envoyés dans l’espace, via une porte des étoiles, pour se retrouver cette fois dans un vaisseau spatial des Anciens, désert et plus forcément en très bon état de marche. A la différence des hôtes d’Atlantis, toutefois, ceux du vaisseau Destiny n’ont pas demandé à être là et n’ont pas tous été formés pour y être. Ils fuient une catastrophe et n’ont pas le choix de leur destination. SGU s’inscrit dans la logique des précédentes séries : Atlantis projetait ses personnages plus loin qu’aucun de ceux de SG-1, et SGU les expédie plus loin encore, au point de les perdre. Perdre, avez-vous dit ? Mais oui : d’emblée, le parallèle avec Lost est évident. Comme les naufragés de l’île mystérieuse d’ABC, les « héros malgré eux » de SGU sont « perdus dans l’espace », incapables de diriger le vaisseau et d’estimer leurs chances de survie. Obligés, surtout, de cohabiter alors qu’ils ont des profils très variés, militaires, civils, scientifiques, et qu’ils n’ont qu’un désir : rentrer chez eux. Les auteurs de SGU empruntent également à Lost sa structure « binaire », partageant la plupart des premiers épisodes entre l’action sur le vaisseau et une action parallèle sur la Terre. Par le truchement d’une astuce de scénario qui rappelle Code Quantum (les personnages échangent leurs corps à des galaxies de distance), on nous invite ainsi à suivre l’aventure des naufragés de l’espace à bord du Destiny et, en même temps, à pénétrer dans l’intimité perdue de plusieurs d’entre eux, au sein de la famille qu’ils ont laissée sur Terre.

Le procédé, qui a pour effet de ralentir l’action de la première mi-saison, semble avoir laissé le public perplexe et découragé, peut-être, une partie des fans. Il illustre cependant la volonté qui prévalut à l’écriture de SGU : développer ses personnages, privilégier le drame humain au détriment du manichéisme propre aux deux précédentes séries. SG1 comme Atlantis affrontaient une équipe de héros et des méchants clairement identifiés ; SGU n’introduit aucun méchant avant la seconde mi-saison et concentre son propos sur les êtres humains piégés à bord du Destiny. Le ton est d’emblée plus sombre que celui des opus précédents, parce que plus réaliste. Ce choix explique aussi le casting de la série : aucun personnage ne prétend au charisme des héros antérieurs. L’humour à contre-courant d’O’Neill dans SG1 est aussi absent de SGU que le charme viril de Jason Momoa dans Atlantis. Lors de ses premières apparitions dans SGU, O’Neill n’est pas entièrement dépourvu de l’humour qui le caractérisait, mais celui-ci tombe à froid. Face au nouveau « leader » de SGU, le colonel Young, il apparaît même singulièrement sérieux, voire antipathique. Dans l’épisode 18, les scénaristes s’amusent (semble-t-il…) à rendre à O’Neill son humour, pour mieux le faire contraster avec le sérieux de Young. La raison en est limpide : le drame développé par SGU se veut plus cru, plus sombre, plus réaliste que ce que proposait SG1. La manière O’Neill n’est plus adaptée et s’efface devant la méthode Young : de fait, ce dernier n’a guère d’occasions de rire, voire de sourire, au cours de la saison entière.

Dès lors, on ne s’étonne pas vraiment que les fans de la franchise Stargate aient abandonné le navire. Si SGU apparaît moins extrême que Battlestar Galactica, elle est en tout cas d’un autre genre que SG1 et Atlantis. On songe peut-être parfois à Babylon 5 mais le plus honnête est de reconnaître que la série impose en deux segments de dix épisodes sa propre personnalité. Délaissant les intrigues du space opera – sans renoncer toutefois aux batailles spatiales ni aux aliens -, elle emprunte la voie du drama en évitant la surenchère, s’attachant à creuser et à mettre en situation la personnalité de ses protagonistes. D’aucuns la qualifieront simplement d’ennuyeuse ; et, d’une certaine manière, elle évoque la saison 2 de Lost, considérée comme la moins réussie : le docteur Rush développant une relation particulière avec le Destiny n’est pas sans rappeler en effet le rapport obsessionnel de John Locke au bunker de Lost, et le confinement dans un lieu clos fait le reste. Mais l’intrigue de SGU n’en est pas moins maîtrisée et convaincante, conduite jusqu’à un cliffhanger dans les règles de l’art, qui laisse la plupart des protagonistes entre la vie et la mort.

 

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V a de toute évidence choisi la voie contraire. En abordant la série sous l’angle de ses personnages, on s’en rend compte très vite. Alors que Stargate Universe tourne le dos aux stéréotypes de la fiction d’aventure pour donner la primauté à des êtres ordinaires, au risque de s’aliéner une part du public acquis à la franchise Stargate, V s’appuie au contraire sur les stéréotypes. Ses protagonistes sont des figures « ancrées » dans des aires significatives – l’anti-terrorisme, la religion, les médias – mais dépourvues d’âme. Ils sont, précisément, bien trop « significatifs » pour exister en dehors des clichés qui les définissent. D’autant plus qu’ils reposent sur ces clichés mais n’en tirent finalement pas grand parti. Ainsi le prêtre traverse-t-il une crise de foi tout en s’affirmant comme un soldat, ce qu’il fut en Irak avant de revêtir la robe du clergé séculier, tandis que le mercenaire se pose à la fois en hors-la-loi et en officier gouverne-mental occulte et que l’agente du FBI coiffe la double casquette de garante de l’ordre et de résistante souterraine. Le mélange des rôles ne serait pas si gênant s’il s’inscrivait dans un discours cohérent ; mais les scénaristes semblent si préoccupés de créer de l’effet qu’ils échouent à dessiner un véritable contenu. Tout en affirmant ancrer la série dans ce XXIe siècle qui n’en finit pas de se dire post-11 septembre, elle noie son propos « politique » dans une nébuleuse de relations plus proches du soap opera que du thriller.

V tient en effet essentiellement du soap. Ce faisant, le remake se révèle plus proche de la série hebdomadaire des années 1980 que des deux mini-séries qui lancèrent la saga. Ces deux mini-séries avaient elles-mêmes suivi un cheminement qui délaissait le politique au profit de l’action pure, abandonnant la fiction inspirée par l’Histoire et privilégiant l’esthétique « bande dessinée », à base de stéréotypes décomplexés, d’explosions et de rebondissements feuilletonesques. Certes, le remake s’inscrit dans un paysage contemporain, où la manipulation médiatique des foules s’appuie sur la psychose générée par le traumatisme post-11 septembre. Mais le primat accordé à l’action, la recherche du rebondissement et du spectaculaire, le goût des intrigues politico-sentimentales surtout, finissent par générer la confusion. Voulant entretenir le doute sur le véritable plan des Visiteurs, là où la série originelle jetait bas le masque assez vite, le remake multiplie les doutes et entraîne ses personnages (et son public) dans un parcours jalonné de rebondissements dont on ne voit pas très bien la ligne directrice. L’histoire d’extraterrestres reptiliens venus remplir leur garde-manger et piller les ressources naturelles de la Terre devient celle d’une conspiration préparée de longue date, avec agents dormants infiltrés « à tous les niveaux », pilules du suicide réduisant les envahisseurs en cendres (coucou David Vincent, adieu les preuves de la conspiration), manipulations génétiques occultes, super-soldats au look Schwarzie. Un fourre-tout qui emprunte autant aux classiques (The X Files) qu’aux avatars méconnus (Invasion Planète Terre) mais qui, en définitive, aligne les gimmicks en oubliant l’essentiel : une histoire cohérente construite avec des personnages attachants.

La personnalité d’Anna – qui reprend la place hier tenue par Diana, à ceci près qu’au lieu d’être le commandant d’une armée d’envahisseurs elle en est la reine apparemment toute-puissante – et ses relations avec son entourage sont au cœur du remake. Les scénaristes ont rendu hommage à l’original : Diana était hier une sorte d’Alexis interstellaire, croqueuse d’hommes au sens propre, Anna est donc une reine vénéneuse au look de femme d’affaires qui travaille ses expressions autant qu’elle choisit avec soin sa garde-robe avant chaque apparition publique. Une sorte d’Alexis rajeunie, revue et corrigée façon Heather Locklear dans Melrose Place. Une manipulatrice dénuée de scrupules, cruelle et sadique, à laquelle les effets spéciaux générés par ordinateur procurent ici et là une bouche pourvue de dents acérées et une queue capable de tuer un congénère avec force éclaboussures d’hémoglobine – rouge, au demeurant, et non verte comme au temps de la série originelle. Le personnage est plutôt réussi mais conserve l’outrance de la Diana originelle, celle-là même qui, à force d’en rajouter dans le glamour, tirait la série vers le douzième degré en flirtant avec le mauvais goût.

Une autre faiblesse vient malheureusement ajouter à la déception que procure ce remake : ses effets spéciaux, justement. Non qu’ils soient tous ratés. Mais, en prenant le parti de générer entièrement par ordinateur l’intérieur des vaisseaux spatiaux de la série, la production applique à l’environnement des personnages le même défaut qu’aux personnages eux-mêmes : l’absence d’ancrage dans la réalité. Les décors n’ont tout simplement pas d’âme. Ils ne sont qu’une image sans profondeur dans laquelle les personnages s’incrustent maladroitement. La comparaison avec Stargate Universe est ici instructive : les coursives du Destiny existent réellement autour des personnages, et cette existence est renforcée par le système d’ouverture et de fermeture des portes du vaisseau, où le mécanique est prégnant, visuel et sonore ; de même, le fonctionnement de la Porte des Etoiles, quand bien même il s’appuie sur un effet visuel généré par ordinateur, repose sur le mouvement d’un artefact massif et sur des effets sonores qui amplifient ce jeu de masses ; quant au look du vaisseau, il opte pour les couleurs sombres et les surfaces usées qui donnent corps au vaisseau. Dans V, au contraire, les surfaces sont lisses, dénuées de profondeur, même lorsque le regard se perd dans une perspective censée suggérer l’immensité d’une cité flottante. Les portes coulissent avec légèreté, les murs sont immaculés : tout semble parfait, sans matérialité, aseptisé. Pour cohérent qu’il soit – les Visiteurs veulent effectivement donner d’eux une image aseptisée -, ce choix a un effet totalement réfrigérant sur le spectateur que je suis. Il apparaît comme l’expression visuelle d’une incongruité fondamentale de l’action : tout ce qui se passe dans le vaisseau d’Anna paraît invraisemblable, dénué de fondement réaliste. On y échappe aux regards avec une facilité déconcertante, on y complote et on y dissimule à peu près tout et partout, alors même que la société gérée par Anna semble fondée sur une surveillance absolue et constante. Anna voit tout et contrôle tout… mais pas ce qui se passe sous son propre nez !

Stargate Universe offre donc une première saison plus aboutie que V. Dotée d’une véritable personnalité, la série n’a peut-être pas convaincu son public mais mérite largement qu’on lui donne sa chance. V, en revanche, doit compter sur sa deuxième saison pour prouver son potentiel, après une première salve qui peine franchement à convaincre. La saison 2, qui s’appuie sur le retour de deux « anciens » (Jane Badler dans le rôle de Diana… la mère d’Anna, et Marc Singer dans un rôle créé pour lui), a peu de chances de transformer l’essai si elle ne présente pas d’autre argument que celui-là.

Tag(s) : #Arrêt sur Télé

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